Le Fantôme dans le Fil
Lire le chapitre 12: The Turn of the Screw
La pluie battait les vitres du baraquement quand Hartley fit signe à Vance de s’asseoir. Il avait attendu la fin du quart de nuit pour l’appeler, quand les couloirs du tunnel étaient vides et que les sentinelles faisaient leur ronde loin de là.
— Sally, je dois vous parler de Whitaker.
Elle croisa les bras, le regard aiguisé malgré l’heure tardive. La lumière crue de la lampe de bureau creusait les ombres sous ses yeux.
— Le caporal à l’histoire de frère impossible. J’ai vu son dossier. Vous avez raison de le surveiller.
Hartley posa ses deux mains à plat sur la carte étalée devant lui. Il ne pouvait pas lui dire tout — pas encore — mais il lui devait assez pour l’impliquer.
— J’ai planté de fausses coordonnées dans la poubelle ce soir. Si quelqu’un les ramasse, nous le saurons avant l’aube.
Vance le dévisagea une longue seconde. Puis un sourire mince étira ses lèvres.
— Vous êtes plus renard que vous n’en avez l’air, capitaine.
— Il faut l’être.
Il hésita. Les mots qu’il s’apprêtait à dire pesaient plus lourd que tout ce qu’il avait confié jusque-là. Il les dit quand même.
— Le système de Brandt me dépasse. Je ne sais plus qui manipule qui. Mais si je ne peux pas attraper le maître, je peux peut-être attraper son messager.
Vance hocha lentement la tête. Puis elle se pencha, les coudes sur le bureau, la voix réduite à presque rien.
— J’ai une idée. Vous laisserez un code dans un livre. Pas sur une table, pas dans une poubelle — trop évident. Dans un bouquin de la bibliothèque des officiers. Le genre que personne ne lit. *Méandres de l’ingénierie hydraulique en Prusse orientale*, quelque chose d’ennuyeux à mourir.
Hartley sourit malgré lui. Elle avait un talent pour le concret.
— Et ensuite ?
— Ensuite vous le glissez entre les pages 214 et 215. Un code faux, mais crédible — un truc qui ressemble à une transmission chiffrée de Londres. Si quelqu’un le ramasse, c’est que ce quelqu’un sait quoi chercher et où. Et ça, c’est une information que seul un initié possède.
Il envisagea le plan. C’était risqué, enfantin même — et c’était précisément pour cela que cela pourrait marcher. Les moles sophistiqués se méfient des pièges élaborés. Un code planqué dans un livre : c’était presque une blague. Mais la blague aurait un témoin.
— Qui surveillera la bibliothèque ?
— Moi.
— Vous avez vos propres tâches.
— Je les déléguerai. Whitaker est au quart de jour demain ; je prendrai son tour de ronde après dîner. Personne ne me posera de questions.
Il y avait une assurance presque trop tranquille dans sa voix. Hartley l’observa un moment, cherchant une fissure. Il n’y en avait pas.
— D’accord. Je le ferai demain, juste avant la relève de midi. Si quelqu’un le prend, vous le voyez, vous me le dites.
Vance se leva et boutonna son manteau.
— Si quelqu’un le prend, capitaine, nous tenons notre pigeon.
Elle sortit dans la nuit, et Hartley resta seul sous la lampe, écoutant la pluie qui redoublait.
---
Le lendemain, Hartley fit ce qu’il avait promis. Il passa par la bibliothèque des officiers, un local poussiéreux au bout du couloir des mess, où trônaient des rayonnages de manuels techniques et de règlements militaires que personne n’avait ouverts depuis la guerre. Il chercha le volume le plus épais, le plus oublié — un traité sur les fondations des ponts ferroviaires en terrain marécageux — et glissa entre les pages un papier plié en quatre, couvert de chiffres et de lettres sans queue ni tête.
Puis il ressortit sans se retourner, et passa le reste de la journée à faire ce qu’il savait faire : inspecter les câbles, vérifier les relais, feindre de s’intéresser aux niveaux d’humidité dans le tunnel. Personne ne le regarda bizarrement. Personne ne lui posa de question. C’était presque pire.
À dix-huit heures, il se rendit comme convenu au bureau de Vance. La pièce était vide. Il attendit dix minutes, puis vingt. Il interrogea le sergent de garde.
— La lieutenante Vance ? Elle est partie à seize heures, capitaine. Elle a dit qu’elle revenait dans l’heure.
Seize heures. Plus de deux heures.
Hartley retourna à la bibliothèque. Le livre était toujours sur son rayonnage, exactement à la même place. Il l’ouvrit, tourna les pages, et sentit son estomac se nouer.
Les pages 214 et 215 étaient là. Le papier n’y était plus.
Quelqu’un l’avait pris. Et Vance, qui devait surveiller la bibliothèque, avait disparu avec lui.
Il fouilla son bureau d’un geste brusque. Ses affaires personnelles étaient intactes — pas de valise entassée, pas de départ précipité. Juste son carnet posé à plat sur la table, ouvert à une page où elle avait griffonné quelques mots dans son écriture rapide.
*Contact à la gare de l’Est. Otto L. — consultant civil. Vérifier.*
Hartley relut la phrase trois fois. Otto L. Le nom ne lui disait rien. Un consultant civil, cela pouvait être n’importe qui — il y avait une demi-douzaine d’ingénieurs allemands qui travaillaient sur les systèmes d’aération du tunnel, sous contrat avec la Kommandantur.
Vance avait suivi sa propre piste. Elle était partie à seize heures sans le prévenir, sans attendre le résultat du piège. Elle avait laissé le livre vide derrière elle.
Deux possibilités s’ouvrirent devant lui, et toutes deux lui serraient la gorge.
Soit elle était tombée sur quelque chose et avait décidé d’agir seule, avec cette arrogance journaliste de lieutenant qui se croyait intouchable.
Soit elle n’avait jamais eu l’intention de surveiller ce livre. Et le papier entre les pages 214 et 215 devait être, en cet instant même, entre les mains de celui qu’il cherchait.
Hartley replia le carnet dans sa poche et sortit dans la nuit berlinoise. La pluie avait cessé. Les réverbères jetaient des flaques de lumière sur le pavé mouillé.
Vance était quelque part dans cette ville. Et il ne savait plus si elle était sa complice ou un autre maillon de la chaîne qui le menait en laisse.
Il marcha vers la gare de l’Est.
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