Lumen Reads

Le Faiseur de Récits

Lire le chapitre 4: The Alibi

La lumière de la fenêtre du cottage de tante Edna n’était plus là quand Martha arriva. Elle resta un long moment sur le seuil du jardin, à respirer l’air froid de la nuit, à écouter le silence. Peut-être avait-elle rêvé. Peut-être le reflet d’une étoile. Mais elle savait ce qu’elle avait vu.

Le matin, elle fut réveillée par un coup ferme à la porte. Pas le toc timide de Constable Hartley. Un coup administratif, celui d’une personne habituée à ce qu’on lui ouvre.

Sur le perron se tenait une femme d’environ quarante-cinq ans, costume gris impeccable, cheveux noirs tirés en queue-de-cheval sévère, des lunettes fines qui lui donnaient un air de professeur d’université plutôt que de policière.

« Mrs Pemberton ? Je suis le Detective Inspector Sarah Chen. Je reprends l’affaire Ellison. Puis-je entrer ? »

Martha s’effaça. L’inspectrice parcourut le salon d’un regard rapide, professionnel, avant de s’asseoir sans y être invitée sur le canapé défraîchi.

« Constable Hartley m’a parlé de vous. Il dit que vous avez un œil pour les incohérences. »

— Il exagère. C’était mon métier.

— Éditrice. Je sais. J’ai fait des recherches. Vous avez travaillé sur des romans policiers surtout, si je ne m’abuse. »

Martha ne répondit pas. Chen sortit une tablette de sa sacoche.

« Le coroner a conclu à une mort par asphyxie. Pas d’empreintes exploitables, mais la position du corps était effectivement étrange, comme vous l’avez fait remarquer. Il y a assez d’éléments pour requalifier en homicide. Je dirige l’enquête désormais.

— Je vois. Et vous voulez quoi de moi, exactement ? »

Chen posa la tablette sur la table basse. Sur l’écran, une liste de dépositions.

« Témoignages. Douze personnes interrogées. Hartley me dit que vous savez repérer les mensonges dans les récits mieux que personne. Je voudrais que vous lisiez les dépositions et que vous me disiez ce qui cloche. »

Martha hésita. Elle était venue ici pour fuir ce genre de choses. Le poids des manuscrits, l’odeur de café froid, les nuits blanches à chercher la phrase qui dément tout le reste. Mais elle revit le visage de Prudence, blême dans la lumière de l’aube. Son visage, celui d’une autre femme sur une photo centenaire.

« D’accord. »

Elle lut. Une heure plus tard, elle avait tout parcouru. La plupart des dépositions étaient banales. Le boulanger d’Upper Wimble qui n’avait rien vu, la postière qui avait entendu Prudence passer devant sa fenêtre. Rien d’utile.

C’est une déposition en particulier qui la fit s’arrêter, puis revenir en arrière.

Rupert Ellison, agriculteur, cousin éloigné de Prudence. Il avait déclaré avoir passé l’après-midi complet du meurtre dans son champ de colza, à réparer une clôture de barbelés. Il avait vu personne. Travaillé jusqu’à la tombée de la nuit. La déposition était détaillée, presque trop. Il précisait avoir eu soif et avoir bu à sa gourde métallique. Il avait remonté la filière du champ jusqu’à la lisière, avait perdu un gant qu’il avait retrouvé plus tard.

Martha fronça les sourcils. Elle relut le passage, puis consulta la carte locale que Chen avait laissée avec les documents.

« Inspectrice Chen. »

La policière leva les yeux de son téléphone.

— Rupert Ellison. Son champ donne sur la colline, plein ouest. Le meurtre a eu lieu vers 16h ?

— Le médecin légiste dit entre 15h et 17h.

— Alors, il a menti. Regardez. Il dit qu’il réparait une clôture du côté nord du champ. La crête de la colline est à l’ouest. S’il avait travaillé là où il prétend, au nord, il aurait été dans une cuvette naturelle. Il aurait pu passer quatre heures invisible, oui, mais il décrit la lumière du soleil qui « tapait fort » sur sa nuque et il dit avoir vu l’ombre du clocher de Saint-Wilfrid se déployer en travers de ses pieds à un moment donné. Or, de la cuvette nord, le clocher est masqué par le relief. Impossible de voir ses ombres. »

Chen se pencha par-dessus son épaule, étudia la carte. Un long silence.

« C’est une observation astucieuse », admit-elle, la voix plus basse. « Mais ce n’est pas suffisant. Les gens font des erreurs de description, ils décrivent mal la géographie. Rupert Ellison est l’oncle de la victime. Il a hébergé Prudence quand elle a quitté sa mère. S’il y avait des tensions familiales, on le saurait. Le village est petit, tout le monde parle.

— Vous ne voulez pas creuser ? »

Chen remit sa tablette dans sa sacoche et se leva.

« Je veux des preuves. Pas des impressions de lectrice. Je lis vos notes avec attention, Mrs Pemberton. Si vous avez autre chose, appelez-moi. »

Elle sortit. La porte se referma avec un bruit sec de déception.

