Le Fantôme du Chancelier
Lire le chapitre 13: Aftermath of the Fall
L’air sentait la poussière de charbon et la peur. Eleanor s’adossa contre la porte de l’appartement de Priya, les mains encore tremblantes, les genoux en coton. Les fenêtres donnaient sur un puits de lumière étroit, et la pièce baignait dans une pénombre grise qui lui semblait presque bienveillante.
Priya n’avait posé aucune question. Elle avait ouvert la porte, vu le visage d’Eleanor, et avait simplement dit : *« Laisse-moi te faire du thé. »* Puis elle était partie dans la cuisine, laissant Eleanor seule avec le silence et le poids de ce qui venait de se passer.
Le quai de chargement. Les hommes. Marcus l’avait poussée dans le couloir de service alors qu’une balle sifflait au-dessus de leurs têtes. Et le journal – le journal de Thorne, cette pièce d’histoire à la reliure brisée – avait glissé entre ses doigts moites pour tomber dans cette gueule noire et étroite du monte-charge désaffecté.
Elle revoyait la main de Marcus tendue vers elle, son cri : *« Cours ! »* Et puis le fracas du métal, le bruit sourd du livre qui disparaissait dans les profondeurs du bâtiment.
Eleanor ferma les yeux. Sa poitrine se soulevait trop vite. Elle compta jusqu’à dix, puis jusqu’à vingt.
Marcus.
Marcus avait été payé pour la surveiller. Mermill & Gale. Un nom propre, une façade propre, une société qui effaçait le passé à coups de chéquier et, si nécessaire, autrement. Il l’avait suivie, lui avait fait miroiter un intérêt commun pour les manuscrits, avait couché avec elle dans les draps froids du St. Cuthbert’s College.
Ou pas couchage. Il avait *dit* qu’il avait changé de camp. Il avait *dit* qu’il l’aimait.
Et il avait risqué sa vie sur ce quai pour qu’elle s’en sorte.
Eleanor rouvrit les yeux. Sur la table basse de Priya, il y avait un exemplaire écorné de *Donne’s Sermons*, un marque-page en tissu dépassant entre les pages. Tout ici était normal, chaleureux, humain. Et elle se sentait sale.
Priya revint avec une tasse de thé trop fort. Elle s’assit par terre en face d’Eleanor, lui tendit la tasse, et attendit.
Eleanor but une gorgée. Le liquide brûlant lui râpa la gorge. Elle devait dire quelque chose, n’importe quoi, pour ne pas s’effondrer dans un mutisme hystérique.
« J’ai foiré, dit-elle. J’ai foiré, Priya. Le journal est resté là-bas. Sous le collège. Il est dans une conduite à charbon… inatteignable. »
Priya haussa un sourcil, mais ne réagit pas davantage.
« Et l’homme qui était avec moi, reprit Eleanor, l’homme qui m’a tirée de là… il travaillait pour une société privée qui supprime des vérités historiques. Il m’a menti depuis le début. Enfin… depuis pas tout à fait le début. »
Priya reposa sa tasse. « Est-ce que tu lui fais confiance ? »
Eleanor ouvrit la bouche pour répondre immédiatement. Non. Puis elle hésita. Puis elle dit, doucement : « Il avait les moyens de me laisser mourir ce soir. Il ne l’a pas fait. »
« Ça ne dit pas si tu lui fais confiance, insista Priya.
— Non, admit Eleanor. Ça ne le dit pas. »
Le silence retomba. La théière exhala une vapeur légère. Dans la cour, quelque part au-dessous, des étudiants riaient en traversant la rue. Un monde innocent. Un monde sans codes secrets ni hommes armés ni pères morts dans des circonstances douteuses.
Son père.
Eleanor reposa sa tasse si brusquement que le thé éclaboussa la nappe. Elle se souvenait du visage de son père, le sourire usé, les lunettes toujours un peu de travers. Il avait passé les dernières années de sa vie à travailler sur des archives familiales françaises, en vacances pourtant – un prétexte. Il avait étudié les mêmes chanceliers, elle l’avait découvert trop tard. Il était mort d’une crise cardiaque à cinquante-neuf ans, alors qu’il n’avait aucun antécédent.
Et maintenant, ce code du journal mentionnait son nom parmi ceux des chercheurs morts mystérieusement.
« Priya, dit Eleanor, je crois que mon père a été assassiné. »
Priya ne broncha pas. Elle tira ses jambes contre sa poitrine et garda les yeux sur Eleanor, exactement comme une amie qui sait qu’il n’y a pas de mots à ajouter tout de suite.
« Il y a une liste, poursuivit Eleanor. Des noms. Des historiens, des archivistes, des étudiants en thèse. Tous ceux qui ont étudié ce chancelier du XVe siècle – Emsworth – sont morts avant de pouvoir publier quoi que ce soit. Mon père était le dernier. »
Sa voix se brisa légèrement sur le mot *dernier*. Elle se racla la gorge.
