Le Fantôme dans le Fil
Lire le chapitre 18: Aftermath: The Confession
La salle d’interrogatoire sentait le café froid et la transpiration. Hartley avait fait installer une table d’acier nue et deux chaises, rien d’autre. Le projecteur unique éclairait le visage de Gray d’une lumière crue qui faisait briller ses tempes trempées de sueur. Le soldat était assis depuis quarante minutes, les menottes serrées autour des poignets, les yeux fixés sur un point du mur derrière Hartley.
— Reprenons, dit Hartley en posant une cigarette non allumée sur la table. Vous dites que Lehmann vous a payé.
— Oui.
— Combien ?
— Cinq cents marks. Moitié à la première rencontre, moitié après le sabotage.
— Et comment vous a-t-il contacté ?
Gray hésita. Sa mâchoire se contracta deux fois avant qu’il ne réponde.
— Il n’a jamais contacté directement. Pas de rendez-vous. Pas de téléphone. Il laissait des messages dans une boîte aux lettres morte près du zoo, côté ouest. Une brique descellée derrière un massif de rhododendrons. Le matin, je passais, je relevais la brique, je prenais l’enveloppe. Je laissais des rapports de la même façon.
— Vous connaissiez le code ?
— Non. Il déposait toujours un journal froissé dans la boîte aux lettres publique à côté. L’édition du jour. S’il y avait un marron dedans, je récupérais l’enveloppe. S’il n’y avait rien, je continuais mon chemin.
Hartley griffa une note sur le bloc devant lui. À sa gauche, le capitaine Morrison écoutait en silence, les bras croisés, la tête penchée comme un oiseau de proie étudiant sa proie.
— Vous ne l’avez jamais vu en personne ? demanda Morrison.
— Je l’ai vu. Une fois. À l’enterrement de Hayes.
Hartley laissa la pause s’étirer. La chaleur du projecteur semblait augmenter par vagues invisibles.
— Vous étiez à l’enterrement ? demanda-t-il doucement.
— Tout le bataillon y était. Il était là, lui aussi. Parmi les civils, au fond. Je l’ai reconnu au portrait-robot que vous aviez affiché dans la salle de garde, ajouta Gray avec un sourire qui ressemblait à une grimace.
— Et vous ne nous l’avez pas dit ?
— Il aurait su que je l’avais vu. Il aurait su que je vous l’avais dit.
Hartley se leva lentement, contourna la table, et vint se placer derrière Gray. Le soldat ne se retourna pas, mais ses épaules se contractèrent.
— Vous avez peur de lui, Gray ?
— Oui.
— Pourquoi ?
Gray souffla par le nez.
— Parce que lui, il n’a pas peur du tout.
Le silence retomba. Hartley revint s’asseoir en face de lui, croisa les mains sur la table métallique.
— Parlons du détail que vous avez donné sur Hayes, reprit-il. Vous m’avez dit avoir vu Lehmann dans le couloir le soir du meurtre. Vous étiez à l’étage des officiers. Pourquoi ?
Gray tourna la tête vers la gauche, vers le mur sombre, puis revint à Hartley.
— Parce que Hayes me devait de l’argent. Je jouais aux cartes avec lui. Pas officiellement, mais quand il était de garde de nuit, je montais. Il me laissait passer. Il perdait. Beaucoup. J’étais allé lui réclamer ce qu’il me devait. Il ne m’a pas laissé entrer.
— Vous l’avez vu vivant ?
— Oui. Il m’a dit que je pouvais attendre le matin, qu’il paierait après son rapport. Il avait l’air nerveux. Plus que d’habitude. Il parlait tout bas, comme s’il y avait quelqu’un dans sa chambre.
Hartley se pencha en avant.
— Y avait-il quelqu’un ?
— Je ne sais pas. Il a refermé la porte tout de suite, il ne m’a pas invité à entrer. Mais c’est après ça que j’ai croisé Lehmann. En bas, dans la cage d’escalier.
— Il montait ou il descendait ?
Gray fronça les sourcils un instant, comme s’il n’avait jamais envisagé la question.
— Il montait. La main sur la rampe. J’ai baissé la tête, il est passé. Il ne m’a pas regardé. C’est ce qui m’a frappé, en fait. Personne ne monte à l’étage des officiers à cette heure sans demander quelque chose. Il ne m’a rien demandé du tout.
Morrison échangea un regard rapide avec Hartley. L’information glissait dans des directions inattendues. Lehmann montait vers la chambre de Hayes au moment où Gray en descendait. Mais alors, si Lehmann n’avait pas tué Hayes, il était peut-être arrivé après le coup de poignard.
