Le Faiseur de Récits
Lire le chapitre 15: A Second Opinion
Le texte de la chambre d’amis, sous la lampe à abat-jour vert, sentait la poussière et le vieux papier. Martha avait photocopié les pages du journal d’Edna – celles qui mentionnaient Prudence Hartley, la réunion secrète, la phrase inachevée – et elle les avait glissées dans une enveloppe kraft, avec une lettre manuscrite. Gerald Ashworth. Le seul ami de sa tante qui vivait encore, à Bristol, dans une maison victorienne pleine de livres et de silence.
Elle posta l’enveloppe le matin même, avant le petit-déjeuner. James, qui l’avait rejointe avec deux tasses de thé fumant, la regarda revenir de la boîte aux lettres du bout de l’allée.
— Tu lui as tout dit ?
— Assez pour qu’il comprenne que ce n’est pas une simple curiosité généalogique.
— Et tu lui as demandé quoi, exactement ?
— Une seconde opinion. La sienne.
James hocha la tête, les yeux plissés par le soleil bas qui traversait la fenêtre de la cuisine. Il ne posa pas d’autre question. C’était l’une des choses que Martha appréciait chez lui : il savait quand laisser les mots reposer.
Gerald répondit par téléphone dès l’après-midi. Sa voix, éraillée par l’âge et le tabac, avait ce timbre précis qu’elle reconnaissait depuis l’enfance – il était le seul homme capable de parler d’un livre comme d’un être vivant.
— Martha, ma chère. J’ai lu ce que tu m’as envoyé. Deux fois. Et je dois dire que ton jugement d’éditrice m’impressionne. Tu as repéré une incohérence majeure.
— La réunion du 12 septembre, dit-elle. Celle que ma tante décrit comme « secrète ». Mais le journal de la paroisse indique une réunion publique du comité de la fontaine, ce même soir.
— Exactement. Or, j’y étais, à cette réunion-là. J’étais le secrétaire du comité, à l’époque.
Martha se pencha en avant, la main crispée sur le combiné. James, assis en face d’elle, finit sa tasse en silence, mais ses yeux ne la quittaient pas.
— Et ?
— Et il n’y avait pas de réunion du comité ce soir-là. Je l’ai annulée moi-même, trois jours avant, parce que la salle avait été réservée pour une séance extraordinaire du conseil. Je me souviens très bien – Edna m’avait appelé pour me demander si je pouvais lui obtenir une place au fond.
— Elle assistait à une séance du conseil.
— Officiellement, oui. Mais je me souviens d’autre chose. Quelque chose que je n’ai jamais raconté à personne.
Il y eut un silence, troublé seulement par la respiration de Gerald, lourde, comme s’il pesait ses mots.
— Après la séance, j’ai attendu Edna à la sortie. Elle n’est pas venue. Je suis resté devant la salle jusqu’à ce que le gardien éteigne les lumières. Elle était passée par l’entrée des coulisses, celle qui donnait sur la petite cour, et elle était partie avec quelqu’un.
— Qui ?
— Je ne l’ai pas vu de face. Mais j’ai vu sa silhouette, une femme grande, en manteau gris, qui marchait avec une canne. La façon dont elle tenait la canne, plutôt – pas pour s’appuyer, mais comme une arme. Edna semblait la connaître. Elles ont parlé une bonne dizaine de minutes dans l’ombre, puis la femme est montée dans une voiture noire, une vieille Rover. Et Edna est rentrée à pied. Seule.
Martha sentit une traction dans sa poitrine, comme si une couture invisible se déchirait à l’intérieur d’elle.
— Prudence Hartley ?
— C’est possible. Prudence marchait avec une canne, oui, après sa chute de cheval, mais je ne l’ai jamais vue utiliser autrement que comme un simple accessoire. Elle était fière. Mais ce qui me chiffonne, Martha, c’est autre chose.
— Quoi ?
— Le nom de Prudence est dans la marge du journal d’Edna, celui que tu as photocopié. Mais ce journal – je l’ai écrit avec elle, en quelque sorte. C’est moi qui lui avais conseillé de consigner ses observations, elle avait tendance à tout retenir en mémoire. Et je sais qu’elle ne dictait jamais rien à personne. Or la marge n’est pas de son écriture.
Martha feuilleta mentalement le document, les annotations serrées, régulières, presque calligraphiées.
— Vous voulez dire que quelqu’un d’autre a écrit ce nom après sa mort ?
— Je dis simplement que ce n’est pas elle qui l’a inscrit.
