Le Fantôme dans le Fil
Lire le chapitre 14: The Suspect
L’aube s’accrochait aux fils barbelés comme une toile d’araignée sale. Hartley se tenait près du poste de garde, un dossier sous le bras, les semelles de ses bottes imprimées dans la boue séchée. Le camion de Lehmann arriva à 08h03, à l’heure pile — une ponctualité d’ingénieur allemand, qui pouvait passer pour un savoir-vivre ou une provocation.
Hartley le regarda descendre. Otto Lehmann était un homme sec, taillé dans l’austérité de l’après-guerre : un costume sombre usé aux coudes, une serviette en cuir fatiguée, des lunettes sans fioritures. Son allure n’avait rien de menaçant. Mais les espions les plus dangereux se cachaient rarement dans des trenchs et des chapeaux.
« Herr Lehmann, » dit Hartley, tendant une main qu’il savait rugueuse de calcaire et de ciment. « Merci d’être venu si vite. »
Lehmann serra brièvement, la poigne nette mais sans excès. « Je croyais que mes services de conseil n’étaient plus requis depuis la fin de la construction primaire. »
« Il y a une anomalie de drainage. » Hartley ouvrit le dossier, désignant un plan technique. « Sur le tronçon est, près de la déviation de la Spree. L’eau remonte. Vous avez noté ce risque dans vos rapports préliminaires, il y a six mois. Personne ne vous a écouté. Maintenant, on vous écoute. »
Lehmann inclina la tête, mais ses yeux ne tombèrent pas sur le plan. Ils se dirigèrent vers le sol, vers les rails étroits qui plongeaient dans la gueule sombre de la colline, vers la bouche du tunnel à l’abandon des potentiels. Un regard long, trop long, qu’il détourna dès qu’il croisa celui de Hartley.
« Vos hommes ont fait un bon travail de compactage du sol, » dit Lehmann, étudiant soudainement le dossier. « Le drainage devrait fonctionner. À moins que… vous n'ayez creusé plus profond que prévu dans la section K. »
Hartley sentit un picotement à la nuque. La section K. Le nom de code n’apparaissait nulle part dans les documents officiels remis aux consultants externes. Hartley ne l’avait jamais communiqué à Lehmann, ni en personne, ni par courrier.
« Section K ? » Il s’efforça de garder une neutralité placide. « Je ne suis pas sûr de voir sur quel plan vous vous basez. C’est notre désignation interne de travail. J’ai dû la glisser dans vos documents par mégarde. »
« Peut-être. » Lehmann ajusta ses lunettes. « Les plans sont denses. On se mélange. »
Ou on ne se mélange pas du tout. Hartley nota mentalement la faille : un homme précis au point de se souvenir d’une anomalie de drainage datant de six mois ne confondait pas des désignations aussi nettes. Soit Lehmann avait accès aux informations classifiées. Soit on lui avait parlé de la structure interne du chantier.
L’inspection commença. Ils descendirent le long de la rampe d’accès, où la lumière du jour se dégradait en plaques jaunes sales, puis en une pénombre moderne, électrique. Lehmann marchait un pas derrière Hartley, ses semelles claquant contre les planches de bois posées sur la terre. Le tunnel principal avait été rétrocédé à l’armée américaine, mais le boyau secondaire — celui qu’utilisaient les Royal Engineers — serpentait encore sur cent cinquante mètres avant de se perdre dans une zone de battement de la nappe phréatique.
Hartley s’arrêta juste avant le coude où la conduite d’aération rencontrait le drain principal. Il savait que l’acoustique y était piégeuse : les voix portaient plus qu’elles ne le semblaient, et tout mot murmuré se réverbérait le long des parois.
« Ici, » dit-il, pointant la base du mur. « L’humidité monte. Elle ronge les joints d’étanchéité. »
Lehmann ne regarda pas la base du mur. Il regarda le plafond du tunnel. Puis le fond, plus loin, là où s’arrêtait le câblage électrique. Là où une personne sans véhicule ni ordre précis n’avait aucune raison de se trouver.
« Vos pompes sont trop petites, » dit Lehmann, d’une voix étrangement lointaine. « Pour ce niveau de remontée, il faudrait une capacité de soixante litres par minute, pas quarante. Vous avez un équipement britannique standard. C’est un mauvais choix. »
« Nous sommes les seuls à fournir du mauvais équipement en quantité suffisante, » dit Hartley, en souriant à moitié. Cette plaisanterie, il l’avait servie à une douzaine d’hommes, mais rarement à un civil. Lehmann ne la releva pas d’un cil. Il se contenta de prendre une mesure depuis un ruban, de noter quelque chose dans un calepin, puis il s’approcha du tunnel.
Pas de l’entrée. Du tunnel lui-même. Il posa la main à plat contre la paroi de terre, comme on testerait la température d’un front fiévreux.
« La composition du sol, ici, » dit-il doucement, presque à lui-même, « change à deux mètres. On passe de l’argile sablonneuse à un banc de gravier. Si vos projecteurs continuent à creuser dans cette direction, ils vont perdre le contrôle de la portion dure. Une infiltration importante dans les semaines prochaines serait catastrophique. »
Hartley tiqua. « Comment connaissez-vous cette composition ? »
Lehmann retira sa main. « On l’a étudiée. Avant. »
« Avant que la guerre vous prive d’un marché. »
Lehmann hocha la tête, prudent. « J’ai participé aux études de faisabilité du métro de Berlin, juste avant l’arrêt des travaux. Berlin-Est et Berlin-Ouest partagent la même géologie. »
« Mais pas les mêmes alliés. »
Le silence se fit épais, farci de gravats et d’air recyclé. Lehmann fixa l’ouverture du tunnel pendant une longue seconde. Son regard se perdait dans l’obscurité artificielle avec une familiarité — une tendresse presque. On regardait un chantier en activité. On ne regardait pas un chantier clandestin. Mais la nuance entre les deux lui semblait peut-être absurde.