Un assassin qui arrive en retard.
Ou un témoin venu s’assurer que le travail était terminé.
Hartley ne put trancher. Pas maintenant.
Quarante minutes plus tard, il regardait à travers la vitre teintée du poste de garde pendant que Morrison menait la troisième passe d’interrogatoire. Le soldat Gray avait répété la même histoire trois fois, avec des variations de détails minuscules qui sonnaient authentiques — le goût de la bière tiède qu’il avait bue avant de monter, le craquement d’une marche cassée, le compteur de l’électricité qui grinçait quand le building se vidait. S’il mentait, il avait assimilé la vérité au point de la réciter dans sa chair, pas seulement par cœur.
Le téléphone grésilla sur le bureau. Hartley décrocha.
— Commandant Hartley.
La voix du lieutenant Finch, en bas, au poste de commandement.
— Deux hommes sont partis il y a dix minutes pour l’appartement de Lehmann, à Charlottenburg. Morrison a signé l’ordre de perquisition.
— Savais où il habite depuis quand ?
— Depuis hier. La surveillance américaine l’avait déjà situé. Ils nous ont transmis l’adresse.
Hartley raccrocha sans répondre. Il regarda sa montre. Vingt et une heures quarante-cinq. Si Lehmann avait appris que Gray avait été arrêté, il avait déjà vidé les lieux ou préparé sa fuite. Mais si les instructions de la boîte aux lettres morte étaient tout ce qui le liait à Gray, il pouvait encore ignorer tout de l’arrestation.
Il fallait jouer cette main vite.
L’appartement de Lehmann se trouvait au troisième étage d’un immeuble crépi qui portait les stigmates d’un siège de grenade sur la moitié du toit, rebâti en hâte avec des tuiles de deux tons différents. La rue était presque vide une fois le portier consigné dans sa loge, un vieil homme aux yeux fatigués qui ne demanda rien et ne protesta pas quand Finch lui plaqua la main sur l’épaule.
Hartley donna deux coups nets à la porte. Une attente de dix secondes. Puis le bruit d’un verrou qu’on tournait.
Lehmann se tenait dans l’embrasure, en bras de chemise, un col roulé gris enfilé à la va-vite, les cheveux encore humides d’une douche récente. Il les regarda sans trembler. Pas une seconde d’hésitation, pas de tressaillement. Une expression de lassitude courtoise, comme un professeur que l’on dérange pendant un examen.
— Commandant Hartley, dit-il dans son allemand anglais impeccable. Vous êtes plus tôt que prévu.
Hartley s’avança sans être invité. Le salon était modeste et rangé — des livres d’ingénierie allemands sur une étagère, un pot à lait en porcelaine bleue, une carte topographique de Berlin-Est dépliée sur le buffet. Deux soldats entrèrent derrière lui, puis Finch. Ils commencèrent la fouille méthodique, les mains gantées.
Lehmann se tenait au milieu de la pièce, le visage immobile, les bras légèrement écartés du corps, comme un danseur attendant le début d’une valse.
— Vous savez pourquoi je suis ici, dit Hartley.
— Le jeune Gray doit être en prison, dit Lehmann. Il n’avait pas le cran pour ce genre de travail. Quand on m’a demandé de recruter un complice dans votre camp, j’ai su tout de suite qu’on faisait une erreur.
Hartley retint une remarque. Il laissa le silence faire son travail. Lehmann ne le comblait pas.
La fouille dura six minutes. Un caporal revint avec un pistolet Tokarev, encore huilé, et un billet de train daté du lendemain matin pour Berlin-Est via Friedrichstraße. Pas de notes, pas d’archive, pas de documents de plan.
— Où sont les papiers que vous avez fabriqués ? demanda Hartley.
— Quels papiers ?
— Les plans de drainage que vous avez dessinés pour faire croire qu’on avait trop dévié le tunnel. Ceux que vous deviez livrer à vos contacts est-allemands pour leur donner un faux angle d’attaque.
Lehmann inclina la tête légèrement, comme s’il évaluait une équation.
— Je ne fabrique pas de faux documents, dit-il. Ce serait du gaspillage de talent. Je leur donne des informations précises.
Hartley sentit une minute de glace descendre le long de sa colonne vertébrale.
— Précises ? répéta-t-il.
— La profondeur exacte du tunnel à chaque point de mesure. Le calendrier des équipes de minage. Les coordonnées du forage de ventilation. Tout ce que vos agents vous dérobent des rapports officiels me parvient par des canaux que je ne révélerai pas, et je transmets ces données intactes à mes contrôleurs de Karlshorst.
