Le Fantôme du Chancelier
Lire le chapitre 25: Aftermath of the Break
Le silence de la cathédrale l’enveloppait, mais Eleanor n’y trouvait aucun réconfort. Assise sur le banc de pierre froid, derrière l’autel latéral de la chapelle de la Vierge, elle serrait contre sa poitrine la copie des pages du journal du chancelier, celles qu’elle avait photographiées avec son téléphone avant que Marcus ne les déchire. Les doigts engourdis par le froid ambiant, elle les parcourait sur l’écran lumineux.
Trahison est un mot lourd. Ce soir, il pesait une tonne.
Marcus avait prétendu vouloir la sauver, puis il avait cédé à Winterhollow pour sauver sa mère. Il avait pris les originaux, livré des leurres. Il avait détruit des pages. Et pourtant, dans sa maladresse de conspirateur amateur, il n'avait pas su tout effacer. Il avait laissé les clichés sur son téléphone, totalement oubliés dans sa panique, au fond de la poche de son manteau. Peut-être l'ultime cadeau d'un homme se croyant brisé.
Une larme de rage coula sur sa joue. Elle l'essuya d'un revers de manche, furieuse, se traitant de sentimentale. Ce n'était pas le moment.
Derrière elle, l’orgue de la chapelle vibra d’un accord profond – le veilleur de nuit répétait un prélude de Bach. L’acoustique arrachait chaque note à la pénombre, comme si Dieu lui-même épluchait les preuves de la misère humaine. Eleanor se leva, son sac à bandoulière sur l’épaule. Elle avait besoin d’un nouvel allié. Et elle venait de penser au seul homme capable de faire trembler Cambridge sans lever une épée.
Le professeur Dennis Okafor. Specialiste d’histoire numérique, réputé pour son blog « La Plume et le Parchemin ». Trois cent mille abonnés, un podcast, une capacité inouïe à vulgariser sans trahir la complexité. Il enseignait au département de bibliothéconomie de l'université d'East Anglia, mais vivait retiré près de la gare de Cambridge, dans un petit cottage qu'il transformait en forteresse d'écrans.
Eleanor sortit de la chapelle, la bise de la nuit glaçant ses joues rougies. Elle n’avait aucun plan. Elle avait une certitude.
Dennis ouvrit la porte après trois coups insistants, en peignoir, les yeux plissés derrière des lunettes en écaille. Soixante ans, cheveux gris argent, barbe poivre et sel, il ressemblait à un patriarche geek. Il cligna des yeux.
« Eleanor ? À 1 h du matin ? Entrez, vite, vous allez attraper mal. »
Elle entra. Le cottage sentait le café brûlé et l'encens. Sur les murs, des rayonnages croulaient sous des ouvrages d’histoire et de code. Un mur entier était un écran de projection, actuellement affichant le chapeau d’un live YouTube en pause.
« Dennis, j’ai besoin de votre aide. Pas pour un article. Pour un sauvetage. »
Il la fit asseoir, lui servit un verre d’eau pétillante puis l’écouta, sans l’interrompre, pendant vingt minutes. Elle parla du premier journal du chancelier – celui qu’elle avait découvert, authentique, accablant – puis du second, plus ancien, qui nommait les ancêtres royaux dans l’expropriation violente d’un ordre monastique. Elle parla de la banque, du confessionnal d’Emsworth, de la poursuite dans le métro, de Marcus. Elle ne cacha rien.
À la fin, Dennis retira ses lunettes, les essuya longuement. Il ne souriait plus.
« Vous avez compris ce que vous me demandez ? » « Je vous demande de publier en ligne, sans intermédiaire. » « Sans comité de relecture. Sans vérification préalable. »
Elle poussa le téléphone vers lui, les images des pages du journal claires sur l’écran.
« Voici tout ce qui reste. La moitié est une copie du second journal de ma main. J’ai mémorisé le code de déchiffrement de la lettre d’Emsworth – des substitutions simples, les mêmes que dans ses archives. Je peux reconstituer les passages manquants. La maison d’édition qui voudrait ça mettrait un an à vérifier chaque virgule. Nous n’avons pas un an. Winterhollow nous a donné six heures. Il les pensait suffisantes pour faire disparaître tout le monde. »
Dennis enfila ses lunettes, pinça l’arête de son nez.
« Vous êtes consciente que si je diffuse ça, je n’aurai plus aucun crédit universitaire. Je serai le paranoïaque qui a ruiné une réputation. Et si c’est faux – » « C’est vrai. J’ai passé neuf mois de ma vie sur ces archives. La calligraphie est authentique, la cire, le papier. J’ai recoupé les dates, les terrains. Le roi Jean sans Terre a privé l’abbaye de Saint-Gilles au profit de son cousin, Hugues, l’oncle bâtard de la reine actuelle. Le chancelier l’a consigné, parce qu’il fut témoin de la transaction. »
Dennis soupira, se pencha en avant, les coudes sur les genoux.
