Le Fantôme dans le Fil
Lire le chapitre 7: The Dead Brother
L’ampoule nue balançait au-dessus de la table pliante, jetant une lumière crue sur les visages fatigués de son équipe. Hartley avait demandé à les voir un par un, prétextant une mise à jour administrative de routine après le fiasco de la semaine. Des mensonges. Il les écoutait, oui, mais il cherchait autre chose qu’une signature.
Le sergent Dougan s’était assis en face de lui, massif, les mains calleuses croisées sur la table. Ses réponses étaient brèves, militaires, sans aspérité. « Le câblage du secteur est stable, Capitaine. Rien à signaler. » Hartley hocha la tête, nota quelque chose sur son calepin pour la forme. Dougan le regardait droit dans les yeux, trop droit peut-être. Mais Hartley n’avait rien à lui reprocher, rien de concret, et il le laissa partir.
Puis vint le tour du caporal James Whitaker. Un homme mince, les cheveux d’un blond pisseux, qui semblait toujours légèrement en retrait, comme s’il cherchait à se fondre dans les murs de terre du tunnel. Hartley l’avait observé au mess, noté sa discrection, sa façon de ne jamais parler de lui-même. Aujourd’hui, il allait l’obliger à parler.
« Asseyez-vous, Whitaker. »
Le caporal obtempéra, les épaules tendues. Il tripotait le bord de sa casquette, geste nerveux que Hartley emmagasina dans un coin de sa mémoire.
« Rien de bien sorcier, lui dit Hartley d’un ton dégagé. Une mise à jour de vos informations personnelles. Vous savez comment c’est, les bureaucrates de Londres veulent tout savoir. »
Whitaker hocha la tête, un sourire crispé aux lèvres. « Oui, Capitaine.
— Vous êtes du Yorkshire, d’après votre dossier. Leeds.
— C’est ça. » La voix de Whitaker était neutre, mais ses doigts serrèrent un peu plus fort la casquette.
« Et votre famille ? Vos parents sont toujours en vie ?
— Ma mère oui. Mon père est mort il y a dix ans. »
Hartley nota quelque chose, lentement, pour laisser le silence s’installer. En levant les yeux, il vit Whitaker le regarder, puis détourner le regard.
« Et des frères ou des sœurs ? »
La question sembla le surprendre. Whitaker cligna des yeux, une fraction de seconde trop longue avant de hocher la tête. « Non, Capitaine. Je suis fils unique. »
Hartley baissa les yeux sur son calepin, puis les releva avec un haussement de sourcils feint. « C’est drôle. La semaine dernière, vous m’avez dit avoir un frère. »
Le silence qui suivit fut lourd, chargé de l’humidité du sous-sol. Whitaker avala sa salive, visiblement déstabilisé. « Je... » Il se racla la gorge. « Oui, Capitaine. Je parlais d’un frère d’armes. On m’a dit que mon meilleur ami a été tué à Dunkerque. On était comme des frères, lui et moi. Pardon, Capitaine, j’aurais dû préciser. »
Hartley le regarda, ne cillant pas. Puis il esquissa un sourire froid. « Pas de souci, Whitaker. La mémoire est une drôle de chose, n’est-ce pas ? »
Whitaker acquiesça avec trop d’empressement, puis s’excusa pour retourner à son poste. Hartley resta seul avec ses notes, le stylo suspendu au-dessus du papier.
Son dossier à lui, Hartley l’avait lu et relu. Le fichier de Whitaker disait : *sans fratrie, parents uniques, éducation à Leeds*. Pas de soldat mort à Dunkerque, pas d’ami proche mentionné. Et pourtant, l’homme avait laissé échapper cette phrase comme un réflexe conditionné.
Un vrai faux pas. Ou une piste.
Hartley griffonna quelques mots dans son calepin : *Whitaker – frère – vérifier*. Puis il plia la feuille et la glissa dans la poche intérieure de sa vareuse, là où personne ne pourrait la trouver sans qu’il s’en aperçoive.
Il consulta sa montre. Brandt avait donné trente-six heures à Hartley pour organiser son exfiltration. Trente-six heures pour décider s’il faisait confiance à un homme qui l’avait sauvé de la mort, ou s’il protégeait un réseau de tunnels et des tonnes de secrets qu’une seule trahison suffirait à faire s’effondrer.
Il frotta sa mâchoire, ferma les yeux, revit le visage de Brandt au café. Le Stasi en chef, les cheveux gris en brosse, la cicatrice qui barrait sa joue, qui lui rappelait qu’ils s’étaient battus du même côté, autrefois. Mais les alliances avaient changé. Le monde avait basculé dans une nouvelle guerre, froide et invisible, où même les sauveurs pouvaient devenir des ennemis.
Hartley se leva, rangea le calepin dans sa poche, et sortit en direction du dortoir. Il avait besoin de revoir le cadavre du plan. Il avait besoin de comprendre pourquoi le faux plan avait été si rapidement démasqué, pourquoi les rires soviétiques résonnaient encore à ses oreilles comme des insultes.
En traversant le couloir humide de la base, il croisa Morrison, qui semblait attendre qu’il passe, appuyé contre le mur, une cigarette éteinte aux lèvres.
« Alors, Hartley ? demanda Morrison d’un ton qui se voulait léger. Cette inspection interne, c’est nouveau. Personne ne m’a prévenu.
— C’est une procédure standard, l’informa Hartley, sans s’arrêter. Vous le savez.
— Ah oui. “Standard.” » Morrison fit quelques pas pour le suivre, allumant sa cigarette. « Vous cherchez autre chose, non ? Ce genre de chose se voit à des kilomètres. »
Hartley ralentit, se tourna vers lui. Morrison le dévisageait avec une curiosité un peu trop appuyée.
« Vous avez perdu votre montre, l’autre jour, lui rappela Hartley. Votre montre, dans le secteur sécurisé, sans explication. Ça m’a semblé étrange, vous aussi ? »
Le visage de Morrison se ferma, sa mâchoire se serrant. « J’ai déjà expliqué. Une erreur de distraction.
— Bien sûr. » Hartley reprit sa marche.
« Vous ne me faites pas confiance, lança Morrison en le rattrapant.
— Je ne fais confiance à personne, répondit Hartley sans se retourner. C’est le seul principe qui fonctionne ici. »
Il entra dans le dortoir, laissant Morrison planté dans le couloir, sa cigarette se consumant entre ses doigts. Hartley referma la porte derrière lui, puis se figea.
Sur son lit, posé bien en évidence, se trouvait un paquet de cigarettes Player’s Navy Cut. Les mêmes que Brandt avait remarquées au café, les mêmes qu’il gardait comme un fétiche de son passé. À côté, une petite carte blanche, de la même qualité que celle de Finch.
Il s’approcha lentement, retourna la carte. Une seule phrase, écrite à l’encre noire, d’une écriture fine et régulière : *« Le frère de Whitaker n’est pas mort à Dunkerque. Il vit à Moscou. »*
Hartley laissa la carte tomber, le cœur battant. Quelqu’un, dans cette base, observait chacun de ses mouvements. Quelqu’un savait que Whitaker mentait, savait ce que Hartley venait de découvrir, et lui envoyait maintenant un message à travers ses propres murs.
La souricière avait changé de sens.
Il regarda le paquet de cigarettes, puis la carte, et comprit que le piège qu’il avait tendu pour Whitaker venait de se refermer sur lui-même.