Le Fantôme du Chancelier
Lire le chapitre 3: The Hidden Binding
Le regard d’Eleanor glissa des fenêtres hautes de la Parker Library au volume qu’elle tenait contre sa poitrine, protégé par un épais papier de soie. Le journal de Reginald Thorne pesait à peine plus qu’un livre de prières, mais chaque fibre de sa reliure semblait chargée d’un siècle de mensonges. Elle traversa la cour du collège d’un pas vif, saluant d’un hochement de tête le portier qui ne la vit même pas, puis descendit l’escalier étroit qui menait à l’atelier de conservation.
Le sous-sol sentait la colle de peau et le vieux cuir. Un homme aux lunettes cerclées, penché sur une table lumineuse, examinait un incunable dont les pages étaient posées dans des coussins de mousse. Il ne leva pas la tête.
— Vous avez quelque chose pour moi ?
Eleanor posa le paquet sur la seule zone dégagée de son bureau.
— Un journal. Daté de 1887. Je dois confirmer son authenticité.
Le conservateur — Peter Halvorsen, lut-elle sur la plaque émaillée vissée au mur — releva enfin les yeux. Il avait un visage doux, buriné par des années d’attention minutieuse, mais quelque chose dans sa posture se raidit quand elle ouvrit le papier de soie. Il ne tendit pas la main.
— D’où vient ce document ?
— Dépôt du collège. Il a été… découvert récemment.
Il plissa les yeux comme pour mieux la sonder, puis enfila des gants de coton blanc d’un geste précis. Quand il souleva le journal, ses doigts parcoururent le dos brisé, la couture apparente, les coins émoussés.
— La couverture est finement travaillée. Cuir de veau, doublure de maroquin bleu. Mais ce dos…
Il tourna le volume sur le côté, et Eleanor retint son souffle. Peter caressa la tranche d’un revers de gant où se dessinait un motif discret de filets dorés.
— Ce n’est pas une reliure d’époque, annonça-t-il d’une voix neutre.
— Comment ça ?
— Regardez. La couture est en fil de lin torsadé, technique que les relieurs n’utilisent plus depuis les années 1920. Mais le collage intérieur… la colle est synthétique. PVA. On n’en trouve qu’à partir des années 1960, pour ce type d’ouvrage.
Eleanor resta figée.
— Le journal a été rebindé.
Peter hocha lentement la tête.
— Quelqu’un l’a rebindé, oui. Assez habilement. Le cuir d’origine a été réutilisé en partie, mais les cahiers intérieurs ont été recousus avec du fil moderne. C’est le travail d’un amateur éclairé, ou d’un professionnel pressé.
— Est-ce que les pages sont originales ?
Il ouvrit le journal sur une page du milieu, examina le papier, le filigrane. Son index suivit une ligne de texte manuscrite.
— Le papier est bon. Un vergé qui correspond bien aux productions anglaises de la fin du XIXe siècle. L’encre… ferrogallique. L’écriture est fluide, pas hésitante. Ça pourrait être authentique.
— Mais vous n’en êtes pas sûr.
Peter lui rendit le journal avec un soin excessif, comme s’il se débarrassait d’un objet dangereux.
— Ce qui me gêne, c’est la couture. D’habitude, quand on rebinde un journal, c’est parce que la reliure d’origine s’est dégradée. Mais ici, les cahiers semblent avoir été triés. Reclassés. Vous avez déjà vu la table des matières d’un journal ?
— Pas de table des matières. Il est raconté à la première personne, entrée par entrée.
— Alors posez-vous la question : pourquoi reconstruire l’ordre des pages ? On ne rebinde pas pour organiser, on rebinde pour restaurer. Pour conserver. Ici, on dirait une manipulation.
Eleanor glissa le journal à nouveau dans le papier de soie, le cœur battant.
— Et l’auteur ? Vous pouvez m’en dire plus sur l’écriture ?
Peter la regarda par-dessus ses lunettes.
— Je suis conservateur, pas graphologue. Mais si vous voulez mon avis honnête, Docteur Ashworth : cette écriture est trop propre pour un journal intime. Trop alignée. C’est une main entraînée, peut-être celle d’un copiste. Ou d’un homme qui savait que quelqu’un lirait ses pages.
Elle quitta l’atelier avec la formule qui tournait en boucle dans son esprit : un homme qui savait que quelqu’un lirait ses pages. Elle tenait donc un faux, ou un document recopié. Les révélations de Thorne sur la primauté de Saint-Pierre étaient peut-être mises en scène. Et si le vrai journal, celui qui contenait réellement la vérité, se trouvait ailleurs ?
Installée dans la salle de lecture du fonds ancien, elle ouvrit le journal au milieu, là où le cahier semblait le plus dense. La page de garde portait ce que Peter n’avait pas remarqué : une fine ligne verticale d’aiguilles, presque invisible à l’œil nu. Un repère de couture. L’emplacement exact où une page avait été retirée, ou ajoutée, avant la reliure.
