Le Faiseur de Récits
Lire le chapitre 13: Aftermath of Truth
La pluie s'était arrêtée, mais l'air restait chargé d'humidité, comme si le village entier retenait son souffle. Martha était assise dans le fauteuil de son salon, le carnet de sa tante ouvert sur ses genoux, les doigts posés sur la page sans la lire vraiment. Les mots dansaient devant ses yeux — *pas un accident* — et elle sentait ses propres certitudes s'effriter sous elle.
James entra de la cuisine avec deux tasses de thé, en posa une sur la table basse à portée de sa main. Il ne dit rien. Il s'assit en face d'elle, dans le vieux fauteuil fatigué qui semblait l'avoir adopté ces dernières semaines, et attendit.
— Elle savait, murmura Martha sans lever les yeux. Ma tante savait qu'ils l'avaient tué, et elle a continué. Elle a continué à chercher, à noter, à creuser, jusqu'à ce qu'ils la trouvent elle aussi.
— Ce n'est pas ta faute, Martha.
— Je sais. — Sa voix était plate, mais ferme. — Je sais que ce n'est pas ma faute. C'est la leur. Et c'est pour ça que je ne peux pas m'arrêter maintenant.
James prit une gorgée de thé, observant la pluie suivre des lignes sur la vitre. Le silence s'étira entre eux, confortable malgré la gravité de ce qu'elle venait de dire. Depuis le début, il avait cette manière — cette présence discrète — qui ne lui demandait rien mais lui offrait tout l'espace dont elle avait besoin.
— Que comptes-tu faire ? demanda-t-il finalement.
Martha ferma le carnet, mais garda les doigts sur sa couverture usée. Elle se leva, marcha jusqu'à la fenêtre. Le village s'étendait au-delà, lampadaires déjà allumés dans la grisaille de cette fin d'après-midi de novembre. Quelque part là-dehors, quelqu'un l'observait. Elle pouvait presque le sentir, cette pression entre ses omoplates qui n'avait plus rien à voir avec l'imagination.
— Rouvrir l'enquête de ma tante.
— Et la police ?
— La police a classé sa mort comme un accident. Ils cherchaient Mick Carter comme témoin. Ils voulaient résoudre le puzzle dans le bon ordre. — Elle se retourna vers lui, et pour la première fois depuis qu'elle avait lu le carnet, ses yeux étaient secs et clairs. — Mais ce n'est pas un puzzle, James. C'est une histoire. Et ma tante en connaissait la fin. Elle l'a payée de sa vie. Je suis la seule qui puisse la terminer.
James la regarda un long moment. Il y avait dans son expression une chose qu'elle ne sut pas nommer — pas de la pitié, pas de l'inquiétude. Peut-être de la reconnaissance, ou de la fierté.
— Alors je viens avec toi.
— Non. — Le mot sortit plus brusquement qu'elle ne l'aurait voulu. — C'est trop dangereux. La note que j'ai reçue… on s'en prend à moi parce que je m'en approche. Je ne vais pas t'entraîner dans ça.
Il posa sa tasse avec une précision exagérée, se pencha en avant, les coudes sur les genoux.
— Martha. Tu m'as dit toi-même que ta tante travaillait seule. Et regarde ce qui lui est arrivé. — Il leva la main avant même qu'elle puisse protester. — Je ne veux pas minimiser sa mémoire. Mais réfléchis. Elle a protégé Ernest en lui confiant des documents, elle t'a protégée en cachant son carnet. Elle a bâti sa sécurité sur l'isolement. Et ça n'a pas suffi.
La pluie reprit, plus insistante contre la vitre. Martha croisa les bras, la mâchoire serrée.
— Tu ne me dois rien, James. Tu es ici pour quelques mois encore. Ta vie est ailleurs.
