Le Fantôme dans le Fil
Lire le chapitre 3: The Missing Watch
La pelle de Dennis Cole gratta contre la terre compactée, un bruit sec et régulier qui rythmait la nuit. Hartley l’observait depuis l’entrée du boyau, la lampe frontale baissée pour ne pas éblouir l’homme qui creusait. La sueur perlait sur la nuque du sergent, malgré l’air froid qui remontait des profondeurs.
— Cole. Repose-toi une minute.
Le sergent se redressa, les épaules voûtées. Il tenait sa pelle comme un soldat épuisé tient son fusil. Hartley s’approcha, le terrain craquant sous ses bottes. L’odeur d’argile humide et de sueur lui emplit les narines.
— J’ai besoin de te parler. Pas ici.
Ils remontèrent le boyau principal, passèrent sous les sacs de sable qui soutenaient le plafond, et débouchèrent dans la salle des machines. Le générateur ronronnait sourdement, couvrant leurs voix. Cole s’essuya le front du revers de la manche, laissant une traînée sombre sur son treillis.
— Mon père, il est mort l’hiver dernier, lâcha Cole.
Hartley ne dit rien. Il connaissait la suite.
— Sa montre à gousset. C’est tout ce qu’il m’a laissé, reprit le sergent. Je l’ai gardée dans mon casier, comme toujours. Elle n’y est plus.
— Quoi d’autre manque?
Cole haussa les épaules, un geste nerveux. Ses mains tremblaient légèrement. Hartley les vit. Il les regarda trembler, et se demanda si c’était la colère, le chagrin, ou autre chose.
— Rien. Juste la montre. J’ai tout vérifié.
— Tu as fermé le casier à clé?
— Oui. Je l’ai fermé à clé, comme toutes les nuits. Je suis le seul à avoir le code, sauf vous.
Hartley hocha lentement la tête. Le casier de Cole était un vieux modèle de l’armée britannique, vissé au mur du vestiaire souterrain, près de la rampe d’accès. Personne n’y entrait sans passer par le poste de garde, et le garde de nuit était un homme de Morrison.
— Tu as vérifié tes poches? Toutes?
— Oui, capitaine. Partout. Elle n’y est pas.
— Elle pourrait être tombée dans le tunnel. Le sac de terre, les gravats…
— Je l’ai dans la main depuis vingt ans. Elle ne tombe pas.
Cole serra le poing, et Hartley vit ses jointures blanchir. L’homme était bon, un soldat loyal, un creuseur infatigable. Mais ses yeux clignaient trop vite, et sa voix portait une tension que Hartley n’avait jamais entendue chez lui.
— Je vais faire le tour du chantier, dit Hartley. Discrètement. Si quelqu’un l’a prise, ça se saura. Ne parle à personne de ça, compris?
— Compris, capitaine.
Cole salua et retourna vers le boyau, sa pelle sur l’épaule. Hartley le regarda disparaître dans l’ombre, et il resta un long moment immobile, les mains dans les poches.
Une montre de père. Rien de plus qu’un souvenir sentimental. Mais dans ce tunnel, sous Berlin, rien n’était anodin. Chaque objet avait une fonction, chaque personne avait un rôle, et chaque événement avait une cause. La montre de Cole n’avait aucune raison de disparaître.
Sauf si quelqu’un voulait ébranler l’équipe. Sauf si quelqu’un cherchait à créer des tensions, des soupçons, une brèche dans la confiance.
La note dans la terre fraîche. Le mot « tunnel de diversion » entendu sur la bande audio. Et maintenant ça.
Hartley passa la main sous sa veste, toucha le carnet verrouillé qu’il portait désormais contre sa poitrine. Trois jours qu’il ne le quittait plus d’une semelle. Lewis, Dougan, Fisher. Les noms tournaient dans sa tête comme une mécanique usée.
Il se dirigea vers le vestiaire.
L’ampoule du plafond vacillait, jetant une lumière jaune sur les rangées de casiers métalliques. Le casier de Cole était le troisième de la rangée de gauche. Hartley s’en approcha, sortit ses gants d’inspection et les enfila.
Il examina d’abord la serrure. Un cadenas à combinaison, modèle militaire standard. Aucune trace d’effraction. Les rayures légères – l’usure normale des années. Rien d’anormal.
Il ouvrit le casier. À l’intérieur, un manteau de rechange, une paire de bottes, un paquet de cigarettes à moitié vide, et une photo de famille collée à l’intérieur de la porte. Une femme et deux enfants, noirs et blancs, souriant dans un jardin anglais.
