Le Fantôme du Chancelier
Lire le chapitre 6: A Kiss in the Stacks
L’air de la salle des archives était froid, chargé de poussière et de papier ancien. Eleanor avait poussé deux tables l’une contre l’autre sous la lampe verte, étalant les photographies numériques du journal de Thorne — celles qu’elle avait prises avant le vol, avant le retour menaçant — et les notes cryptées de son père, griffonnées sur un carnet à couverture noire.
Marcus s’assit en face d’elle, une loupe à la main, les manches de sa chemise remontées jusqu’aux coudes. Il ne demanda pas pourquoi elle travaillait si tard. Il ne lui demanda pas non plus si elle avait peur. Il déplia une copy de l’entrée du journal, celle qui mentionnait Thomas Ashworth, et la fit glisser vers elle.
« Ton père écrivait en colonnes, dit-il. Regarde. Chaque mot est aligné sur deux lignes parallèles. Thorne faisait pareil avec ses brouillons. Mais ce qui est étrange, c’est que les colonnes de ton père ne correspondent pas à celles de Thorne. Elles sont décalées d’un caractère sur trois. »
Eleanor se pencha, les doigts tremblants. Depuis la disparition du journal, puis son retour, elle n’avait pas osé le toucher — il restait scellé dans un sac plastique sur l’étagère derrière elle, comme un serpent endormi. Mais les photographies suffisaient pour le décodage.
« Un décalage de trois, murmura-t-elle. Thorne était trilingue. Latin, grec, anglais. Si mon père a utilisé la même clé... »
Marcus sourit, un sourire rare, presque timide. « C’est ce que je me suis dit. Le chiffre de Vigenère ne marche pas avec les textes anciens, mais un chiffre de Polybe, oui. Surtout si la clé est un nom. »
« Un nom ? »
« Celui de Thorne, peut-être. Ou celui de ta mère. Ou le tien. »
Eleanor sentit une chaleur étrange monter à ses joues. Elle n’avait pas pensé à sa mère depuis des années — Alexandra Ashworth, morte quand Eleanor avait onze ans, emportée par une pneumonie. Officiellement. Son père n’avait jamais pleuré, pas une fois. Il s’était contenté de ranger ses papiers dans un coffre métallique et de ne plus jamais en parler.
« Essaie avec Ashworth », dit-elle, la voix rauque.
Marcus aligna les colonnes, appliqua la grille qu’il venait de dessiner au crayon sur du papier millimétré. Pendant dix minutes, le seul bruit fut celui de la pointe sèche sur la page. Eleanor regardait ses mains — calmes, précises — et se demandait comment elle avait pu, une semaine plus tôt, ne pas connaître son existence. Il était de ce genre d’hommes qu’on remarque une fois, puis qu’on n’oublie plus.
« Voilà », dit-il enfin. Il poussa la feuille vers elle. Le texte déchiffré, maladroit, était court :
*Ils ont pris le journal. Il ne fallait pas. Emsworth savait. Emsworth est allé plus loin que Thorne. Le chancelier n’est pas mort. Il a été tué.*
Le souffle d’Eleanor se bloqua. « Le chancelier… »
« Le quatorzième siècle, dit Marcus, les yeux brillants. Le chancelier de l’université. Tu cherchais un lien entre Thorne et Emsworth. C’est le contraire — Emsworth a fabriqué ses preuves pour accuser Thorne de falsification, et Thorne a écrit ce journal pour se défendre. Mais ton père a compris que le vrai crime était plus vieux. »
« Plus vieux que Thorne ? »
Marcus haussa les épaules, comme pour dire *je n’en sais rien*. Il se leva, contourna la table, et s’arrêta tout près d’elle. Elle sentit l’odeur de son savon — propre, simple — et la chaleur de son corps dans l’air froid.
« Nous sommes seuls ici depuis des heures », dit-il à mi-voix. « Personne ne sait que nous avons déchiffré ça. Personne ne sait que tu as encore le journal. Tu veux que je te dise ce que je crois, Eleanor ? »
Elle leva les yeux. Dans la pénombre, les lampes vertes faisaient briller son regard. « Dis. »
« Je crois que si ton père est mort, c’est parce qu’il est allé trop près de cette vérité. Et je crois que celui qui t’a rendu le journal — celui qui les a rendus tous les deux — veut que tu fasses le travail à sa place. Il ne veut pas le secret. Il veut que ce soit toi qui le révèles. »
« Pourquoi moi ? »
Marcus hésita. Puis il fit un pas de plus, tout contre elle. Sa main se leva, et Eleanor crut qu’il allait lui prendre une mèche de cheveux — mais il toucha son épaule, du bout des doigts.
