Le Fantôme dans le Fil
Lire le chapitre 15: The Stool Pigeon
La pluie de novembre fouettait les vitres du bureau de fortune quand le factionnaire toqua à la porte. Hartley leva les yeux de son rapport sur le drainage, l'esprit encore hanté par le regard de Lehmann et le poids de sa montre dans la poche du camion.
« Un homme se présente, monsieur. Le soldat Gray. Il dit que c'est urgent. »
Hartley consulta sa montre. Vingt-deux heures. Gray n'avait aucune raison d'être ici à cette heure, et encore moins d'exiger une audience.
« Faites-le entrer. »
Le soldat Lucas Gray entra, trempé jusqu'aux os, la casquette serrée contre sa poitrine comme un bouclier. Il était jeune, vingt-deux ans peut-être, le visage marqué par une inquiétude qui n'avait rien à voir avec la pluie. Hartley le connaissait de réputation : bon signaleur quand il voulait l'être, mais rongé par le jeu. Les cartes, les courses de lévriers, les paris sur les matchs de boxe. Une dette permanente qui le rendait malléable.
« Soldat Gray. Vous avez quelque chose à me dire ?
— Oui, monsieur. » Gray jeta un coup d'œil par-dessus son épaule, comme si les murs eux-mêmes pouvaient l'entendre. « C'est au sujet de l'ingénieur allemand. Lehmann. »
Hartley posa son stylo, lentement délibéré.
« Quoi, au sujet de Lehmann ?
— La nuit du meurtre du lieutenant Hayes, monsieur. Je l'ai vu. Près du logement de Hayes. »
Le silence s'étira entre eux. Hartley laissa sa main s'arrêter sur le bord de son sous-main, forçant son visage à rester neutre.
« Vous étiez où, exactement, Gray ?
— Je faisais la ronde près de la réserve. Officiellement, j'étais censé être au mess, mais... » Il baissa la voix. « J'avais fini un service de douze heures, monsieur. Je me suis assis un moment. C'est là que je l'ai vu passer. »
Hartley hocha la tête, comme s'il digérait l'information. L'homme avait probablement dormi au lieu de rejoindre son poste. Une infraction disciplinaire mineure, sauf dans un contexte où chaque détail devenait un indice.
« Vous connaissiez Lehmann, à ce moment-là ?
— Non, monsieur. Mais je l'ai vu entrer dans le bâtiment B. Le temps qu'il en ressorte vingt minutes plus tard, j'ai compris que c'était pas normal. Un civil, dans une zone réservée, à cette heure-là. Quand j'ai entendu parler de la mort du lieutenant... »
Il s'interrompit, prudent.
« Quand j'ai vu que c'était vous qui enquêtiez, monsieur, j'ai pensé que je devais vous le dire. À vous, pas au major Morrison. »
Hartley observa la pluie qui dégoulinait le long de la vitre. Le bâtiment B. Hayes y avait son petit bureau de travail, adjacent à son logement. Lehmann y avait accès de par son inspection. Mais la zone était contrôlée, surveillée. Il fallait un badge, un passe, un but précis.
« Vous avez vu le visage de cet homme, Gray ? Vous êtes sûr que c'était Lehmann ?
— La lumière du couloir éclairait le vestibule, monsieur. Je l'ai vu comme je vous vois. C'était lui. »
Hartley pesa ses mots. La dette de jeu de Gray était un dossier à part, connu des services internes. Un homme endetté pouvait être acheté, manipulé. Mais cette histoire était trop précise, trop circonstanciée. Et elle venait au moment où Morrison avait déjà pointé la montre dans le camion de Lehmann. Une coïncidence trop propre.
Il changea d'approche.
« Gray, je suis au courant de vos problèmes d'argent. »
Le visage du soldat se ferma.
« Je ne demande rien, monsieur. Je veux juste faire mon devoir.
— Je n'ai pas dit que vous demandiez. » Hartley se pencha, les coudes sur le bureau. « Vous savez ce qui est arrivé au soldat Perkins, l'an dernier ? Il a témoigné contre un gradé corrompu, puis il a été muté à un poste de latrines pour les six mois restants de son service. »
Gray déglutit.
« Je suis prêt à prendre ce risque, monsieur.
— Vraiment ? » Hartley sortit une cigarette de son étui, mais ne l'alluma pas. « J'ai entendu dire qu'une nouvelle cargaison de amphétamines devait arriver la semaine prochaine. Quelque chose venant de la pharmacie militaire de Francfort. Je suis surpris que vous ne l'ayez pas déjà appris, vous qui écoutez les tuyaux. »
Le visage de Gray resta immobile. Trop immobile. Un homme qui ne jouait pas aux cartes aurait eu une réaction : déni, ignorance, mépris. Gray ne cligna même pas des yeux.
