Le Fantôme dans le Fil
Lire le chapitre 8: The Safe House
L’entrepôt sentait la poussière, l’huile de machine et le froid de l’hiver berlinois qui s’infiltrait par les fenêtres brisées. Hartley avait choisi ce lieu pour son isolement, à un kilomètre du dernier arrêt du tramway, entre des voies ferrées mortes et des immeubles dont les vitres regardaient le vide depuis la guerre.
Il avait attendu onze minutes, sa lampe torche éteinte, les mains dans les poches de son manteau civil. La douleur à son épaule droite, souvenir d’une mitraillette soviétique en quarante-cinq, lui rappelait que Berlin n’avait jamais vraiment cessé d’être une ville de ruines. Quand la silhouette de Brandt apparut dans l’embrasure, il ne bougea pas.
Brandt referma la porte derrière lui et alluma une cigarette sans se presser. La flamme du briquet révéla son visage creusé, ses yeux qui avaient vu trop de choses.
« Vous êtes en retard, William. »
« Les checkpoints. Vous le savez mieux que moi. »
Brandt s’avança, ses pas résonnant dans l’espace vide. Il s’arrêta à trois mètres. Il ne tendit pas la main.
« Vous avez ce que je vous ai demandé ? »
Hartley sortit une enveloppe de son manteau. Il la tenait entre deux doigts, comme on tiendrait une cartouche.
« Un passeport britannique. Nom, photographie, tampons d’entrée et de sortie. Il passera tous les contrôles sauf les plus insistants. »
« Et ma femme ? »
« Le même document sera déposé chez mon contact à la gare de l’Ouest, six heures avant votre passage. Vous saurez où. »
Brandt ne bougea pas. Il regarda l’enveloppe longtemps, puis leva les yeux vers Hartley.
« Vous ne me demandez pas de me faire confiance ? »
« Il n’est pas question de confiance entre nous, Klaus. Il est question de dettes. Vous m’avez sauvé en avril quarante-cinq. Je vous paie. »
La cigarette de Brandt rougeoya dans l’ombre. Il fit un pas.
« La taupe, William. Vous voulez savoir qui elle est. »
« Je veux des noms. Des preuves. Pas des indices. »
« Et vous aurez les deux. Mais d’abord, je veux voir le passeport. De près. »
Hartley s’avança. Il tenait l’enveloppe devant lui, à hauteur de poitrine. Brandt l’ouvrit avec soin, en sortit le document, le fit glisser sous le faisceau de sa lampe. Il examina les filigranes, les reliefs, la photographie qui portait un visage plus jeune que le sien, mais reconnaissable.
« Bon travail, » murmura-t-il. « Vos faussaires sont meilleurs que les nôtres. »
Il rangea le passeport dans sa poche intérieure et plia l’enveloppe vide.
« Le nom que vous cherchez est… »
Hartley sentit le mouvement avant de le comprendre. Brandt avait bougé rapidement, son bras tendu vers le col de son manteau. Il saisit quelque chose de métallique et recula d’un bond, tenant entre ses doigts la bobine du magnétophone miniature.
Le silence qui suivit fut plus brutal qu’un coup de feu.
Brandt regarda l’appareil, puis Hartley. La déception dans ses yeux était pire que la colère.
« Vous avez enregistré cette conversation. Vous, William. L’homme qui m’a laissé partir, là-bas, sur l’Elbe, parce qu’il ne voulait pas que la guerre lui fasse faire une chose qu’il ne pourrait pas effacer. »
Hartley avala une salive qui ne venait pas.
« Klaus. Écoutez-moi. Je ne savais pas comment vous protéger. Pas vous. Pas votre femme. J’ai pensé que si quelque chose arrivait, si vous étiez arrêté avant de traverser, j’aurais besoin— »
« Vous avez besoin de preuves pour vos supérieurs. Pas pour me protéger. Vous avez besoin d’écouter ma voix dire des noms, et ensuite, quand ils auront fini de m’interroger, ils m’oublieront quelque part dans un service de la zone ouest, avec ma femme malade et aucun médecin qui voudra s’en occuper. »
Brandt cassa la bobine entre ses doigts avec un bruit sec. Les fragments de bande tombèrent au sol.