— Vous êtes un officier soviétique ?
Lehmann laissa passer une seconde. Il avait des yeux très pâles, presque blancs dans la lumière crue du lampadaire de rue qui entrait par la fenêtre.
— Je ne suis pas un agent d’influence, monsieur Hartley. Pas un indicateur. Je suis un lieutenant-colonel du Service de renseignement extérieur soviétique. Depuis huit ans, à l’exception d’une période d’exil à Leipzig après la guerre. Vous ne trouverez pas de faux documents dans ma maison parce que mes rapports sont vrais. C’est leur vérité qui vous perdra.
Hartley l’observa, le cerveau qui traitait les informations à toute vitesse. Un officier de carrière en poste à Berlin-Ouest sous couverture d’ingénieur civil, implanté depuis la partition de la ville. C’est lui qui avait approché Gray, mais Gray n’était qu’un pion secondaire — un agitateur pour faire porter la suspicion sur un soldat en détresse financière. Derrière Gray, il y avait la boîte aux lettres morte, et derrière la boîte aux lettres morte, une véritable chaîne de transmission.
Et au-dessus de tout ça, un informateur dans le cercle intime de Hartley.
— Qui vous transmet les rapports officiels ? demanda Hartley.
Lehmann eut un geste de refus presque imperceptible.
— Votre organisation est poreuse, appuya-t-il. Non pas en matière de sécurité physique — elle l’est plutôt bien. Mais les chaînes de commandement laissent des traînées de papier, et les hommes fatigués laissent des copies. Vous devriez vous concentrer sur le cœur de votre problème, commandant.
— Lequel ?
— Vous cherchez un officier qui divulgue des secrets. Mais ce n’est pas un officier. C’est un homme qui a un besoin tellement viscéral de reconnaissance qu’il ne peut pas s’empêcher de parler. Un homme qui garde des miettes de gloire pour lui-même et qui les sert à des femmes. Vous cherchez un livreur de plans. J’ai besoin d’un narrateur.
Hartley ne répondit pas tout de suite. La phrase tomba dans la pièce comme une pierre dans une eau dormante — Morrow, qui bavardait au mess. Whitaker, qui rapportait ses exploits. Morrison, qui se flattait.
— Vous ne me donnerez pas ce nom, dit-il enfin.
— Ce n’est pas nécessaire, dit Lehmann. Vous le portez sur vous. Il se cache dans votre confiance.
Le caporal revint du fond de l’appartement avec une valise en cuir usé, à moitié vide. C’était tout — quelques vêtements, un rasoir mécanique, une photo encadrée d’une femme inconnue qui souriait sous une épaisse chevelure brune.
Lehmann suivit la valise des yeux.
— Emportez-la. J’aurai moins de poids à transporter.
Hartley fit un signe de tête à Finch, qui commença à lire les droits du captif pendant que les soldats sécurisaient les poignets. Lehmann écouta sans ciller. Il n’y eut pas de rébellion, pas de panique. Un professionnel, tombe et prend.
Au moment où ils le conduisaient vers la porte, Lehmann s’arrêta sur le seuil et se retourna vers Hartley l’espace d’une seconde.
— Votre tunnel est cassé, commandant. Quand ils le sauront, ils l’écouteront. Pensez à la façon dont vous voulez vous en sortir.
Puis il sortit dans la nuit.
Hartley resta un long moment seul dans l’appartement inerte. La lumière du lampadaire entrait toujours par la fenêtre, tombant en biais sur la carte de Berlin-Est dépliée sur le buffet. Il s’approcha, regarda les marques au crayon rouge sur les bâtiments du secteur soviétique, des points alignés comme des perles discrètes. Lehmann traçait une frontière invisible entre les deux côtés de la ville, et elle se superposait parfaitement aux données que le projet aurait dû garder secrètes.
Il referma la carte, la plia, la glissa sous son bras. Dans la rue, le moteur du véhicule qui emportait Lehmann s’éteignait au loin, remplacé bientôt par le grondement sourd d’un marchand de charbon qui livrait sa tournée nocturne.
Une ampoule grillait sur le palier de l’immeuble. Hartley éteignit son projecteur intérieur et redescendit à pied, lentement, une marche après l’autre.
L’interrogatoire de Gray avait produit un résultat. La capture de Lehmann avait produit un autre. Mais quelque part, entre les deux, il sentait un autre nœud qui se resserrait — plus serré que tous les autres, invisible, patient.
Le lendemain matin, il faudrait rendre la montre de Cole.
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