Le Fantôme dans le Fil
Lire le chapitre 19: The Watch Returned
Le matin était gris et froid, comme savait l'être Berlin en cette saison. Hartley traversa la cour intérieure du Quartier Général Britannique avec la montre de Cole dans sa poche, le poids de l'acier contre sa cuisse plus lourd que les quelques grammes qu'il représentait. Il avait passé la nuit à la comparer aux photographies prises lors de la perquisition, à vérifier la gravure, les marques d'usure.
La montre était fausse.
Pas une contrefaçon grossière – un excellent travail, en vérité – mais fausse tout de même. Le cadran était parfait, le boîtier identique, mais la rayure que Hartley avait remarquée sur la montre originale, celle que Cole caressait du pouce quand il croyait que personne ne regardait, cette rayure manquait. L'objet qu'il s'apprêtait à rendre était trop neuf, trop propre.
Cole l'attendait dans son bureau, ou plutôt dans ce qui servait de bureau à un homme dont la fonction officielle était aussi floue que les nuages de la Sprée. Il était assis derrière une table d'acajou constellée de taches de café, les mains croisées devant lui, un sourire aux lèvres qui ne montait pas jusqu'à ses yeux.
« Capitaine Hartley. Vous avez ma montre ? »
Hartley tira la chaise en face de lui, s'assit sans y être invité. Il posa la montre sur la table entre eux, sans la pousser.
« La voici. »
Cole tendit la main, mais Hartley la retint par le bracelet.
« Une seconde. Avant que vous ne la récupériez, j'aimerais que vous m'expliquiez quelque chose.
— Je vous écoute. »
Hartley sortit un crayon de sa poche, le fit rouler entre ses doigts. Un geste calculé, un tic qu'il avait cultivé pour déstabiliser ses interlocuteurs. Le temps d'un battement de cœur, il observa la réaction de Cole. Rien. L'homme était calme, trop calme.
« La montre que je tiens est très belle. Un travail remarquable, en réalité. Mais ce n'est pas la vôtre.
— Je ne comprends pas.
— La vôtre, celle que vous portiez quand nous avons perquisitionné votre chambre, avait une rayure près du remontoir. Une fine éraflure, ancienne, comme si elle avait été faite par une bague ou un outil. Celle-ci n'a rien. »
Cole ne bougea pas, mais quelque chose se déplaça dans son regard. Un voile qui se lève, une décision prise.
« Vous êtes un observateur minutieux, capitaine.
— C'est mon métier. Tout comme il est dans votre intérêt de m'expliquer pourquoi vous avez remplacé votre montre par une copie. »
Un long silence. Le chauffage central crachota dans le radiateur, un bruit de tuyauterie mourante. Cole se pencha en arrière, frotta ses paumes sur son pantalon.
« Je l'ai vendue.
— Vous avez vendu votre montre. Celle de votre père.
— Celle de mon père, oui. » Cole rit, mais c'était un rire cassé, sans joie. « Vous avez mené votre enquête, capitaine. Vous savez donc que je ne suis pas populaire auprès des bookmakers de Berlin-Ouest. J'ai des dettes, des vieilles dettes qui remontent à Londres, et des créanciers qui n'ont pas le sens de l'humour britannique. »
Hartley garda le visage impassible.
« Et vous avez remplacé la montre de votre père par une copie plutôt que d'avouer vos dettes à votre hiérarchie.
— J'ai des aspirations, capitaine. Une carrière à protéger. Vous croyez que Londres me confierait une nouvelle mission s'ils savaient que je dois trois mois de solde à un prêteur de Soho ? »
Cole haussa les épaules, un geste désabusé.
« La copie m'a coûté une petite fortune, d'ailleurs. Il y a un horloger à Charlottenburg qui fait des merveilles. Il fallait que ce soit convaincant, au cas où quelqu'un regarderait de trop près. »
Hartley étudia l'homme en face de lui. La sueur perlait à ses tempes, sa respiration était courte. Mais quelque chose sonnait juste – désespéré, oui ; menteur, selon toute probabilité ; mais espion ? L'image d'un agent du KGB vendant la montre de son père pour payer une dette de jeu peinait à s'imposer.