« Les amphétamines, monsieur ? » Il laissa un rire incrédule mourir dans sa gorge. « Je ne m'intéresse pas à ça. J'ai ma fierté. C'est le jeu, rien d'autre.
— Le jeu, les amphétamines... » Hartley alluma sa cigarette, inhalant profondément. « Les deux finissent par vous ruiner. L'un plus vite que l'autre. »
Gray soutint son regard, mais une fraction de seconde trop longtemps. Là.
« Je vous dis la vérité, monsieur. Vous voulez le mettre à l'épreuve, je comprends. Mais je l'ai vu. Cette nuit-là. »
Hartley écrasa sa cigarette aussitôt allumée.
« Décrivez-le-moi. »
Gray hésita.
« Il est plus grand que moi, monsieur. Trois centimètres, peut-être. Les cheveux bruns, coupés court. Une cicatrice au coin de la bouche, à droite. » Il mima machinalement l'emplacement. « Il portait un imperméable gris foncé, le col relevé, et une mallette d'ingénieur. Le genre de mallette qu'on voit sur les plans des chantiers. »
Hartley força son visage à ne rien montrer. La cicatrice. La mallette. Les détails étaient exacts. Il avait passé une demi-journée entière avec Lehmann, sur le site, et chacun de ces points correspondait. La cicatrice surtout : une marque discrète, presque invisible sous une certaine lumière, mais présente.
Un homme qui inventait une histoire ne parlerait pas de la cicatrice au coin de la bouche. Il irait chercher des détails plus grossiers — la couleur des yeux, la corpulence. Gray avait donné le détail le plus intime, celui qu'on ne remarque qu'après avoir vu le visage de près.
« La mallette, dit Hartley. Vous pouvez la décrire plus précisément ?
— Cuir brun, monsieur. Pas neuve. Des éraflures le long du fermoir, comme s'il la faisait tomber souvent. Une étiquette de cuir froissée à la poignée. »
Hartley acquiesça lentement, puis se leva. Il contourna son bureau et se plaça à un mètre de Gray, face à lui.
« Je vais vous dire ce que je pense, soldat Gray. Vous me racontez la vérité. Mais vous n'êtes pas venu me voir par devoir. Vous êtes venu parce que quelqu'un vous a envoyé. »
Gray recula d'un demi-pas.
« Personne ne m'a envoyé, monsieur.
— Le bâtiment B est surveillé par deux caméras qui ne fonctionnent que la moitié du temps. La nuit du meurtre, les deux étaient en panne. Une coïncidence qui arrange bien tout le monde. » Hartley croisa les bras. « Vous avez vu Lehmann parce que vous étiez au bon endroit au bon moment. Ou alors vous étiez chargé d'y être. Laquelle des deux ? »
Le silence de Gray était un aveu en soi. Mais ses yeux restèrent droits, braqués sur Hartley.
« Je vous ai dit ce que j'ai vu, monsieur. Le reste, c'est vous qui décidez. »
Hartley le dévisagea une longue minute. Le soldat jouait un jeu, mais tout le monde jouait dans ce bourbier. La question était de savoir qui connaissait les règles.
« Très bien. Vous allez rester disponible. Je pourrais avoir besoin de vous pour identifier Lehmann devant les autres, le moment venu. »
Gray salua, raide.
« À vos ordres, monsieur. »
Il tourna les talons. La porte se referma sur le bruit de la pluie.
Hartley resta immobile un long moment. Le témoignage de Gray corroborait l'accusation contre Lehmann. Mais trop de choses concordaient. La montre. Le témoin. L'inspection truquée. On aurait dit un dossier complet, ficelé comme un paquet-cadeau.
Il ouvrit son carnet de notes et y écrivit une ligne :
« Question pour Lehmann : pourquoi avoir approché le bâtiment B, la nuit du meurtre de Hayes, alors que votre inspection officielle ne couvrait que le périmètre extérieur ? »
Une réponse possible l'attendait, déjà prête dans son esprit : parce que Lehmann avait été attiré dans ce bâtiment, exactement comme Hartley attirait les rats avec du fromage. Et quand on comprenait cela, l'ancienne question se retournait soudainement :
Qui savait que Lehmann serait à cette porte-là, cette nuit-là ?
Il songea au message de Vance. "Lehmann a parlé des plans de drainage." Il retira le plan technique de son dossier, froissant une plume imaginaire d'un geste nerveux. Les lignes convergeaient en un point : le tunnel, ses menaces et ses trahisons, convergeaient toujours quelque part. Bientôt, il allait devoir choisir lequel de ses rares alliés était en réalité le fil qui tirait toutes ces marionnettes.
Il consulta sa montre. Morrison serait en poste à minuit. Finch était à Londres. Vance dormait peut-être déjà. Trois visages qui se superposaient dans la nuit berlinoise, et l'un d'eux, quelque part, murmurait dans l'ombre.
Dehors, la pluie continuait de tomber, patiente comme un espion.
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