Le Fantôme dans le Fil
Lire le chapitre 29: The Russian Lesson
La poussière du petit matin flottait dans la lumière crue de la lampe de bureau. Hartley avait les yeux secs, brûlants d'avoir trop écouté, trop attendu. Devant lui, le magnétophone à bande tournait lentement, et la voix du général soviétique remplissait la pièce exiguë du poste d'écoute de Staaken.
« Regardez-moi ces idiots, criait la voix, grésillante mais distincte. Ils creusent sous nos pieds, sous nos oreilles, et personne n'a rien vu. Une taupe anglaise qui nous offre le tunnel sur un plateau, et vous n'avez même pas pensé à vérifier le câble ! Le câble, imbéciles ! »
Hartley retint son souffle. Il avait déjà entendu cette bande trois fois. Mais chaque écoute lui apprenait quelque chose.
« Nous avons été ridiculisés par un fantôme, continuait le général. Un fantôme ! Ce tunnel existe depuis des mois. Les oreilles anglaises écoutent nos transmissions, nos ordres, nos plans… et vous me dites que vous ne saviez rien ? »
Un silence. Puis une voix plus faible, probablement un officier subalterne, qui tentait de s'expliquer. Hartley pencha la tête, mais la voix était noyée dans la réponse brutale du général.
« Taisez-vous ! Le tunnel existe. Les Britanniques savent. Mais qu'est-ce qu'ils écoutent, hein ? Qu'est-ce qu'ils cherchent ? »
Hartley sourit faiblement. C'était la phrase clé, celle qui confirmait tout. Le général savait que le tunnel existait, mais il ne savait pas pourquoi. La taupe, Thomas, avait vendu la localisation, le calendrier, les équipes. Mais jamais l'objectif final. La micro-oreille cachée dans le câble d'alimentation, cette merveille technique qui transformait les vibrations du sol en conversation intelligible, restait un secret enfoui sous des tonnes de terre et de secrets.
Il coupa le moteur du magnétophone. Le silence retomba, plus lourd que la terre au-dessus de leurs têtes.
« Il ne sait pas, murmura Hartley. Il ne sait pas pour l'oreille. »
À côté de lui, Morrison, adossé au mur humide, croisa les bras.
« Le général est furieux, c'est certain. Mais furieux contre ses propres services. Il ne mentionne aucune découverte du dispositif. La micro-oreille est toujours en place. »
Hartley se leva, les jambes raides de la position accroupie qu'il avait tenue pendant l'écoute. « Thomas m'a dit que le tunnel était conçu pour me tuer. L'explosif au mur nord, c'était ça. Mais il n'a jamais su pour l'oreille. Personne ne le sait, sauf nous, London, et quelques Américains triés sur le volet. »
« Et Brandt ? demanda Morrison.
— Brandt est en sécurité à l'Ouest. Il ne parlera pas. Il m'a donné ce qu'il savait, et c'est tout. »
Morrison hocha la tête, mais son regard restait incertain. « Et Sanders ? L'Américain que vous avez… convaincu ? »
Hartley serra la mâchoire. « Sanders pense que je l'ai piégé avec des documents compromettants. Il déteste mon nom, mais il ne connaît pas le projet. Il a juste aidé Brandt à traverser. Rien de plus. »
Un long silence. Le tuyau au-dessus de leurs têtes gouttait, régulier, obsédant.
« Il faut que London sache, dit finalement Morrison. Le général confirme ce que vous espériez. La trahison est limitée. Le projet peut continuer. Mais il faut que ça soit autorisé. »
« Et si London refuse ? »
Morrison détourna les yeux. « Ce ne sera pas à moi d'en décider. »
Hartley enfila sa veste, remonta la fermeture éclair. « Alors je vais leur donner une raison d'accepter. J'ai besoin de savoir ce que le général sait d'autre. Il parle de la taupe anglaise – il dit qu'elle a été démasquée. Qui l'a démasquée ? Cole ? Le MI5 ? »
Morrison haussa les épaules. « Peut-être. Peut-être que la disparition de Thomas a été remarquée. Peut-être que les Soviétiques savent qu'il est grillé. »
« Ou peut-être, dit Hartley lentement, que quelqu'un d'autre à Berlin leur a dit que Thomas était compromis. Quelqu'un qui voulait nettoyer son propre réseau. »
Morrison fronça les sourcils. « Feodorov. »
« Feodorov, répéta Hartley. Le général a mentionné ce nom au début de la bande, avant que je coupe. "Feodorov aura des têtes", quelque chose comme ça. Il y a un nom, là-dedans. Un nom qui revient. »
Il ralluma le magnétophone, rembobina, relança. La voix du général tonna de nouveau, et cette fois Hartley tendit l'oreille, attentif aux syllabes russes. Il ne parlait pas couramment, mais il connaissait les bases, assez pour repérer les noms propres.
