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Le Fantôme dans le Fil

Lire le chapitre 5: The Debt

La pluie de novembre martelait les vitres du Café Kranzler comme si elle voulait effacer Berlin elle-même. Hartley avait choisi la table du fond, dos au mur, face à la porte. Une habitude de guerre. Le café sentait le chicorée et le désespoir – deux denrées aussi rares que précieuses dans ce secteur ouest de la ville.

Il avait commandé un ersatz de café qu'il ne boirait pas. Ses doigts tambourinaient sur la table, un tic nerveux qu'il croyait avoir éradiqué depuis la Normandie.

Klaus Brandt entra à 14h07 précises. Il portait un imperméable gris trop neuf pour être honnête, et ses cheveux, autrefois noirs comme du charbon de la Ruhr, étaient striés de sel. Il s'approcha sans hésitation, s'assit en face de Hartley sans lui serrer la main.

« William. »

La voix était la même. Grave, calme, avec cette autorité naturelle qui avait fait de Brandt un lieutenant redoutable en 1944 – et un officier de la Stasi tout aussi redoutable dix ans plus tard.

« Klaus. Tu as pris du poids. »

Brandt esquissa un sourire sans chaleur. « Le capitalisme a ses avantages, même pour un socialiste. On mange mieux quand on surveille ceux qui mangent. »

Un serveur s'approcha. Brandt commanda un vrai café – importé, payé en marks ouest – et attendit qu'il parte avant de parler.

« Tu te souviens de la ferme près de Caen ? »

Hartley sentit sa mâchoire se serrer. Il s'en souvenait. La ferme en feu. Lui, à moitié enterré sous une poutre, sa radio détruite, et les soldats SS qui ratissaient le périmètre. Brandt l'avait tiré de là. Brandt, alors officier de la Wehrmacht qui venait de passer à la résistance. Il avait risqué sa vie, sa famille, tout.

« Je n'ai pas oublié. »

Brandt hocha lentement la tête. « On a dit qu'on ne se redevrait rien. Que la guerre effaçait les dettes. »

« C'est ce qu'on a dit. »

« Mais on a menti, tous les deux. » Brandt but une gorgée de café, ses yeux sombres ne quittant jamais Hartley. « Tu sais ce que je fais maintenant, William. Tu sais où je travaille. Et tu sais que je ne suis pas venu pour parler de la pluie. »

Hartley croisa les bras. Son arme de service pesait sous son veston, un poids rassurant. « Alors parle. »

Brandt posa sa tasse avec un soin méticuleux. « Il y a un tunnel sous Alt-Glienicke. Un beau tunnel. Très professionnel. Du travail d'ingénieur britannique. »

Le sang de Hartley se glaça. Il s'interdit toute réaction, mais Brandt le regardait comme on lit un livre ouvert.

« Nous le savons depuis le début », continua Brandt. « Pas seulement le mien. Je parle du vôtre. Le tunnel de diversion. Le faux projet. Tu croyais que c'était un secret, n'est-ce pas ? »

Hartley sentit le plancher du café vaciller sous ses pieds. Le plan de diversion – la fausse piste qu'il avait conçue pour piéger les taupes – n'existait que dans sa tête. Dans son carnet verrouillé. Et maintenant, dans la bouche d'un officier de la Stasi.

« Je ne sais pas de quoi tu parles. »

Brandt soupira, presque tristement. « Tu mens mal, William. Tu as toujours menti mal. C'est pour ça que tu es un bon ingénieur et un mauvais espion. » Il se pencha en avant, baissa la voix. « Je peux vous aider. J'ai accès aux rapports. Aux transmissions. Je sais qui vous a trahi. »

« Pourquoi tu ferais ça ? »

La question flotta entre eux. Brandt regarda par la fenêtre, vers la pluie qui effaçait les contours de la ville divisée.

« Ma femme est malade. Les médecins de l'Est… ils ne peuvent rien pour elle. Les Occidentaux le peuvent. Mais ils demandent des preuves de bonne volonté. » Il ramena son regard sur Hartley. « Je veux passer à l'Ouest, William. Avec ma femme. Et je veux que ce soit toi qui organises ça. » Il sortit une cigarette de sa poche – une marque anglaise, remarqua Hartley, Player's Navy Cut – et la posa sur la table entre eux. « En échange, je te donne le nom de ton taupe. Et je te donne tout ce que je sais sur ce qu'ils font de tes tunnels. »

Hartley resta immobile. La cigarette sur la table. Une dette de sang de 1945, payable en 1955.

« Pourquoi ces cigarettes ? » demanda-t-il, presque malgré lui.

Brandt parut déconcerté. « Pardon ? »

« Rien. » Hartley détourna le regard. Cole. Les cigarettes dans le casier de Cole. Manipulées, cachées. Coïncidence ? Ou un code ?

« Je ne peux pas décider comme ça », dit finalement Hartley.

« Je sais. Mais tu n'as pas le temps de réfléchir longtemps. » Brandt se leva, laissant une liasse de billets est-allemands sur la table. « La prochaine fois qu'on se verra, ce sera au Checkpoint Charlie. Dans quarante-huit heures. Apporte une réponse. » Il fit un pas, puis se retourna. « Et William ? Le nom que j'ai à te donner… il va détruire tout ce que tu croyais savoir. Prépare-toi. »

Il sortit dans la pluie. Hartley resta assis, la cigarette de Brandt oubliée sur la table. Il la prit, la retourna entre ses doigts. La marque. L'habitude. Les détails que les mauvais espions remarquent trop tard.

Il pensa à Dougan, traînant près de son bureau. À Cole, les mains tremblantes. À Morrison, trop bien informé. À Finch, le visiteur au savoir surnaturel. Et maintenant à Brandt, qui connaissait le plan de diversion qui n'existait pas encore.

Ou qui existait – parce que quelqu'un d'autre l'avait créé.

Hartley écrasa la cigarette dans le cendrier, se leva, et sortit dans la pluie glacée de Berlin. Il avait quarante-huit heures pour décider s'il sauvait l'homme qui lui avait sauvé la vie, ou s'il protégeait l'opération qui pouvait sauver des milliers d'autres.

Et une question le rongeait, plus terrible que toutes les autres : si Brandt connaissait le plan de diversion, cela signifiait que quelqu'un dans son équipe l'avait non seulement infiltré, mais anticipé. Que son piège potentiel avait été piégé avant même d'avoir été posé.

« Wir wissen alles », murmura-t-il dans le vent.

Ils savaient tout. Et maintenant, il commençait à comprendre pourquoi.