« Vous êtes un imbécile, William. Et vous êtes aveugle. »
Il se dirigea vers la porte. Hartley fit trois pas.
« Klaus. Attendez. »
Brandt s’arrêta sans se retourner.
« Vous avez dit que la taupe me manipule. Vous avez dit que je suis utilisé. Mais vous ne m’avez pas dit par qui. Vous ne m’avez pas donné un seul nom. Si vous partez maintenant, vous ne serez pas en sécurité. Ni chez vous, ni avec moi. Et votre femme… elle mourra dans un hôpital est-allemand, parce que vous aurez préféré l’orgueil à la survie. »
Brandt demeura immobile. Quand il parla, sa voix était basse, presque calme, mais elle porta loin dans l’entrepôt.
« Vous vous demandez qui a accès à vos notes privées. Qui peut lire dans votre journal, dans vos plans de diversion, dans vos peurs les plus secrètes. Vous cherchez parmi vos hommes, vos officiers, vos collègues de Londres. »
Il se retourna. Ses yeux brillaient dans la pénombre.
« Mais vous ne regardez pas vers vous-même. Vous ne regardez pas ce que vous laissez traîner, ce que vous dites à voix haute quand vous croyez être seul, ce que vous écrivez dans votre carnet avant de vous endormir. »
Il fit un pas vers Hartley, et pour la première fois, sa voix se teinta d’un accent humain, presque compatissant.
« La taupe n’est pas une personne, William. La taupe est un système. Vous la portez avec vous. Chaque mot que vous écrivez, chaque pensée que vous consignez, chaque carte que vous dessinez… quelqu’un la lit avant vous. Quelqu’un qui dort dans le même bâtiment, mange dans la même cantine, respire le même air que vous. »
Il secoua la tête.
« Mais vous avez choisi d’enregistrer cette conversation au lieu de m’écouter. Alors je ne vous dirai pas le nom que j’ai découvert. Et dans trois jours, quand vous comprendrez qui elle est, vous vous souviendrez de ce moment. »
Il ouvrit la porte. Le froid s’engouffra.
« Adieu, William. »
La porte claqua. Le silence retomba, lourd, épais, comme la poussière qui retombait lentement sur les fragments de bande magnétique.
Hartley resta là, immobile, longtemps. Il entendit au loin le moteur d’une voiture qui démarrait. Puis le silence complet.
Il s’accroupit et ramassa un morceau de ruban, le fit tourner entre ses doigts. Il sentit le froid monter de ses bottes, gagner ses jambes, sa poitrine.
Il avait tout perdu. Le seul homme qui connaissait le nom de la taupe lui avait tourné le dos. Et dans douze heures, ses gens arrêteraient le passage à la gare de l’Ouest, croyant tendre un piège à un Stasi qu’ils ne sauraient jamais identifier.
Il pensa à Morrison, à la montre de Cole, au carnet de Whitaker, à la carte que Finch avait laissée dans ses quartiers, aux cigarettes posées sur sa table.
Brandt avait raison sur une chose. Il ne regardait pas dans la bonne direction.
Il se releva, remit son col en place, et commença à marcher vers la sortie. Il savait à présent qu’il ne pourrait plus faire confiance à rien de ce qu’il avait écrit, ni à personne qui avait lu ses notes, ni à lui-même.
Et surtout, il savait qu’il lui restait moins de trente-six heures pour trouver le nom que Brandt avait emporté avec lui.
Il sortit dans la nuit berlinoise. Les réverbères jetaient des flaques de lumière jaune sur les pavés humides. Quelque part, très loin, il entendit le sifflement d’un train qui franchissait la frontière.
Il se demanda si Brandt était dans ce train. Il se demanda si sa femme le rejoindrait. Il se demanda si le nom qu’il cherchait n’était pas à portée de main depuis le début, gravé dans une montre volée, écrit dans une lettre de Moscou, inscrit sur une carte glissée sous une porte.
Il n’avait plus rien pour guider sa prochaine décision, à part la certitude douloureuse qu’il avait été manipulé depuis le premier jour.
Il se mit à marcher. La nuit était longue, et le temps courait contre lui.