Le Fantôme dans le Fil
Lire le chapitre 4: The Visitor
Le sifflement du vent dans les antennes de l’émetteur n’annonçait rien de bon. Hartley fumait une cigarette dans l’encadrement de la porte de la baraque, les yeux rivés sur la Peugeot noire qui cahotait sur le gravier. Il avait été prévenu par un télégramme crypté de Londres, trois lignes sèches : *Inspection de routine. Le Commander Alistair Finch débarquera jeudi. Ne faites pas d’histoires.*
Finch sortit de la voiture sans attendre le chauffeur. Grand, sec, le costume bleu nuit impeccable sous un manteau de laine militaire, il portait sa serviette de cuir comme un étendard. Ses chaussures vernies crissèrent sur les dalles du bureau central. Hartley écrasa sa cigarette et tendit la main.
« Commandant Finch. Bienvenue à Alt-Glienicke. Le terrain est plus calme que votre Westminster. »
Finch avait une poignée de main froide, une peau de papier buvard. « Capitaine Hartley. J’ai lu vos rapports. Vous n’êtes pas très bavard, mais vous êtes précis. C’est rare chez les ingénieurs. »
« Je vous en prie. Café ? »
« De l’eau minérale, si vous en avez. Et le registre des quarts de nuit. J’aimerais vérifier quelques dates. »
Hartley tourna la tête vers la machine - un percolateur qui puait l’aluminium froid. « Dougan ! Un registre et une bouteille d’eau pour le Commandant. » Il fit signe à Finch de s’asseoir devant le bureau en contreplaqué qui tenait lieu de poste de commandement. Les cartes murales étaient pliées, les plans du tunnel roulés dans un tube metallique scellé. Hartley referma la porte derrière lui.
Finch ne s’assit pas. Il s’approcha de la fenêtre, écarta le voile de tulle grisâtre, observa les deux sentinelles britanniques qui tournaient autour des camions. « Vous avez perdu un homme cette semaine. Cole, je crois. Congé de maladie ? »
Hartley fronça les sourcils. « Cole n’a pas pris de congé. Il est sur le chantier, à la pompe hydraulique. Qui vous a dit qu’il était malade ? »
Un silence. Finch se retourna, un sourire de cirage aux lèvres. « C’est une question rhétorique. Vous êtes nerveux, Hartley. C’est compréhensible. On vous a confié un projet qui n’existe pas officiellement, avec des hommes qui ne posent pas de questions. Mais ce n’est pas à moi que vous mentez sur l’état de vos troupes. »
Hartley prit une inspiration lente. Le café commença à couler derrière lui, un glouglou saccadé. « Cole est un bon élément. Il a les mains qui tremblent quand il fatigue, mais il creuse aussi vite que les Allemands de l’autre côté. Vous voulez inspecter les conduits ? Je peux vous équiper. Casque, lampe, bottes à l’intérieur. On descend à moins soixante mètres sous le sol. »
Finch leva une main. « Pas nécessaire. Les truffes n’ont pas besoin de descendre dans le sol pour sentir le champignon. » Il ouvrit sa serviette, en sortit une chemise cartonnée beige, qu’il posa sur la table. Il ne l’ouvrit pas. « Parlez-moi de Morrison. »
« Je l’ai rencontré deux fois cette semaine. Il s’inquiète d’une inscription qu’on a trouvée dans le tunnel principal. »
« Une inscription. Oui, vous avez écrit cela dans votre rapport du 14. “Wir wissen alles”. Vous l’avez convaincu que c’était de la provocation ? »
Hartley sentit une goutte de sueur descendre le long de sa colonne. « Je l’ai convaincu que ce n’était pas une intrusion. C’est le plus important : la terre était fraîche, les parois intactes. Quelqu’un l’a écrit de l’intérieur, avec un outil de chantier. Un grattoir a été volé dans la caisse à outils le même jour. »
Finch hocha lentement, puis referma la chemise sans l’avoir ouverte. « Intéressant. Vous avez donc un voleur de grattoirs, un voleur de montres à gousset, et une inscription allemande qui menace de tout faire tomber. Vous croyez que Londres est aveugle, Hartley ? » Il s’approcha du bureau, se pencha, presque à toucher le visage du capitaine. « On nous raconte une autre histoire. Celle d’un officier qui garde ses idées trop près de son cœur. Qui gère un tunnel de diversion sans en parler à personne. Qui pense qu’un carnet sous son matelas est un secret militaire suffisant. »
Le silence pesa comme du béton. Hartley savait ce que Finch disait : il parlait du carnet bleu, de la diversion. Mais comment ? Il l’avait laissé dans sa valise à la pension, fermée à clé. Sauf qu’il l’avait prise la veille, qu’il l’avait mise dans la poche de sa parka… et qu’il ne l’avait pas refermée correctement. Un homme fatigué fait des erreurs. Un homme traqué aussi.