« D’accord. Mais on ne fait pas ça comme un billet de blog. On le fait proprement. On crée un site provisoire, un dépôt en ligne décentralisé, avec horodatage cryptographique. Comme ça, même si on nous ferme une plateforme, le contenu reste. Vous écrivez une introduction – avec votre signature académique. Vous scannez toutes les pages. Et nous les mettons en ligne simultanément sur trois hébergeurs. »
Eleanor acquiesça, les mâchoires serrées. Pour la première fois depuis des heures, elle respirait.
Ils travaillèrent jusqu’à l’aube, silencieux, efficaces. Eleanor élabora un texte sobre, factuel. Chaque phrase était un acte d’accusation. Elle data la publication à 7 h, à l’heure du réveil des médias britanniques. Dennis créa le site, les hashs cryptographiques, les liens vers les scans.
À 6 h 45, il se frotta les mains.
« Prête ? » « Une seconde. »
Elle sortit de sa poche la photo d’Emsworth – un tirage sépia, jauni, le visage sévère d’un homme de quarante ans. Elle le scanna, le joignit au dossier. La preuve humaine de la conspiration, de sa complaisance, de sa terreur.
« Maintenant. »
Dennis cliqua. Pendant trois secondes, le modem hurla, puis un silence glacial.
« C’est en ligne. Chaque page est protégée par un hachage SHA-256. Impossible à modifier sans alerter personne. »
Eleanor s’affala dans le canapé, les yeux dans le vide. Cela ne ressemblait à aucune victoire. Cela ressemblait à une mort annoncée.
Le téléphone vibra sur la table de bois brut. Un numéro inconnu. Elle l’ignora. Il vibra de nouveau.
« Eleanor ? »
La voix était hachée, rauque, mélangée à du bruit métallique. Elle reconnut la tonalité du haut-parleur d’une voiture.
« Ne raccrochez pas. »
Elle se redressa, foudroyée d’une secousse d’adrénaline.
« Marcus ? » « Je suis blessé. Une balle dans l’épaule. Ils m’ont emmené dans une carrière, près de Coldham’s Common. Ils ont compris la supercherie. J’ai réussi à m’enfuir. J’ai crocheté un passant, je conduis. Je saigne, Eleanor. Si vous ne me croyez pas, je comprendrai. Mais je vous en supplie. À l’angle de Mill Road et de Coleridge Road, il y a une clinique privée, ouverte la nuit. Ils ne poseront pas de questions. »
La confiance d’Eleanor était un abîme. Elle ferma les yeux, revit les pages déchirées, l’expression de trahison sur son visage. Elle revit aussi sa peur pour sa mère – l’otage de Winterhollow, fantôme menaçant.
« Je viens. Mais je ne vous aide pas pour vous. Je vous aide pour ce que vous avez dans la tête. Et je vous dois cette vérité : je suis reconnaissante que vous ayez avoué. Ça ne pardonne pas, mais ça me permet de dormir à côté de vous une dernière fois. »
Il ne répondit pas. Une minute plus tard, elle montait dans son véhicule, le moteur tremblant dans le froid humide.
La clinique était discrète, une enseigne médicale blanche dissimulée entre un traiteur pakistanais et un bureau de kinésithérapie. Eleanor trouva Marcus assis sur une chaise en plastique, chemise arrachée, épaule bandée de fortune par une serviette ensanglantée. Il était pâle, livide, le souffle court. Il leva les yeux vers elle, coupable.
« Ils ont pris les faux journaux. Ils doivent les avoir brûlés à cette heure. » « Ils ont gagné une bataille. C’est tout. Les vrais sont en ligne depuis vingt minutes. » « En ligne ? » « Tu as soufflé les pages, Marcus. Mais j’avais photographié. Et la mémoire, c’est un fichier que personne ne peut supprimer. » « Je… », commença-t-il, mais une douleur fulgurante le plia en deux.
Eleanor appuya son index sur la poitrine de Marcus, l’obligeant à se pencher.
« Le médecin va venir. Je reste près de toi. Mais tu écouteras tout ce qu’il dira. Si tu défailles ici, je te laisse aux rats. »
Il esquissa un sourire sans joie.
« Vous êtes la seule à me faire peur, Eleanor. Et c’est pour ça que je vous ai appelée. »
Elle tressaillit, puis ses épaules s’affaissèrent. L’infirmier arriva, blouse froissée, l’air épuisé, et les guida vers une salle d’examen. Eleanor s’assit à côté de la table métallique, le regard perdu sur la fenêtre: un ciel de cendre, l’aube qui se levait sur une ville qui dormait encore, ignorant que d’ici quelques heures, elle s’éveillerait sur un scandale qui allait ébranler les pierres de Cambridge.
Marcus gémit pendant la suture. Eleanor ne prit pas sa main. Elle regarda. Elle attendit.
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