Martha resta assise un long moment. Par la fenêtre, elle vit Chen remonter son manteau et monter dans une voiture de service noire. Le village semblait calme. Les moutons paisibles. Et pourtant, quelque part, un homme qui savait réparer des clôtures avait marché dans ses bottes pleines de boue en racontant une histoire avec un trou dedans.

L’instinct revint. Celui qui lui avait fait gagner sa vie pendant trente ans. Quand un auteur vous donnait un manuscrit avec une erreur de ce genre, vous lui en parliez, il corrigeait. Vous le gardiez. Mais ici, personne ne corrigerait rien si elle intervenait pas elle-même.

Elle attrapa son imperméable et chercha son carnet dans le tiroir de la cuisine. En refermant le tiroir, ses doigts effleurèrent le métal froid de la boîte à boutons bleue. Elle la sortit, la posa sur la table, souleva le couvercle. Les boutons étaient rangés en couches ordonnées. Des noirs, des blancs, des nacrés. Un désordre organisé que sa tante Edna avait maintenu pendant des décennies.

« Que sais-tu, Edna ? » murmura-t-elle.

Elle retourna la boîte, la secoua légèrement. Elle l’avait déjà inspectée de fond en comble la veille. Mais il y avait toujours cette dissonance. Le compartiment secret n’avait été accessible que parce qu’il y avait une couture défaite dans la doublure intérieure. Pourquoi cache-t-on une photo dans une boîte à boutons ? Parce qu’on veut qu’elle soit trouvée par une personne précise. Parce que cette boîte, on la garde près d’elle dans la cuisine. Parce que la cuisine, c’est là où la famille s’assied, au bout de la journée.

Son téléphone vibra. Un message de Gerald. « J’ai relu le manuscrit toute la nuit. Viens au Taureau Rouge ce soir. Il y a une page que je n’avais jamais remarquée. »

Elle éteignit l’écran, puis regarda à travers la fenêtre vers le champ de colza jaune pâle au loin. Rupert Ellison réparait-il vraiment sa clôture la semaine dernière ? Ou réparait-il autre chose ?

Elle ouvrit la porte du cottage et se mit en marche vers la ferme d’Ellison située de l’autre côté du village. Elle n’avait pas de plan. Seulement une question précise à poser au fermier — pas sur son alibi. Pas encore.

Ça, ce serait la deuxième étape.

En approchant de la ferme à travers le champ, elle vit un homme sortir de la grange, un fil de fer barbelé enroulé sur l’épaule. Il était grand, râblé, une barbe grisonnante qui le faisait paraître plus vieux qu’il ne l’était probablement. En la voyant s’approcher, il s’arrêta. Pas de surprise dans ses yeux. Plutôt une sorte de calme pesant.

« Bonjour. Vous êtes Mrs Pemberton, n’est-ce pas ? Celle qui a trouvé Prue. »

Son accent était doux, traînant, des années passées à parler aux vaches plutôt qu’aux gens.

— Oui. J’espérais vous poser une question.

— Sur Prue ? »

Sa voix monta d’un cran, les épaules se durcirent. « J’ai déjà tout dit à vos policiers. Deux fois. Je ne vois pas ce qu’il y a de plus à dire.

— Ce n’est pas au sujet de vos déclarations. Je me demandais… avez-vous gardé des affaires de Prudence ? Une boîte, peut-être, que sa famille aurait gardée ? Un objet en étain ?

Sa carapace vacilla à peine, mais Martha le remarqua. Dans ses yeux une brève lueur d’alerte avant de reprendre une expression neutre. Trop neutre.

« Je ne vois pas de quoi vous parlez. Prue ne laissait rien chez moi. Elle était chez sa mère à Bristol la plupart du temps. C’est revenu ici seulement pour le mois dernière, pour s’occuper de la vieille maison de sa tante.

— Existe-t-il un cousin de la famille qui ait pu hériter d’une boîte à boutons ?

— Une boîte à boutons ? » Il rit, un son dur et court. « Je ne sais pas ce que vous cherchez, Mrs Pemberton, mais vous perdez votre temps. Bonne journée. »

Il se retourna et regagna la grange, le fil de fer traînant derrière lui dans la poussière comme une piste écarlate.

Elle resta immobile. Elle avait obtenu son indice, bien qu’elle n’en connaît pas encore la nature. Il savait quelque chose sur la boîte. Il le savait et il avait eu peur qu’elle le sache aussi.

Dans sa poche, le téléphone vibra de nouveau. Gerald, qui insistait. « Maintenant. Il y a plus important que le manuscrit. »

Elle se remit en marche, mais pas vers le village. Ses pieds la conduisirent devant la ferme, sans prévenir, vers la grange à l’arrière du bâtiment où une fenêtre donnait sur la cuisine. Elle pouvait voir, par la vitre embuée, sur le rebord de la fenêtre, une silhouette familière.

Une petite boîte bleue, exactement comme celle de tante Edna. À côté d’un bouton doré, luisant, posé négligemment comme une pierre précieuse qu’on ne regarde plus.