— Ma femme est morte il y a sept ans, dit-il simplement. Je n'ai pas de « chez moi » ailleurs qu'ici, dans ce village qui m'a adopté. Et je n'ai pas d'enfants qui auraient besoin de moi à distance raisonnable. Tout ce que j'ai, c'est un atelier de menuiserie où je répare des meubles du XVIIIème siècle et un bon cidre dans ma cave.
Il laissa le silence peser, puis il sourit — un sourire fatigué, mais vrai.
— Et j'ai trouvé une voisine qui lit des polars plus vite que je ne répare des chaises. Alors non, je ne te dois rien. Mais je te l'offre quand même.
Elle le regarda, et soudain le poids dans sa poitrine, comprimé depuis des heures, se fissura en un point minuscule. Elle ne pleura pas. Les larmes viendraient plus tard, seules, dans la nuit peut-être. Mais elle hocha la tête.
— Il faudra que tu apprennes à lire une écriture presque illisible, dit-elle en tapotant le carnet.
— Je suis doué pour déchiffrer les petites choses. C'est ce que je fais toute la journée avec de vieux meubles. Les joints cachés, les marques de restaurations invisibles… — Il se leva, s'approcha de la fenêtre pour se tenir à côté d'elle, sans la toucher. — Où commence-t-on ?
Elle ouvrit le carnet à la dernière page, celle où l'écriture de sa tante s'arrêtait net — une phrase inachevée : *Ils ont fait de même pour le puits, mais je ne savais pas que* —
— Ça se coupe comme un fil d'intrigue au mauvais endroit, murmura Martha. Une révélation tronquée. Le lecteur n'a pas la réponse. C'est ce que je disais à mes auteurs : ne laissez jamais une phrase comme ça dans un manuscrit final, c'est frustrant. — Elle leva les yeux. — Sauf dans les journaux réels. Les journaux réels ne sont pas écrits pour être lus par d'autres. Ils sont écrits pour être écrits. Pour poser les idées avant qu'elles ne s'évaporent.
— Que cessait-il de s'évaporer pour Edna ? demanda James.
Martha feuilleta le carnet, revenant sur les pages qu'elle avait déchiffrées en transpirant dans la bibliothèque paroissiale à la lumière déclinante. Il y avait des notes sur Patience Ellison, des dates, des noms. Des numéros de cadastre. Des observations sur les habitudes de la famille Hayward, des heures de passage, des détails de voitures.
— Elle surveillait, murmura Martha. Tout le monde croyait qu'elle surveillait Mick Carter parce qu'il l'aidait pour le jardin. Mais elle surveillait les Hayward. Et elle a vu quelque chose mettre en branle les événements de sa propre mort.
James prit le carnet avec précaution, comme s'il manipulait un manuscrit enluminé.
— Le dernier jour d'une enquête, tout est documenté sauf la conclusion.
— Exactement, dit Martha, et pour la première fois depuis qu'elle avait refermé ce carnet dans l'humidité de la bibliothèque, elle sentit ce qu'elle avait ressenti durant des décennies après avoir reçu un manuscrit imparfait : une possibilité.
— Va chercher ton cahier, dit-elle soudain. Le carnet à spirale que tu utilises pour tes plans de menuiserie.
James haussa un sourcil mais sortit du salon. Elle entendit ses pas dans le couloir, le grincement de la porte de la pièce qu'il avait transformée en atelier temporaire, puis son retour avec le cahier à carreaux et un crayon.
Elle ouvrit le carnet de sa tante à une page vierge en fin de volume, puis le cahier de James à la première page blanche, et elle commença à tracer deux colonnes — *Ce que nous savons* et *Ce que nous devons découvrir*.
— On sait que Mick Carter a vu quelque chose. On sait qu'il a planifié sa propre disparition avec un soin de policier. On sait qu'il a essayé de vendre cette information à Prudence Hartley, ou plutôt que la note de ce journaliste des années soixante suggère qu'elle avait déjà les pieds des deux côtés de la barrière.
James inscrivait les points au fur et à mesure, ses lettres carrées et patientes.