« Qui est votre créancier, Cole ?
— Cela vous importe-t-il vraiment ? »
Hartley poussa la montre sur la table. Cole la saisit, la glissa dans sa poche avec une rapidité qui trahissait son soulagement.
« Non. Mais si vous me mentez, si je découvre que cette histoire cache autre chose, je vous jure que je vous ferai renvoyer à Londres dans une caisse de transport de munitions. Vous avez compris ?
— Parfaitement, capitaine.
— Et votre copie – qui vous l'a fournie exactement ?
— Un artisan. Rue de la Vieille-Ville, près de l'église. Je peux vous donner le nom, si vous voulez vérifier.
— Donnez-le-moi. »
Cole fouilla dans son portefeuille, en tira une carte de visite froissée qu'il poussa vers Hartley.
« Emil Falke. Il ne parle pas beaucoup anglais, mais son travail est excellent. »
Hartley prit la carte, la glissa dans sa poche sans la regarder vraiment. Il se leva, fit un pas vers la porte, puis se retourna.
« Une dernière chose, Cole. Vous portiez cette montre le soir de la mort de Hayes ?
— Je... » Cole hésita, les doigts crispés sur le rebord de la table. « Non. Elle était déjà partie. Je portais l'autre, la fausse.
— Et vous étiez où, cette nuit-là ?
— Au mess. Avec trois officiers du génie qui peuvent témoigner.
— Je vérifierai. »
Hartley sortit sans refermer la porte derrière lui, laissant Cole à ses mensonges et à ses dettes. Dans le couloir, il s'arrêta un instant, le front contre le mur froid. Cole n'était pas le traître, il en avait maintenant la conviction. Juste un homme affaibli, rongé par ses dettes, incapable de voir plus loin que sa prochaine échéance – un homme que la honte rendait malléable, exactement le genre de proie qu'un service de renseignement pouvait exploiter sans même qu'il en ait conscience.
La carte de visite brûlait dans sa poche. Le nom d'Emil Falke, horloger à Charlottenburg – un homme qui fournissait des copies parfaites de montres militaires. Hartley savait qu'il devrait vérifier, qu'il devrait envoyer quelqu'un interroger cet artisan, suivre cette piste. Mais pour l'instant, alors qu'il remontait le couloir vers son bureau, son esprit revenait sans cesse aux mots de Lehmann dans sa cellule la veille, cette phrase qu'il ne parvenait pas à chasser.
« Le vrai traître n'est pas un officier. C'est un homme qui cherche la reconnaissance, qui parle aux femmes. »
Cole était un officier. Cole ne parlait pas aux femmes, il parlait aux bookmakers. Cole était trop évident, trop fragile, trop visible. Le profil de Lehmann, fait pour dérouter, ne correspondait pas.
À moins que ce ne soit précisément le message que Lehmann voulait lui faire croire.
Hartley poussa la porte de son bureau. Sur sa table, un dossier attendait : les transcriptions des écoutes de la nuit précédente. Il s'assit, alluma une cigarette, et commença à lire. Le trafic radio soviétique à Berlin-Est avait été inhabituellement soutenu depuis la capture de Lehmann, mais rien de décisif – sauf une ligne, au milieu de la page, qui fit s'arrêter sa main.
Le message était en code de transcription, mais le déchiffrement partiel avait laissé une phrase en clair, comme une signature négligente.
« Le général dîne ce soir avec son invité anglais. Faites préparer le dessert. »
Hartley relut la phrase, puis la relut encore. Un général soviétique qui dînait avec un invité anglais. La veille, il avait vu Morrison sortir du bureau du général Wharton, la serviette sous le bras, un sourire satisfait aux lèvres.
Le message datait de deux heures avant cette rencontre.
Il écrasa sa cigarette dans le cendrier, conscient soudain que la porte qu'il croyait verrouillée sur cette affaire venait de s'ouvrir sur un couloir plus sombre encore.
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