« Et la liste est encore plus longue que je ne pensais. Le code est sur deux couches. Thorne avait dissimulé ses observations, puis un second niveau de chiffrement masquait les noms. J’ai tout mémorisé. Enfin… un passage essentiel. »
Elle frotta ses tempes. Puis, d’une pichenette, elle retroussa ses manches, chercha dans son sac son carnet à spirale – intact, Dieu merci – et sortit un stylo. Priya la regardait sans mot dire.
Eleanor ouvrit le carnet à la page de garde. Elle commença à écrire. Le texte était léger, presque transparent dans sa tête – des mots anglais du XVe siècle, translittérés dans une langue franco-latine bâtarde que Thorne avait inventée. Elle inscrivit les lignes de mémoire, nettement, sans hésiter. Quand elle eut fini, elle relut.
Cela ressemblait à la prière d’un mourant. Une sorte de confession codée.
``` En la septième année du règne d’Henry, ledit Emsworth déclaré mort des fièvres en sa chambre. Mais le barbier jurait qu’il périssait jaune de poison. Nul n’osait le dire. Le nom du mesureur de poisons : Jean de la Rive. Lequel fut trouvé mangé des rats en sa cave, un mois après. ```
Les rats. Eleanor réprima un frisson.
« C’est le fragment dont je parlais, dit-elle. Le journal lui-même est perdu, à moins qu’on ne trouve un moyen audacieux d’aller le chercher sous le collège. Mais ce que j’ai en mémoire – cette seconde couche – c’est une preuve indépendante. Si je peux la faire recouper par d’autres archives, alors je n’ai plus besoin du journal pour démontrer l’imposture. »
Priya se pencha pour lire le texte en griffonnant. « Tu parles latin mal, dit-elle.
— C’est du moyen français approximatif, corrigea Eleanor avec un sourire fatigué. Thorne n’était pas un puriste. »
Soudain, Priya se leva, se dirigea vers la fenêtre, écarta le rideau d’un doigt. « Tu ne peux pas retourner à St. Cuthbert’s tout de suite. Si la société qui a envoyé ces hommes est toujours active, ils surveilleront tes badges électroniques, les caméras aux portails. »
Eleanor acquiesça. Elle se sentait incroyablement légère maintenant qu’elle avait couché ce fragment sur papier. Une infime emprise sur le chaos.
« Il y a la bibliothèque municipale, dit-elle. Ils ne sont pas reliés au réseau de l’université. Je peux y accéder avec un badge lecteur de la ville, sans que cela soit tracé. »
« Et qu’y cherche-tu ? demanda Priya.
— Le contexte. Si Emsworth a bien été empoisonné, un examen de la correspondance du XVe siècle peut le confirmer. Une simple dépêche d’un marchand florentin, un rapport d’ambassadeur… Le code de Thorne est précis, mais je veux des sources indépendantes. Des registres paroissiaux, des testaments. Quelque chose qu’aucune société de mystère n’aura pu faire disparaître. »
Elle relut son texte une fois encore. La mention du barbier. Le nom du mesureur de poisons. C’était ténu.
Mais c’était tout ce qu’elle avait.
Priya revint s’asseoir devant elle. « Et… Marcus ? » demanda-t-elle, avec délicatesse.
Eleanor laissa échapper un souffle. « S’il est sincère, il cherche des réponses comme moi. S’il ne l’est pas, il travaille encore pour eux, et ils savent où sont les archives que je cherche. »
« Dans les deux cas, tu ne peux pas l’appeler au téléphone ni lui écrire en clair. »
Eleanor hocha la tête. Elle tourna son regard vers la fenêtre. La lumière du soir déclinait doucement sur Cambridge, sur les toits d’ardoise et les lanternes.
« Aide-moi à trouver des vêtements propres, dit-elle enfin. Et je te dois une explication sur ce qu’est réellement St. Cuthbert’s. »
Priya se leva, ouvrit une armoire. Eleanor avait connu peu de vraies amitiés, perdues par des années de thèse et de clandestinité paternelle. Mais la présence tranquille de Priya, ici, dans cet appartement sans fantômes – c’était quelque chose. Elle se promit de ne pas le gâcher.
Une heure plus tard, habillée d’un jean emprunté et d’un pull trois fois trop grand, Eleanor se tenait devant le miroir de la salle de bain. Elle n’avait pas prévu que son reflet d’aujourd’hui serait celui d’une fugitive.
Elle rouvrit son carnet. Le passage codé était là, noir sur blanc. La copie du journal n’était pas le journal, mais elle pouvait faire l’histoire danser sur une autre corde.
Elle n’avait plus besoin du manuscrit.
Bientôt, elle n’aurait plus besoin de personne.
Elle ferma le carnet, le glissa dans la poche intérieure de sa veste, et rejoignit Priya dans la cuisine où s’élevait l’odeur d’une poêlée de légumes. La porte d’entrée était verrouillée à double tour. La univer était silencieuse sous le ciel qui se teintait de violet.
Eleanor s’assit à la petite table, et pour la première fois depuis une éternité, elle accepta de manger.
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