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Le Fantôme dans le Fil

Lire le chapitre 6: The Trap Plan

Le crépuscule tombait sur Berlin-Ouest, mais Hartley n’y prêtait aucune attention. Assis dans sa chambre de bonne près du canal, il faisait face à son carnet ouvert sur la table bancale. La couverture de cuir usée portait encore l’empreinte de ses doigts moites. Il avait relu le plan de tunnel de diversion une douzaine de fois, comme si les mots pouvaient changer de sens à force d’être déchiffrés.

Brandt savait. Finch savait. Morrison semblait savoir. Et pourtant, le seul fait tangible — le nom du taupe — restait entre les mains d’un homme qui avait sauvé sa vie en 1945 dans les ruines de Hambourg.

Il ferma le carnet, le glissa dans sa poche intérieure. Décision prise.

Deux heures plus tard, il se tenait dans le bureau de Morrison au QG du secteur américain. L’air sentait le café brûlé et la fumée de cigarillo. Morrison, en manches de chemise, le dévisageait avec cette lassitude professionnelle des hommes qui ont vu trop de doubles jeux.

« Un tunnel de diversion », répéta Morrison en écrasant son mégot.

— Exactement. On creuse déjà le tunnel principal sous Alt-Glienicke. Si les Soviétiques savent — et ils savent, puisque c’est écrit dans la terre — alors on leur donne autre chose à surveiller. Un second creusement, plus au sud, sous Treptow. On fait semblant de l’équiper, on y met quelques micros factices, et on regarde qui parmi les nôtres commence à transmettre cette information.

— Vous voulez piéger votre propre équipe.

— Je veux débusquer celui qui nous trahit depuis le début. Il y a un trou dans mon opération, Morrison. Quelqu’un lit mes notes avant moi. Quelqu’un savait pour le carnet volé de Cole avant même que je l’apprenne.

Morrison le regarda longuement. Puis il acquiesça lentement, comme un homme qui accepte de sauter d’un avion sans parachute.

« Si vous voulez jouer à ce jeu-là, Hartley, je vous aide. Mais je veux un rapport écrit. Détaillez le faux plan. Localisation, profondeur, calendrier, effectifs. Je le transmets à Londres pour couverture.

— Non. Personne d’autre. Vous, moi, et Finch.

— Finch ? » Morrison haussa un sourcil. « Le visiteur de Sa Majesté qui connaît vos secrets mieux que vous ? Vous lui faites confiance ?

— Je ne fais confiance à personne, répondit Hartley en se levant. C’est exactement le principe. »

Il étala une carte du secteur sur la table. Son doigt traça une ligne pointillée le long de l’avenue Niederkirchner, à l’est du canal.

« Ici. Trois cents mètres de tunnel prévus. On va simuler l’achat d’un terrain vague sous couverture commerciale, deux camions de gravats pour dissimuler les sorties. Le rapport sera prêt demain matin. »

Morrison plissa les yeux.

« Et si le taupe est à Londres, ou au QG ?

— Alors ce faux plan ne lui parviendra pas directement. Il devra passer par Berlin. Et à Berlin, je contrôle chaque fréquence, chaque micro, chaque oreille qui traîne. »

Hartley sortit une enveloppe de sa poche et la poussa vers Morrison.

« Voici le rapport préliminaire. L’intégralité du plan est là-dedans. Je veux que Finch le voie ce soir. Et je veux qu’il sache que c’est moi qui l’ai rédigé. »

Morrison prit l’enveloppe avec réticence, comme si elle contenait une mine.

« Vous jouez un jeu dangereux, capitaine.

— Le jeu a commencé sans moi. Je le termine à ma manière. »

À minuit, Hartley était dans le poste d’écoute, un bunker exigu sous un entrepôt désaffecté de Neukölln. Casque vissé sur les oreilles, il passait en revue les bandes magnétiques de la journée. Les transmissions soviétiques étaient cryptées, mais le service de renseignement américain avait réussi à intercepter des communications internes de la Stasi. Brandt avait fourni une fréquence secondaire — une faveur supplémentaire dans leur pacte.

Le grésillement des voix russes emplissait son oreille gauche. Il ajustait le casque, notait des bribes, effaçait des passages inutiles. Jusqu’à ce qu’une conversation attire son attention.

Deux voix. L’une familière — celle d’un officier KGB surnommé « Tchistiakov » par les interceptions précédentes. L’autre, plus grave, probablement son supérieur.

« … le nouveau canal de diversion, disait la voix grave. Nos amis de l’Ouest sont pleins d’imagination. Ils creusent un second passage sous Niederkirchner.

— C’est confirmé ? demanda Tchistiakov.

— Nos sources à Londres ont transmis le rapport il y a trois heures. Ils pensent nous duper en créant un leurre. Ils ignorent que nous avons des yeux dans chaque pièce où l’on respire.

— Quelle position ?

— Sous l’avenue Niederkirchner, à huit mètres de profondeur. Ils n’ont même pas pris la peine de choisir un endroit plausible. »

Un rire froid s’éleva dans le haut-parleur.

Hartley retira son casque. Ses oreilles bourdonnaient. Il regarda l’enveloppe vide sur la table — le rapport qu’il avait donné à Morrison trois heures plus tôt, censé être transmis uniquement à Finch, était déjà entre les mains de Londres. Et de Moscou.

Il nota mentalement chaque détail de la conversation. Les Soviétiques non seulement savaient, mais ils se moquaient du plan. Le faux tunnel était compromis avant même d’avoir été proposé officiellement.

Il relut ses notes. Le rire résonnait encore dans sa tête. Des yeux dans chaque pièce. Des oreilles dans chaque pièce.

Soudain, un détail clignota dans sa mémoire — la voix grave avait parlé de « huit mètres de profondeur ». Or, dans le rapport qu’il avait remis à Morrison, il avait délibérément indiqué une profondeur de six mètres. Le chiffre de huit mètres apparaissait seulement dans un document antérieur, un brouillon qu’il avait rédigé seul dans son carnet avant de le modifier pour leurrer d’éventuels espions.

Mais ce brouillon était resté dans son carnet, sous son lit, dans sa chambre close. Jusqu’à ce que quelqu’un mette la main dessus.

Hartley posa les mains sur la table pour calmer leur tremblement. Le taupe avait accès à ses notes les plus privées, à son carnet lui-même. Cela réduisait le nombre de suspects à une poignée d’hommes. Et pourtant, le nom qui s’imposait à lui le fit grimacer.

Il avait vu Cole trembler, mais la piste du carnet volé menait ailleurs.

Il regarda les cigarettes Player’s Navy Cut posées près de son casque — oubliées là par Brandt lors de leur rencontre au café, ou plutôt laissées intentionnellement, comme un mémento et une menace. Il les poussa loin de lui et tendit la main vers son propre paquet. Vide.

Il sortit dans la nuit, laissant le poste d’écoute ronronner derrière lui. L’air froid lui cingla le visage, mais son esprit restait brûlant. Trente-six heures restaient avant le délai de Brandt. Et chaque heure qui passait confirmait que la taupe était plus proche de lui qu’il ne l’avait jamais imaginé.

Il releva le col de son manteau et se dirigea vers sa chambre, pesant chaque visage de son équipe. Un nom revenait sans cesse, un visage qu’il avait vu rôder près de son bureau : le sergent Dougan.

Mais Dougan était à Berlin depuis six mois à peine. Le carnet l’accompagnait depuis Londres.

À moins que le carnet n’ait jamais été réellement privé.