Rien ne manquait. Rien ne semblait déplacé. Les bottes étaient alignées au millimètre près. Le manteau était plié selon les règles de l’armée.
Hartley se pencha plus près. Le paquet de cigarettes. Une marque anglaise, qu’on ne trouvait pas dans les cantines américaines. Cole avait-il des ravitaillements particuliers? Ou s’agissait-il d’un simple souvenir de permission?
Il prit le paquet, le soupesa. Il était léger, presque vide. Il le retourna, lut l’étiquette. Rien d’écrit dessus, mais le carton était légèrement gondolé, comme s’il avait été manipulé souvent ces derniers jours.
Hartley le remit en place avec une précaution extrême, puis il referma le casier et le verrouilla.
Il resta là, le front appuyé contre le métal froid.
Quelque chose n’allait pas. Pas seulement la montre. Quelque chose dans la façon dont Cole avait parlé, dans sa posture, dans ses mains tremblantes. Un homme qui vient de perdre un objet précieux est en colère, il est triste, il est angoissé. Cole semblait tout ça à la fois. Mais il y avait aussi autre chose, plus difficile à saisir.
De la culpabilité.
Hartley se redressa et inspira profondément. Il était peut-être en train de voir des spectres sous chaque lit, comme son père lui avait si souvent reproché quand il était enfant. Les caves de Berlin, le froid, la tension permanente – tout cela finissait par user nerveusement.
Il sortit du vestiaire et se rendit au poste de guet. Le soldat de faction se mit au garde-à-vous.
— Repos, dit Hartley. Depuis quand es-tu de garde?
— Vingt-deux heures, mon capitaine. Dans dix minutes, la relève.
— Qui est passé par ici entre minuit et deux?
Le soldat hésita, fouillant sa mémoire.
— Les équipes de creusement, mon capitaine. Le sergent Cole est sorti deux fois, pour boire de l’eau. Le caporal Fisher aussi. Le lieutenant Lewis est parti inspecter le générateur vers une heure. Et vous-même, deux fois.
— Quelqu’un d’autre? Quelqu’un qui ne serait pas de l’équipe?
— Non, mon capitaine. Personne.
Hartley hocha la tête et sortit du poste. Le vent de novembre lui mordit le visage. Berlin s’étendait au loin, ses lumières rares et blafardes au-dessus de la ligne des toits. Le mur n’existait pas encore, mais on le sentait déjà, invisible, dans l’air.
Il fit le tour du site par l’extérieur, longeant le grillage. La terre était dure et gelée par endroits. Les projecteurs éclairaient la tranchée d’accès, la rampe de camions, les tas de terre fraîchement excavée.
Et pourtant, Hartley ne voyait rien.
Il rentra dans son bureau – une baraque préfabriquée qui servait de centre de commandement temporaire. Le poêle à charbon crépitait doucement dans un coin. Sur la table, une pile de rapports et un téléphone de campagne.
Il s’assit, ouvrit son carnet verrouillé, et relut les notes qu’il accumulait depuis trois jours. Les noms des membres de son équipe, leurs habitudes, leurs horaires. Il écrivit : « Cole. Main tremblante. Montre perdue. Cigarettes gondolées. »
Il traça un cercle autour du nom, puis une flèche vers le mot « montre ».
Une montre volée n’est pas un simple vol. C’est un message. Mais à qui, et dans quel but?
Il ferma le carnet, le remit dans sa veste, contre sa poitrine, à côté de son cœur. À ce moment précis, le téléphone sonna.
Il décrocha.
— Hartley.
La voix de Morrison cracha à l’autre bout de la ligne, métallique, pressée.
— Hartley, il faut que vous veniez à ma permanence. Immédiatement. J’ai du nouveau.
— Quoi?
— Vous avez eu vent d’une montre de famille manquante? Chez un de vos hommes?
Le sang de Hartley se glaça.
— Qu’en savez-vous?
— Parce qu’on me l’a envoyée. Par messager. Avec un mot. Devinez ce qu’il dit.
La main de Hartley serra le combiné.
— Dites-moi.
— Je le tais au téléphone. Venez. Maintenant.
La ligne grésilla et mourut.
Hartley resta figé, le récepteur à la main. La montre de Cole venait de refaire surface, chez Morrison, entre les mains du CIA. Une pièce de l’échiquier qu’on venait de bouger, délibérément.
Il attrapa son manteau. Cette nuit venait de changer de nature.