« Vous êtes nerveux, Herr Lehmann ? »
Lehmann se retourna, fermement calme. « Pourquoi le serais-je ? »
« Vous n’arrêtez pas de regarder la profondeur du tunnel. Pas mes pompes, pas mes plans. Juste le tunnel. »
Lehmann tint un instant, puis sourit — un sourire rare, grotesque sur son visage austère, comme une fissure sur un mur de crépis. « Je suis allemand, Capitaine. Je connais la valeur d’une porte de sortie. Je vérifie toujours qu’elle existe. »
Hartley sentit un frisson froid le long de sa colonne vertébrale. Il avait posé des questions à douze rebelles, à trois maîtres-chanteurs, à un assaillant déserteur. Aucun n’avait répondu avec ce mélange d’évidence et d’effroi.
Le bout de leurs bottes soufflait de la vapeur sèche tandis qu’ils remontaient vers la lumière. Devant le poste de garde, Lehmann tendit sa serviette à Hartley, un geste de pure formalité.
« Je laisse mes notes de calcul. Vous devriez vérifier les joints de vanne avant de procéder à un rinçage complet. »
« Un rinçage complet ? »
Lehmann était déjà remonté dans le camion, la portière claquée. Derrière la vitre sale, son profil resta sans expression tandis qu’il démarrait et faisait demi-tour dans un couinement de pneus sur la terre compactée.
Hartley ouvrit la serviette. Dedans, sous les documents officiels, se trouvait une enveloppe brute sans en-tête ni sceau. Il la déplia. À l’intérieur, une unique ligne manuscrite, en allemand :
*Écoutez les murs. Ils savent aussi écouter.*
Il glissa l’enveloppe dans sa poche et regarda le camion disparaître derrière le repli de la colline. Hayes avait peut-être entendu ces mots avant sa mort. Peut-être les avait-il consignés dans ce journal disparu.
Quand il rejoignit son bureau, Vance était assise sur le rebord du pupitre, jambes croisées, une cigarette éteinte entre les doigts.
« Alors ? » demanda-t-elle.
« Alors quoi ? »
« Il t’a parlé de la grandeur de ses travaux publics ? »
« Il m’a remis une note. » Hartley ne précisait pas laquelle. Il sentait le papier dans sa poche, comme une braise. « Et il a regardé le tunnel comme s’il avait un amant enterré là-dessous. »
Vance décroisa ses jambes, se pencha. Sa voix baissa d’une octave. « Tu crois qu’il sait ? »
« Il sait quelque chose. Ce qui manque encore, c’est de savoir si c’est pour nous aider ou pour nous enterrer. »
Il sortit la note manuscrite et la posa sur le pupitre, la ligne serrée tournée vers Vance. Elle la lut deux fois sans la toucher. « Quand exactement Hayes est-il mort ? »
Hartley hésita. « Entre vingt-deux et deux heures du matin. »
« Et quand est-ce que Lehmann prétend avoir fait sa dernière inspection de drainage ? »
« Il ne le prétend pas. Il l’a oublié dans un rapport, le 14. Quatre jours avant le meurtre. »
Vance se leva, la note toujours entre leurs regards. « Quatre jours. Et tu as toujours son calepin d’inspection ? »
Hartley ne répondit pas tout de suite. Une idée venait de se former sous son crâne, pareille à une fissure qui s’élargit dans une galerie de mine. Si Lehmann savait réellement pour Hayes, alors peut-être n’était-il pas le meurtrier. Peut-être était-il la trace que le meurtrier avait laissée exprès, fléchée, pour que Hartley y perde une journée entière.
« Son calepin, » répéta Vance, plus sèchement. « Il existe, ou pas ? »
« Il existe. Dans sa serviette. Qui vient de partir avec lui. »
Vance jura dans sa barbe. Une chose était certaine : Lehmann n’était pas un suspect comme les autres. C’était un homme qui laissait des traces trop nettes, trop dociles, comme un oiseau dressé survolant un champ de mines.
Hartley prit la note et la brûla avec une allumette qu’il jeta dans un cendrier plein de gravas. « Je crois qu’on est priés de danser, » dit-il doucement. « Il ne reste plus qu’à savoir qui tient la musique. »
À cet instant précis, le téléphone de campagne sonna. Hartley décrocha. La voix du colonel Morrison cracha dans le combiné, acide et guillerette :
« Hartley, j’ai reçu un rapport de surveillance américaine. Ils ont photographié votre ingénieur allemand en train de ranger sur le siège passager de son camion une montre avec l’inscription *Corps des Signaux des Royal Engineers*. Description conforme à celle que vous avez déclarée, il y a dix jours. Votre montre. Sur lui. Intéressant, n’est-ce pas ? »
Hartley sentit le sol du bureau se dérober. Il vit sa montre, disparue depuis son dortoir il y a des jours, épinglée à un stand-overhead radiographique, épinglée sur Hayes, puis réapparaître dans la poche de Morrison. Maintenant elle glissait sur le siège passager d’un ingénieur allemand qui connaissait le tunnel mieux que la langue des plans.
Vance le regarda, les yeux plissés. « Quoi ? »
Hartley reposa le combiné sans un bruit. « Lehmann sait qui est le trompeur, » dit-il. « Parce que c’est lui qui tient maintenant la montre de l’inspecteur. »
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