Le Faiseur de Récits
Lire le chapitre 16: The Hayward Estate
Le portail en fer forgé était ouvert, orné de glycines si anciennes qu'elles semblaient tenir les murs à bout de bras. Martha ajusta son chapeau de paille — un achat impulsif chez un antiquaire de Stow-on-the-Wold — et jeta un coup d'œil à James, qui examinait le programme du jardin avec l'air d'un homme cherchant une issue de secours.
« Vous avez déjà participé à ce genre d'événement ? demanda-t-il.
— Les garden-parties éditoriales de Bloomsbury étaient plus civilisées. Moins de rhododendrons, davantage de gin. »
Ils s'engagèrent sur l'allée de gravier. Le manoir Hayward se dressait au bout, une imposante bâtisse victorienne aux briques rouges striées de lierre, comme si la maison elle-même tentait de se dissimuler. Des tentes rayées blanc et vert ponctuaient la pelouse, sous lesquelles des tables chargées de porcelaine fine attendaient l'heure du thé.
Martha balaya la foule du regard. Une cinquantaine de villageois en tenue du dimanche, quelques touristes égarés, et une distribution de Haywards qu'elle identifia d'après les portraits du hall d'entrée qu'elle avait consultés au registre foncier : le fils aîné, Rupert, un homme au cou de taureau qui riait trop fort près du buffet, et sa sœur Miranda, filiforme, qui semblait compter les invités comme s'ils étaient des dettes.
« Le patriarche n'est pas là, murmura James.
— Souffrant, m'a-t-on dit. La goutte, probablement. Ce qui ne l'a pas empêché de signer des documents attestant la vente de la parcelle quatorze en 1968. »
James la regarda. « Vous vérifiez leurs signatures ?
— Je vérifie les incohérences. C'est la même chose. » Elle lui offrit un sourire. « Vous devriez goûter les scones avant qu'ils ne disparaissent. Allez parler à la fille. Sa montre coûte plus que ma première voiture, mais elle regarde le buffet comme si on lui devait de l'argent. Une femme en colère est une femme qui parle. »
James s'éloigna à contrecœur. Martha se dirigea vers le côté ouest de la propriété, où un bosquet d'ifs centenaires formait une arche naturelle. Le jardin de curé, débordant de digitales et de campanules, semblait moins soigné que le reste de la propriété — un coin préservé, presque sauvage. Elle reconnut la main d'Edna dans le désordre savant des plantations. Sa tante avait toujours préféré les jardins qui cultivaient leurs secrets.
« Vous êtes Martha Pemberton. »
La voix venait de derrière elle, posée et claire comme une cloche de verre. Martha se retourna et se trouva face à une femme d'environ soixante-dix ans, droite comme un if, vêtue d'une robe de lin crème immaculée. Ses cheveux argentés étaient tirés en chignon et son regard — des yeux d'un bleu délavé qui semblaient avoir tout vu deux fois — ne la quittait pas.
« Lady Hayward, je présume. »
La femme inclina légèrement la tête. « Vous avez les yeux de votre tante. Et la même façon de tout observer sans rien dire. » Elle désigna un banc de pierre à l'ombre. « Asseyez-vous. Je ne mords pas, et vous n'êtes pas venue pour les scones. »
Martha s'assit, le cœur battant un peu plus vite que de raison. Lady Hayward s'installa à côté d'elle, le dos parfaitement droit, et laissa son regard errer sur le jardin.
« Edna et moi avons partagé ce banc pendant trente ans », dit-elle. « Tous les jeudis, à l'heure où les abeilles se calment. Elle venait par le sentier du bout du village — trois kilomètres à pied, à son âge, pour boire mon thé et me raconter ce qu'elle avait découvert. » Elle tourna la tête vers Martha. « Vous saviez que nous étions amies ?
— Elle n'en a jamais parlé.
— Bien sûr que non. Votre tante était discrète par principe. Elle considérait que les mots étaient des outils, pas des décorations. » Lady Hayward marqua une pause. « Je suis au courant pour son journal. Et pour ce que vous cherchez. »
Martha garda son visage neutre. « Et qu'est-ce que je cherche ?
— Le fond du puits, ma chère. Le fond du puits. »
Un groupe de visiteurs passa à proximité, parlant fort de pivoines. Lady Hayward attendit qu'ils s'éloignent avant de poursuivre, la voix à peine plus basse.