— On sait que le puits a été bouché illégalement, que les archives cadastrales sont truquées après 1970, et que Patience Ellison a disparu en enquêtant sur une transaction immobilière frauduleuse.
— On sait que mon père est mort lui aussi dans des circonstances jamais vraiment éclaircies.
Elle s'arrêta sur cette phrase, laissant sa main retomber. C'était le noyau dur, le point central qu'elle avait fui en venant ici. Arthur Pemberton était mort quand elle avait huit ans. Une chute, sur un chantier de restauration de toiture, disait-on, mais elle avait toujours trouvé les détails vagues — trop vagues pour un milieu où la précision importait.
— Et on sait que ma tante — la sœur de mon père, qui avait remplacé ma mère quand elle était morte dix ans plus tôt — a consacré quarante ans à comprendre. Que ces gens ont failli à la taire en 1987, puis en 1973 avec Patience, et qu'ils ont fini par l'arrêter en février dernier, en poussant une vieille femme dans un escalier étroit pour que sa mort ressemble à un accident du quotidien.
Elle releva les yeux, les posa sur la fenêtre où le reflet de James et le sien se superposaient, deux silhouettes d'âge mûr face à un monde qui n'avait jamais voulu d'elles dans ses secrets.
— On sait, dit-elle doucement, qu'ils ont jeté mon nom dans une liste de sujets de souci. Je suis la dernière des Pemberton. Il y a quelque chose dans ce village qui concerne ma famille directement. Et je n'arrête pas jusqu'à ce que je sache quoi.
James ne fit pas de commentaire. Il posa son crayon et, après un moment, tendit la main vers la sienne. Elle la prit, simplement, et le geste lui sembla immense.
Le thé refroidit devant eux, sur la table.
Au-dehors, le village vira au noir. Quelque part, une chouette appela. Martha ne se sentait pas réconciliée avec ce qu'elle avait appris — cette nuit serait trop courte pour ça — mais quelque chose, dans la chambre silencieuse, venait de trouver une nouvelle stabilité. Elle avait passé toute sa carrière à repérer les trucs qui manquaient pour qu'une histoire tienne. Pour la première fois, elle allait écrire la fin heureuse pour une histoire réelle — ou du moins, une fin vraie.
Elle remit le carnet de sa tante dans sa poche, sans le fermer tout à fait. Un doigt sur la page inachevée, elle lut une dernière fois la phrase suspendue, et murmura pour elle-même — le ton posé de ses années d'éditrice — :
— Nous allons la terminer, Edna. Tous les deux. Pour ton histoire, pour celle de mon père, pour celle de Sarah Evans, pour ce puits scellé dont tout le monde refuse de parler.
James se leva, ramassa les tasses et s'arrêta sur le seuil.
— Demain matin, ta bibliothèque, huit heures. On retrace le calendrier des dernières semaines d'Edna, et on ne laisse plus aucun espace où se glissent les trous.
Elle lui sourit — un vrai sourire, presque étonnée de le trouver en elle.
— C'est bien la première fois qu'on me propose un rendez-vous à la bibliothèque municipale pour une enquête.
— Ce n'est pas un rendez-vous, dit-il en sortant vers la cuisine, la voix portée par le petit couloir. C'est une stratégie de survie.
Martha resta seule dans le salon, le bruit de la vaisselle lui parvenant en écho. La pluie venait de cesser. Elle ouvrit la fenêtre d'un pouce, laissa la nuit et le froid entrer, prit une longue inspiration — le parfum du village entre les averses, terre et pierre et fumée de cheminée — et laissa ses épaules abandonner leur tension pour la première fois depuis qu'elle avait découvert ce corps dans son jardin.
Le calme n'était pas une fin. Ce n'était qu'une pause dans la longue phrase.
Mais la journée était finie. Elle pouvait s'arrêter ici, pour ce soir, sans courir vers la suite.
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