« Morrison a une grande bouche », dit Hartley doucement, plus pour lui-même que pour Finch.
« Morrison fait son travail. Moi, je fais le mien. » Finch se redressa, remit la chemise dans sa serviette, claqua le fermoir. Il se dirigea vers la porte, s’immobilisa. « Vos quarts de nuit : qui les assigne ? »
« Moi. Par rotation. Lewis le lundi et mardi, Fisher le mercredi, Dougan le jeudi et les week-ends. »
« Et Cole ? »
« Cole ne faisait plus les nuits depuis que sa mère est partie. Il s’est porté volontaire pour la pompe de jour. Il dort mieux. »
Finch parut réfléchir, puis sortit une carte de visite de sa poche intérieure. « Si vous avez besoin d’un contact fiable à Berlin-Ouest, voici un numéro. Il n’est pas enregistré. Utilisez-le seulement si vous êtes dans une impasse. » Il poussa la carte sur le bureau. Hartley ne la prit pas. Finch la laissa, telle une relique.
« Une dernière question. Vous avez dormi cette nuit ? »
Hartley voulut répondre oui, mais le mensonge resta dans sa gorge. Finch sourit d’un sourire gris. « J’ai vu votre valise dans la voiture. Vous avez l’air d’un homme qui part souvent, même sans aller loin. Ce n’est pas bon pour un chef d’équipe. Les hommes ont besoin de constance. » Il ouvrit la porte et sortit, suivi par le grincement du gravier sous ses pas.
Hartley resta seul dans la pièce, le goût du mauvais café dans la bouche. Il s’approcha du bureau, saisit la carte de visite. Du papier épais, un numéro de téléphone sans mention de rue. Il la retourna : au dos, une écriture anglaise penchée, presque microscopique : *Votre carnet voyageait. Vérifiez votre coffre.*
Le coffre. Hartley se précipita vers la paroi ouest, où un petit coffre-fort en acier terni était encastré dans le béton. Normalement, il était fermé par une serrure à combinaison à trois chiffres – qu’il changeait tous les deux jours. Le code était pourtant simple : la date anniversaire de son frère, mort à Anzio. 2906. Il tourna la molette.
Le verrou céda sans résistance. La porte s’ouvrit… trop tôt. D’habitude, il entendait un clic sec. Cette fois, rien. Il passa le doigt sur la gâche : elle portait des rayures fines, nettes, comme celles d’un racloir à givre ou d’une petite pince.
À l’intérieur, le dossier de plans était toujours là, mais le profil des pages ne correspondait plus tout à fait. Quelqu’un avait pris le temps de scanner ou de copier les feuilles, puis de les remettre de travers. Une page du plan de diversion était froissée au coin, comme si on l’avait sortie puis remise à la hâte.
Hartley resta figé, la main sur le dossier tiède encore du contact d’une autre main. Son cœur cognait contre ses côtes. Finch connaissait le carnet, la diversion, les quarts. Finch avait laissé une carte sans qu’on lui demande. Mais Finch n’avait pas pu ouvrir ce coffre, pas plus qu’il n’avait eu le temps de forcer la gâche pendant son inspection – sauf si on l’avait préparée avant.
Un raclement de pas dans l’allée. Hartley remit le dossier en place, poussa la porte du coffre, la laissa entrebâillée comme il l’avait trouvée. Il regarda passer la silhouette de Dougan, qui portait un seau de résine, une clope aux lèvres.
Hartley avait réponse à une question : Londres ne savait pas tout. Mais quelqu’un dans cette mission savait exactement quoi effleurer pour laisser des traces.
Il glissa la carte de Finch dans sa poche et sortit dans le froid, les yeux rivés sur l’entrée du tunnel. La terre noire semblait plus profonde que la veille. Et pour la première fois, il se demanda s’il était encore du côté de ceux qui creusaient.