« J'ai connu votre arrière-grand-père. Il était aussi entêté que vous semblez l'être. Il a construit ce village, littéralement — les fondations de la moitié des maisons portent sa marque de tailleur de pierre. Et il a aussi construit ce qui se trouve sous la parcelle quatorze. Ce que votre tante cherchait, elle n'allait pas le trouver dans des registres. »
Martha sentit une main de glace lui serrer la nuque. « Vous savez ce qu'il y a dessous ?
— Je sais que certaines questions n'ont pas de réponse, seulement des conséquences. » Lady Hayward se pencha légèrement, et son parfum — du vétiver, très ancien — emplit l'espace entre elles. « Edna a passé quarante ans à gratter. Et regardez ce que ça lui a rapporté. »
« Elle est morte », dit Martha.
« Elle est morte en faisant ce qu'elle jugeait juste. C'est plus que ce que beaucoup peuvent dire. » Lady Hayward ferma brièvement les yeux, comme pour écarter une image. « Je vais vous donner un conseil, et je ne le donne qu'une fois. Arrêtez de creuser. Rentrez à Londres. Ouvrez cette maison de cure qu'Edna vous a léguée et oubliez l'existence de la parcelle quatorze, du puits, et de tout ce qui s'y rattache. »
« Et si je refuse ? »
Lady Hayward la regarda longuement. Ses yeux n'avaient plus rien d'affable. « Une femme qui vient de perdre sa tante serait compréhensible si elle quittait la région pour un temps. Mais si on la retrouvait morte dans ce village, les gens se poseraient des questions. Des questions qui pourraient très bien mener à des conclusions dont personne ne sortirait entier. » Elle se leva, lissant sa robe d'un geste parfaitement calculé. « Les Hayward ont protégé ce village plus longtemps que quiconque ne s'en souvient. Nous savons où reposent les secrets. Et nous savons les garder. »
Elle s'éloigna de deux pas, puis se retourna. « Une dernière chose. Le ruban dans le journal de votre tante — celui qu'elle avait glissé entre les pages de l'année 1968. Il venait de la robe de baptême de mon fils aîné. Personne ne lui avait offert ce ruban. Elle l'a pris. » Un sourire sans joie. « Edna n'a jamais rien pris au hasard. Réfléchissez à ce qu'elle essayait de vous dire. »
Elle disparut derrière un massif d'hortensias, laissant Martha seule sur le banc de pierre, le cœur serré comme une serrure trop étroite.
James la rejoignit quelques minutes plus tard, le visage fermé. « Miranda Hayward m'a à peine adressé la parole. Mais j'ai remarqué quelque chose. Dans la galerie de portraits — la photo de mariage du patriarche, datée de 1967. La montre de sa femme est la même que celle que votre tante a décrite dans son journal comme portée par Prudence Hartley. »
Martha se leva, l'esprit tournoyant. « Lady Hayward était présente à la réunion secrète d'Edna, la nuit de sa mort. Elle vient de me confirmer qu'Edna et elle se voyaient régulièrement. Qu'Edna lui apportait ses découvertes. » Elle serra son sac contre elle. « James, c'était elle, la confidente d'Edna. Et si elle était aussi celle qui a ajouté le nom de Prudence dans la marge du journal ? »
« Pourquoi ferait-elle ça ?
— Pour m'orienter. Ou pour m'égarer. » Martha regarda le manoir, dont les fenêtres semblaient soudain plus sombres, plus fermées. « Lady Hayward vient de me menacer à peine voilée. Mais elle m'a aussi donné deux choses : le ruban du baptême de son fils, qui n'a aucun sens dans le contexte du journal, et un avertissement qui confirme que quelque chose est effectivement caché sous cette terre. » Elle prit une profonde inspiration. « Et si le fils aîné Hayward n'était pas le fils du patriarche ? Si le ruban était un indice de paternité ? »
James la regarda, un sourcil levé. « Vous pensez à une substitution ?
— Je pense à une histoire dont le narrateur nous ment sur les personnages depuis le début. » Martha pivota vers lui, les yeux brillants. « James, trouvez-moi la date du mariage exact des Hayward senior. Et la date de naissance du fils aîné. Si l'écart est inférieur à neuf mois, nous avons un problème. Si le ruban de baptême que ma tante a volé porte des initiales autres que celles des Hayward... » Elle n'acheva pas sa phrase. Le jardin autour d'eux semblait s'être rétréci, les voix des invités s'éloignant comme des échos déformés.
La pelouse du manoir Hayward venait de changer de nature. Ce n'était plus un jardin d'agrément. C'était une scène de crime en attente.
Et Martha venait de comprendre qu'elle y jouait un rôle écrit bien avant sa naissance.
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