Le Faiseur de Récits
Lire le chapitre 3: The Debt Collector
Le Taureau Rouge sentait le cèdre humide et la bière tiède. Martha poussa la porte en chêne sculpté, et le silence tomba une seconde — on la dévisagea — puis la conversation reprit en bourdonnement poliment indifférent.
Elle commanda un verre de malvoisie au comptoir. Le patron, un colosse taciturne nommé Derek, le posa devant elle sans un mot. Martha choisit la table près de la fenêtre à petits carreaux, celle qui donnait vue sur le cimetière et, au-delà, le bois de jacinthes. Le soleil déclinant rasait la lisière, dorant les arbres comme une scène de meurtre dans un polar de seconde zone. Elle s’interdit de penser à Prudence Ellison. Pendant soixante secondes.
— Martha Pemberton ? Je ne rêve pas.
Elle leva les yeux. L’homme était voûté, la soixantaine passée, un cardigan élimé aux coudes et des lunettes épaisses qui grossissaient des yeux pâles et mobiles. Le visage lui était familier. Les mâchoires lui fournirent le nom une seconde avant qu’il le dise.
— Gerald Ashworth. Je t’ai donné ton premier poste chez Haldane & Cross, en 1992. Tu as mis trois mois à comprendre que les manuscrits ne finissaient pas tous par « il se réveilla ».
— Gerald. Bien sûr. Le dragon de la fiction britannique contemporaine.
— Le dragon est à la retraite. Comme toi. On m’a dit que tu avais hérité de la maison d’Edna Pemberton. Désolé pour ta tante.
Il s’assit sans y être invité, poussa une chope presque vide vers le centre de la table. Ses doigts tremblaient légèrement. Nerveux, songea Martha. Pas vieux.
— Je peux te payer une autre ? demanda-t-elle.
— Non. J’ai besoin d’autre chose.
Il sortit de son sac en toile une liasse de feuillets agrafés, épaisse comme un roman de gare. La couverture de papier kraft portait un titre manuscrit au stylo bleu : *Les Gardiens de la Racine*.
— Tu te souviens de ce que tu me dois ? dit-il. Pas de l’argent. Tu as toujours refusé d’admettre que tu me devais quelque chose. Mais il y a une dette.
Martha se souvenait. 1992. Poste de stagiaire. Elle s’était trompée de salle lors de l’entretien, était entrée dans celle du comité éditorial où Gerald, seul, lisait un manuscrit en se curant le nez. Il avait ri, lui avait donné le poste. Elle avait toujours cru que ç’avait été par bonté d’âme. Maintenant il le nommait : une dette.
— Ce manuscrit m’a été donné par un ancien collègue archiviste, continua-t-il. Il l’a reçu d’un habitant du village voisin, Colford St. Anne. Mort depuis, le conteur. Il raconte des histoires locales. Les anciennes traditions. Les… survies.
— Les chasses-gardiennes ? Les esprits de la rivière ?
— Les Gardiens de la Racine, précisa-t-il, tapotant le manuscrit. Une histoire qui remonte à la fin du XIXe siècle. Celle d’une famille du village — les Ellison, pour ne pas les nommer — qui aurait mêlé son sang à celui de la terre locale pour garantir la prospérité des récoltes.
Martha sentit le nom résonner contre sa colonne vertébrale. Ellison. Le même nom que Prudence. Le même nom que celui gravé sur le bouton en or qu’elle avait découvert dans le tiroir secret de sa tante. Elle garda le visage neutre. On l’avait payée des années pour ne rien laisser transparaître.
— Les Ellison de Prudence ?
— Prudence ? Le nom ne m’est pas familier. Pas Prudence. L’archiviste parlait d’une femme nommée Elizabeth Ellison, qui aurait disparu en 1884 dans des circonstances étranges. Le manuscrit dit qu’elle fut « rendue à la racine de la colline ».
— Et ce manuscrit a un problème, j’imagine.
— Du point de vue littéraire ? Il est illisible. Coulé comme un puits gelé. Mais ce n’est pas le problème. Le problème, c’est ça.
Il ouvrit les feuillets au chapitre quatorze. Une page était marquée d’un trombone. Un passage encadré au crayon — les notes étaient de lui. Elle lut :
*« Le gardien du passage, celui qui porte le nom de l’aîné, doit être enfoui au croisement des racines, avec sur lui trois boutons de sa veste de cérémonie. Sans eux, la garde est brisée. Sans eux, le cri traverse le sol. »*
— Trois boutons, dit Gerald. Comment une superstition de 1884 peut-elle connaître le détail de notre enquête ? Tu sais ce qu’ils ont trouvé à côté du corps de cette pauvre fille, n’est-ce pas ? Un métal. Petit. Ils l’ont gardé discret, mais j’ai des sources.