James se redressa, son visage devenu grave. Il prit un carnet dans sa poche – son réflexe d’ancien policier – et nota quelque chose.
— Qui aurait pu avoir accès au journal avant que vous ne le trouviez ? demanda-t-il.
Martha secoua la tête. Elle l’avait découvert sous le plancher, dans la réserve secrète que son oncle avait construite dans les années soixante. Personne n’aurait pu savoir qu’il existait.
— Personne, dit-elle. À moins que…
Elle marqua une pause. Une possibilité s’ouvrait en elle, aussi nette qu’une lame.
— À moins que ce soit un message qu’on a laissé pour moi. Quelqu’un qui savait que je finirais par trouver le journal, et qui voulait que je voie le nom de Prudence.
Gerald souffla, un bruit fatigué.
— Tu as toujours eu l’instinct des faussaires, Martha. Tu repères les coutures invisibles. Mais là, il faut que tu saches quelque chose d’autre. Edna avait une dette envers moi. Une dette que je n’ai jamais réclamée.
— Quelle dette ?
— Elle m’a sauvé la vie en soixante-huit. Un accident sur le chantier de la route de Hayward – le terrain de la famille Ellison, tu vois lequel je veux dire. J’étais jeune, je faisais des relevés pour le comté. Une poutre a cédé, elle m’a tiré de dessous avant que le toit ne s’effondre. On n’en a jamais parlé, pas officiellement. L’affaire a été classée comme dommage naturel. Mais je sais qu’elle avait compris, très vite, que ce n’était pas un accident.
Martha serra le combiné.
— Elle vous l’a dit ?
— Elle ne me l’a pas dit, elle me l’a laissé entendre. Le 12 septembre, en sortant de la cour, elle s’est arrêtée, elle est revenue vers moi et elle a dit, mot pour mot : « Gerry, si jamais il m’arrivait quelque chose, va voir le registre du cadastre pour la parcelle quatorze. Et demande-toi pourquoi un puits a besoin d’être bouché par des gens qui n’ont rien à cacher. »
Martha nota mentalement la parcelle quatorze. Elle savait exactement où la trouver.
— Gerald, savez-vous ce qu’il y a sous ce puits ?
Un long silence à l’autre bout de la ligne. Puis Gerald parla, d’une voix sourde, comme s’il récitait un aveu :
— Edna croyait que l’Ellison n’avait jamais été un vrai puits. Elle pensait que c’était un accès, une entrée vers un réseau de caves plus ancien que le village lui-même – une voie romaine, peut-être, ou les restes d’un prieuré. Elle avait passé des années à en cartographier les galeries, à son heure la plus libre. La nuit.
Martha jeta un regard par la fenêtre. Le soir tombait sur le village, les toits d’ardoise devenaient violets, les lumières s’allumaient une à une.
— Il faut que j’y aille, dit-elle. Avant que quiconque ne décide de cimenter une autre vérité.
— Martha, attends. Il y a une autre chose que je ne t’ai jamais dite. Edna ne t’a pas sauvé la vie, elle t’a préparée. Elle t’a appris les mots pour décrire le monde avant même que tu apprennes à lire. Elle t’a envoyée à Londres, chez cet éditeur, pour que tu apprennes à repérer les trous. Ce n’était pas un hasard. Elle t’a formée pour terminer son travail.
Le souffle de Martha se coinça dans sa gorge. Elle resta immobile, le combiné collé à l’oreille, tandis que la phrase de Gerald résonnait comme un écho dans une galerie vide.
— Vous voulez dire que tout ça… la vie que j’ai construite…
— Elle t’a préparée à être celle qui découvrirait ce qu’elle n’a pas pu révéler. C’était son ultime projet. Et tu es la seule qui puisse encore le terminer.
Elle reposa le combiné sans dire au revoir. James la regarda, son stylo suspendu au-dessus du carnet.
— Martha ?
Elle se tourna vers lui, les yeux secs, mais la mâchoire serrée.
— À la parcelle quatorze du registre cadastral, il y a un nom, dit-elle. Pas celui d’Edna. Pas celui des Ellison. Et si l’annotation marginale du journal n’est pas de la main de ma tante, alors c’est que quelqu’un a voulu que je sache que cette parcelle est la clé.
Elle prit son manteau, posé sur le dossier de la chaise.
— Allons vérifier le cadastre avant qu’il ne ferme. Et ensuite, James, je crois qu’il faudra réapprendre à marcher dans le noir.
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