Elle sortit son téléphone et photographia la zone. Le chiffre qui accompagnait la mention de son père — un enchevêtrement de caractères alphanumériques — dansait devant ses yeux. Elle nota quelques conversions dans la marge de son carnet : 1887, le nom Thorne, la phrase sibylline sur un « archiviste infidèle ». Rien pourtant ne reliait encore ces fragments à son père. Puis son regard tomba sur une note marginale au bas de la page 41. Une seconde main, plus ferme, presque calligraphiée : « Ce que l’on sait de l’Église, on le tient de ceux qui ont brûlé eux-mêmes les archives. »
Un murmure la fit sursauter. Une femme en tailleur sombre s’était approchée de sa table tandis qu’elle était plongée dans sa lecture.
— Pardonnez-moi. Je cherchais un siège.
La voix était douce, précise, avec un léger accent qu’Eleanor ne parvint pas à situer. Des cheveux noirs de jais, tirés en un chignon bas qui découvrait une arcade sourcilière expressive. Elle portait une montre à gousset en argent qui tintait doucement contre son poignet.
— Je vous prie de m’excuser, dit la femme en désignant le journal qui dépassait du papier de soie. C’est une reliure rare. Le bleu de cette doublure… ils ne le fabriquent plus depuis les années 1900.
Eleanor se raidit. Elle avait posé le livre ouvert, sans réfléchir, sur la table.
— Vous connaissez la reliure ?
— J’enseigne l’histoire du livre, une saleté de spécialisation si on veut vivre tranquille. Je m’appelle Sarah Chen. Et vous ?
— Eleanor Ashworth.
Sarah effleura des yeux la page ouverte, sans la lire réellement, ou du moins sans le montrer. Un sourire courtois, presque froid, se dessina sur ses lèvres.
— Le recteur a parlé de vous lors de la dernière réunion du conseil. Vous travaillez sur Thorne, n’est-ce pas ? Le théologien du dix-neuvième ?
Le sang d’Eleanor se figea.
— Comment savez-vous cela ?
— Les bibliothécaires adorent les commérages de collège. Votre demande de consultation pour les registres du fonds Thorne est passée par la fenêtre de mon bureau. Mes excuses, la curiosité professionnelle.
Sarah n’avait pas bougé, mais son regard s’attarda une seconde de trop sur le puzzle que formait la page ouverte du journal, les notes d’Eleanor, la photographie pixelisée du motif de couture.
— C’est un champ périlleux, dit-elle enfin. Thorne n’a pas que des admirateurs. Certains voient en lui le père de l’histoire doctrine de l’Église moderne. D’autres le considèrent comme un falsificateur. Les deux camps ont encore des disciples.
Eleanor tira le journal vers elle pour refermer sa couverture.
— Merci pour le conseil, Docteur Chen. Je note.
Sarah s’inclina, un geste presque ironique, et se dirigea vers une table à l’autre bout de la salle, sans se retourner.
Eleanor attendit que son cœur ralentisse. Elle passa une main sur la couverture du journal, suivit le fil des coutures apparentes, puis ferma les yeux. Elle avait été imprudente. La femme avait vu le titre, avait vu une page ouverte. Et si elle travaillait pour ceux qui avaient laissé ce billet menaçant dans son casier ?
La poche de sa veste vibra. Elle sortit son téléphone : un SMS de Simon.
« Tu es au fonds ancien ? Le conservateur de la bibliothèque universitaire a fait une demande de consultation sur le registre Thorne. Avec une copie scannée de la page de garde. Tout le monde semble savoir que tu as trouvé quelque chose. »
Elle jeta un regard par-dessus son épaule. Sarah Chen était assise à sa table, un livre ouvert devant elle, mais Eleanor vit ses yeux lever brièvement dans sa direction. Pas pour lire. Pour observer.
Sans un mot, Eleanor rangea le journal dans son sac, rangea ses notes avec une fébrilité qu’elle savait visible, et quitta la salle sans saluer. La présence du nom de Thorne dans les registres de demande n’était pas une coïncidence. Quelqu’un surveillait ses recherches. Et si Peter avait raison, si le journal n’était pas authentique dans son ensemble, alors le vrai danger n’était pas ce qu’elle tenait. C’était ce qu’on essayait de lui faire croire.
Elle poussa la porte du rez-de-chaussée, traversa la grande cour pavée en direction de son bureau, et c’est là qu’elle vit la silhouette sombre appuyée contre la grille qui longeait la chapelle. Un homme en manteau foncé, le col relevé, qui lisait un journal — ou feignait de le lire. Il ne leva pas les yeux quand elle accéléra le pas, mais elle sentit son regard peser sur elle jusqu’à ce qu’elle disparaisse dans l’escalier du bâtiment des sciences historiques.
Dans son bureau, elle ferma la porte à clé, tira le rideau de la fenêtre, et posa le journal sur sa table. Le cœur battant, elle entreprit de décrypter le chiffre de son père.