Le Faiseur de Récits
Lire le chapitre 14: The Diary
Le plancher de l’étude craqua sous le poids de Martha, un bruit sec et intime qui sembla appartenir à un autre temps. James, accroupi près de la cheminée, soulevait un à un les carreaux de terre cuite ébréchés. La poussière s'élevait en fines colonnes dans la lumière rasante de fin d'après-midi.
« Vous êtes sûre que c’est ici ? demanda-t-il sans se retourner. Votre tante n’avait pas de coffre, pas de tiroir secret plus classique ? »
Martha passa la main sur le bois nu des étagères, là où les volumes de poésie victorienne et les guides de jardinage s’alignaient avec une précision presque maniaque. Edna n’avait jamais été une femme de mystère apparent. C’est ce qui rendait chaque découverte plus troublante.
« Elle détestait les banques, dit Martha. Elle m’a un jour confié que les murs d’une maison gardaient mieux les secrets que les coffres de métal. Je croyais que c’était une métaphore. »
James s’immobilisa. Son index tapota un carreau dont le mortier semblait plus récent, plus clair. Il sortit un couteau de poche et le fit glisser dans l’interstice. La terre cuite céda avec un soupir de succion.
« Il y a quelque chose, dit-il. Attendez. »
Il souleva une boîte métallique rectangulaire, un ancien coffret à biscuits de marque anglaise, rouillé aux coins. Posée sur ses genoux, elle n’avait rien de menaçant. C’était le genre d’objet que l’on trouvait dans tous les greniers d’Angleterre.
« Les lettres dans le tin à boutons, fit Martha en s’asseyant sur le rebord de la fenêtre. Elle aimait jouer sur les mots. »
James ouvrit le couvercle. L’intérieur était tapissé de velours pourpre, désagréablement préservé, comme si Edna avait préparé ce contenant pour une inspection future. Sur le dessus, un carnet relié de cuir brun. Pas plus grand qu’un livre de poche.
Martha le prit sans attendre. La couverture était tiède sous ses doigts, le cuir souple, marqué de l’empreinte d’un pouce — celui d’Edna, probablement. Elle l’ouvrit à la première page. L’écriture était serrée, penchée à droite, une écriture de femme pressée qui n’avait pas le temps de faire des boucles inutiles.
« Le journal de l’année dernière, murmura-t-elle. Mais pas complet. »
Le carnet commençait en janvier. Des notations météorologiques, des comptes de courses au village, des remarques acides sur les réunions du conseil paroissial. Puis, à partir de mars, le ton changea. Les phrases raccourcirent. Les mots se firent plus denses.
« Elle écrivait ‘ILS ont rebouché le puits. Encore. Depuis le début. Ce n’est pas une légende.’ James, regardez la date. »
Il se pencha par-dessus son épaule. Le 14 mars, trois semaines avant la mort d’Edna.
Martha tourna les pages avec précaution. Avril était presque vide — une seule entrée, le 3 avril : « Rendez-vous secret. Jamais seule. Confirmer. » Puis la page suivante était vierge. Et la suivante aussi, jusqu’à une date butoir qui sautait trois semaines entières : le 22 avril.
« C’est le jour où elle est morte, dit James doucement. »
Martha ne répondit pas. Son regard restait rivé sur la page du 22 avril. Il n’y avait qu’une ligne, inachevée, la plume ayant dérapé avant de réécrire un début de mot qu’elle ne termina jamais :
« Le puits n’est pas bouché. C’est un accès. Je dois la prévenir — »
Le mot restait suspendu, tronqué. « Prévenir » qui ? Edna avait été poussée dans l’escalier la nuit du 22 avril. Elle avait peut-être entendu quelqu’un entrer par en bas, avait griffonné quelques mots dans l’urgence, caché le carnet dans sa cachette, puis s’était dirigée vers la rampe.
« Elle a été interrompue, souffla Martha. Interrompue en train d’écrire. Et elle savait que quelqu’un montait. »
James s’assit sur le sol, face à elle, les coudes sur les genoux. Le silence de la pièce pesait comme un édredon humide.
« Un accès, répéta-t-il. Si le puits n’a jamais été bouché — si ce que les Hayward ont fait, c’est le dissimuler — alors ce qu’il y a dessous… »
« Ce qu’il y a dessous, c’est ce que Sarah Evans cherchait, coupa Martha. Ce que mon père cherchait. Ce que tante Edna a fini par trouver. »
Elle feuilleta à nouveau le carnet, plus en arrière. L’entrée du 3 avril était raturée, surchargée, plusieurs versions griffonnées avortant avant la version finale. Mais au-dessus de la date, en marge, une autre main — pas celle d’Edna, plus ferme, plus carrée — avait ajouté un nom : « Prudence Hartley ».
Martha s’arrêta net.
« Quoi ? demanda James.
— Rien. Juste un nom. Prudence Hartley avait accès à ce carnet ? »
James secoua la tête. « La bibliothécaire ? Ce n’était pas la bibliothécaire à l’époque d’Edna, si ? »
« Non, elle ne s’est installée ici qu’il y a cinq ans. Mais c’est le même nom que la note marginale dans le rapport de police de 1968, celui que j’ai vu aux archives. Le rapport sur une disparition près du domaine des Ellison. La note disait quelque chose comme ‘Vérifier si le puits a été scellé ou seulement dissimulé’. »
James se leva, marcha jusqu’à la fenêtre. Dehors, le soleil déclinait derrière la ligne des hêtres, projetant sur les champs des ombres démesurées.
« Le même nom, dit-il. Dans un rapport daté de 1968 et dans le journal intime de votre tante, quelques jours avant sa mort. Ce n’est pas une coïncidence. »
Martha referma le carnet. Sa poitrine se serra. « Il faut aller au puits. Maintenant, avant la nuit. Pas pour chercher quelque chose. Pour comprendre ce qu’Edna a découvert. Elle a laissé cette phrase inachevée exprès. Elle savait que quelqu’un viendrait — que ce soit moi ou quelqu’un d’autre. Elle a préparé ce carnet pour qu’on le trouve. »
« La boîte était bien trop facile à repérer, si vous savez où chercher, acquiesça James. Elle connaissait votre instinct pour les doubles fonds. »
Martha leva les yeux vers lui. « Elle me connaissait mieux que je ne m’étais jamais connue. J’ai passé dix ans à traquer les incohérences des auteurs des autres. Elle m’a laissé la plus grande inconséquence de sa vie à résoudre : la sienne. »
Elle glissa le carnet dans la poche intérieure de sa veste.
« Allons-y. »
James hocha la tête. Il savait que la conversation s’arrêtait là — que Martha s’engageait, corps et âme, dans cette descente. Ils sortirent de la maison par la porte de derrière pour éviter la grand-rue. Le crépuscule bleuissait déjà les haies, et au loin, la ferme des Ellison semblait s’accroupir dans l’ombre grandissante, sa tour de pierre dressée comme un doigt accusateur.
Le puits se trouvait à la lisière du champ nord, masqué par un fourré de ronces. Personne ne s’en approchait, personne n’en parlait. C’était juste une légende locale, une ancienne superstition sur les puits maudits.
Un accès, avait écrit Edna.
Pas un trou fermé. Une porte.
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