« …et que Feodorov me prépare un rapport complet d'ici à demain. Je veux savoir qui a trahi, qui a parlé, qui a vendu ce tunnel aux Britanniques. Et je veux le nom de la taupe. Le vrai nom, pas celui que Thomas nous a donné. »
Le cœur de Hartley se serra. Thomas avait donné un nom ? Un faux nom, sans doute. Mais Feodorov ? C'était un officier supérieur, peut-être un résident, peut-être une figure plus haute encore.
Il coupa la bande. « Feodorov pilote l'enquête interne. Si quelqu'un sait comment la fuite est arrivée jusqu'à Thomas, ou s'il existe un autre niveau de trahison, c'est lui. »
« Et vous comptez faire quoi ? Le rencontrer ? demanda Morrison avec un sourire forcé.
— Non. Mais je compte bien suivre le fil. Le général a dit que le tunnel avait été vendu. Thomas a vendu son âme, mais il n'a pas vendu l'oreille. Alors de quoi le général parle-t-il ? Il parle d'une taupe qui a fait tomber le tunnel avant que l'oreille ne soit posée. C'est ce que Thomas croyait. Mais lui-même ignoraient que l'oreille existait déjà. »
Un silence. Morrison fixa le mur, comme s'il pouvait voir à travers le béton, la terre, jusqu'à la ville au-dessus, infestée d'ombres et de trahisons.
« Hartley, dit-il doucement, vous jouez avec le feu. Vous avez menacé un officier américain. Vous avez organisé une défection contre l'avis de London. Vous êtes suspendu, techniquement, des opérations. Et maintenant vous voulez remonter une piste soviétique avec pour seul indice un nom entendu sur une bande ? »
« C'est tout ce qu'il me reste, répondit Hartley. Ma carrière est détruite. Mon frère est un traître. Ma famille porte une tache que je ne pourrai jamais effacer. Mais ce tunnel, cette oreille, c'est la seule chose que je peux encore sauver. Et si je dois creuser jusqu'en enfer pour trouver Feodorov, je le ferai. »
Morrison resta un long moment silencieux. Puis il se pencha vers une mallette métallique, l'ouvrit d'un geste sec, et en sortit un dossier mince.
« J'avais prévu de vous le donner plus tard, dit-il. Mais vous avez besoin de savoir. C'est un rapport de Cole, daté d'il y a trois jours. Il mentionne une montre de poche. Une montre appartenant autrefois au Lieutenant Hayes, le signaleur assassiné. »
Hartley se raidit. « Hayes ? Le meurtre dans le tunnel, avant le lancement de l'opération ?
— Lui-même. La montre a disparu de la scène de crime. Cole pensait qu'elle avait été volée. Mais il l'a retrouvée hier, dans les effets personnels de Thomas, saisis avant son arrestation. »
Hartley prit le dossier, l'ouvrit. Une photographie en noir et blanc montrait une montre en argent, au dos épais, visiblement dissimulant un compartiment.
« La montre est maintenant à votre attention, dit Morrison. Cole ne sait pas quoi en faire. Il pensait que vous sauriez mieux que lui. »
Hartley fixa l'image. Le dos de la montre semblait bombé, inhabituel. Un compartiment. Pour du microfilm, peut-être. Hayes était un signaleur – aucun accès aux secrets stratégiques, mais il connaissait les horaires de transmission, les noms des opérateurs, les protocoles.
« Hayes a été assassiné pour cette montre, murmura Hartley. Qu'est-ce qu'elle contient ? »
« Vous ne le saurez pas tant que vous ne l'aurez pas ouverte. Elle est dans le coffre du poste, sous scellés. Mais Cole a dit que si vous vouliez examiner la montre, il vous laisserait faire. Il a aussi dit un autre chose. »
« Quoi ? »
« Il a dit que Thomas avait refusé de parler de Hayes. Qu'il avait seulement dit, en souriant, que certaines morts étaient nécessaires pour que d'autres vivent. »
Hartley referma le dossier. Une chaleur étrange montait en lui, mêlée de froid. Hayes, la montre, Thomas, Feodorov. Les fils se croisaient, se nouaient, quelque part dans l'ombre.
« Je veux cette montre. Ce soir. »
Morrison hocha la tête. « J'arrangerai ça. Mais Hartley… Cole veut une garantie. Il veut savoir pourquoi vous creusez encore, alors que vous êtes déjà mort professionnellement. »
Hartley se tourna vers lui, les yeux brillants. « Dites à Cole que je creuse pour savoir si Hayes était un agent double ou un martyr. Et que la réponse décidera si je reste dans ce cauchemar ou si je m'enfonce pour de bon. »
La bande, rembobinée, attendait silencieuse. Le général, Feodorov, et maintenant Hayes – des noms dans le noir, des fantômes dans le fil. Hartley savait une chose : il ne s'arrêterait pas avant d'avoir ouvert cette montre, et avant d'avoir découvert ce que Hayes était mort pour protéger.
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