Martha but une gorgée de vin pour dissimuler le coup de froid dans sa poitrine. Les policiers n’avaient toujours pas identifié la nature de l’objet métallique trouvé dans les bois. Elle savait qu’une fenêtre de trente secondes et un document ancien ne faisaient pas preuve. Mais la coïncidence avait la couleur d’un indice mal rangé dans l’intrigue.
— C’est une coïncidence, dit-elle. Les récits folkloriques recyclent souvent les accessoires funéraires.
— La page onze du manuscrit.
Il feuilleta encore. Sous l’entrée datée du 2 avril 1885, une écriture rapide, à l’encre noire délavée : *« Elle emporta aussi le bouton du second aîné, celui de la grand-mère, marqué du nom de famille et de l’année. On dit qu’il brille dans la terre et qu’il crie la nuit. »*
Bouton. Marqué du nom de famille. Année.
Martha reposa son verre. Ses mains étaient stables — vingt années de conférence téléphonique avec des auteurs horrifiés lui avaient forgé une carapace. Mais à l’intérieur, quelque chose tournait à toute vitesse. Le bouton en or qu’elle avait pris dans le compartiment secret de la boîte en étain de tante Edna. Ellison, 1884. L’année de la disparition d’Elizabeth.
— Qui a écrit ce manuscrit ? demanda-t-elle.
— Un conteur local, comme je t’ai dit. Mais il tenait ses informations d’un carnet qu’il tenait d’une famille qui tenait elle-même ses archives depuis trois générations. Le carnet était tenu par une femme.
— La femme ?
— Nom de plume : Edna Pemberton.
Martha resta assise un long moment. La lumière du pub avait viré à l’ambre. Gerald la regardait avec une expression étrange — soulagé et misérable, comme un homme qui a enfin posé un fardeau trop lourd.
— Ta tante, reprit-il doucement. C’était elle, la gardienne de la version complète. Le conteur ne faisait que répéter. C’est pour ça que j’ai demandé à te voir. Pas pour un service cosy. Pour la vérité.
— Quelle vérité ?
— Celle qui se cache derrière la mort d’Edna.
Martha sentit le froid de la cave bourgeonner sous ses pieds. Sa tante, morte trois mois plus tôt. Chute dans les escaliers de sa propre cuisine. Diagnostic : accident. Le médecin avait parlé de vertige, d’âge avancé. Edna avait soixante-dix-neuf ans. Elle grimpait la colline du Taureau Rouge chaque dimanche pour regarder le coucher de soleil. Des vertiges, elle n’en avait jamais eu.
— Tu sais quelque chose que tu ne m’as pas dit, Gerald.
— Je sais que quelqu’un est venu me voir il y a six semaines pour me demander si Edna m’avait laissé un manuscrit. Un homme. Pas de la région. Il connaissait la boîte en étain bleu.
— La boîte ?
— Celle des boutons. Il savait pour le compartiment secret. Il savait pour le bouton en or. Il savait pour la photographie de 1912. Il savait tout, Martha. La question est de savoir qui a pu lui raconter, puisque Edna était la seule à connaître. À part, maintenant, toi.
Il se leva, laissa le manuscrit sur la table.
— Garde-le. Lis-le. Tu me dois encore quelque chose, mais ceci ne faisait pas partie du contrat.
Il sortit sans payer. À la porte, il se retourna, la main sur la poignée :
— L’homme avait un accent. Du nord de l’Angleterre. Et il portait un blazer avec un écusson brodé. De loin, j’aurais juré que c’était une fleur de lys.
Il laissa la porte se refermer. Martha fixa la couverture de papier kraft sur la table, le nom manuscrit du conteur : *Arthur Blenkinsop*.
Arthur.
La lettre de 1912, celle du compartiment secret, signée par un Arthur inconnu — « la vérité est est dans les boutons. Trouve-les avant lui. » Avant lui.
Elle avait vu juste : rien dans cette vallée n’était fortuit. Et maintenant elle savait aussi d’où venait la peur dans la voix de sa tante. La chute dans les escaliers.
Martha paya son vin, quitta le pub avant que Derek ne lui demande si elle voulait un autre verre. Dans la rue sombre, elle sortit son téléphone. Elle appela d’abord le commissariat — puis raccrocha avant la première sonnerie. Non. Pas encore. Jim Hartley était un homme de bonne volonté, mais la procédure et la routine étaient ses dieux. Si elle voulait comprendre ce qui était arrivé à Edna, elle devrait le faire en dehors du circuit officiel.
Elle glissa le manuscrit dans son sac et marcha vers la maison de sa tante, les yeux fixés sur la fenêtre du premier étage où une lampe s’allumait.
Quelqu’un était chez elle.