« Parce que tu es la fille de Thomas Ashworth. Et parce que tu n’abandonnes jamais. Moi non plus. »
Il se pencha et l’embrassa.
Ce n’était pas un baiser timide. C’était un baiser franc, surprenant — un baiser d’homme qui sait ce qu’il veut, qui a pris le temps d’y penser et qui se moque du résultat. Eleanor sentit son corps entier répondre, une vague de chaleur qui montait de sa poitrine jusqu’à ses lèvres, et elle mit une main sur le col de sa chemise, sans décision, par pur instinct.
Il s’écarta aussitôt, les joues rouges.
« Pardon. C’était… je n’aurais pas dû. »
« Tu n’aurais pas dû quoi ? » demanda-t-elle, ses doigts encore tremblants, un sourire naissant au coin des lèvres.
Il recula, passa une main dans ses cheveux. « Je t’ai embarquée dans une affaire dangereuse. Ma grand-mère est morte à cause de ça — une chute dans les escaliers, ils ont dit. Elle avait soixante-dix-huit ans, Eleanor, en pleine forme. Mais elle m’a dit une semaine avant, *Marcus, je sais où ils l’ont enterré. Le chancelier. Il n’est pas mort naturellement.* J’ai cru que c’était la sénilité. »
Les mots tombèrent dans le silence.
« Tu crois que Thorne n’a pas écrit le journal ? » demanda Eleanor, reprenant son souffle.
Marcus la regarda, sérieux maintenant. « Je crois qu’il l’a écrit et qu’on l’a tué pour ça. Je crois que ma grand-mère a été tuée pour avoir trouvé la même chose. Et je crois que si on continue à creuser à ce rythme, je vais finir par te faire perdre plus que ton poste. »
« Le billet disait que je perdrais plus qu’un ami. »
Il sourit tristement. « David Whitmore — ton assistant. Mon cousin. »
Eleanor resta figée. « Quoi ? »
« Ma mère est une Whitmore. Je n’ai pas voulu te le dire tout de suite. David n’était pas disparu, Eleanor. Il était mort — depuis trois jours déjà, quand tu as trouvé le journal. Son corps a été retrouvé dans la rivière Granta hier soir. Suicide, disent-ils. Mais il ne savait pas nager. »
Le silence s’étira, dense comme de la cire.
Un pas résonna dans le couloir — des chaussures à semelle dure, un rythme lent de promeneur assuré. Puis la porte s’ouvrit, et la silhouette du bursar Whitmore se découpa dans la lumière du couloir.
« Docteur Ashworth. » La voix de M. Whitmore était douce, presque amicale. Mais ses yeux allaient d’Eleanor à Marcus, s’attardant sur la feuille de décodage, sur la loupe, sur la proximité entre eux. « Je m’attendais à vous trouver dans votre bureau. Ce sont des habitudes de travail… particulières. »
Eleanor se redressa, la main encore sur le dossier de sa chaise. Marcus, plus rapide qu’elle, avait déjà glissé le papier déchiffré sous la pile de photographies — un geste si naturel que Whitmore n’aurait pu le voir à moins de le chercher.
« Le climat du bureau est moins studieux à cette heure », dit-elle, forçant un ton léger.
Whitmore s’avança sans y être invité. C’était un homme de soixante ans, mince, les cheveux blancs coiffés en arrière, toujours vêtu de complets gris de bonne coupe. Sa carrière s’était bâtie sur les dettes des autres — il les connaissait toutes, les retenait pourtant toutes.
« Docteur Ashworth, vous vous souviendrez que votre fellowship, cette année, a eu besoin d’un arrangement particulier. J’ai parlé au conseil en votre faveur. Les fonds de recherche de la faculté vous sont presque entièrement réservés. »
« Je n’oublie pas, monsieur Whitmore. »
« Alors vous comprendrez que je m’inquiète de vous voir si tard dans les archives avec un chercheur en sécurité — si compétent soit-il — plutôt que de vous concentrer sur le projet de recherche qui justifie notre générosité. » Il se tourna vers Marcus, un sourire mince. « Monsieur Liu. J’espère que votre collaboration reste strictement professionnelle. »
Marcus inclina la tête, impassible. « Strictement. Nous nous informons mutuellement, c’est tout. »
« Bien. Bien. » Whitmore se dirigea vers la porte puis s’arrêta sur le seuil. « Docteur Ashworth, une dernière chose. La rivière a rendu un corps à notre communauté hier soir. Votre ancien assistant, David Whitmore. Je sais que vous aviez une relation étroite avec lui. Le conseil a demandé une enquête interne. Vous devrez vous rendre disponible demain à neuf heures. »
Il sortit aussi tranquillement qu’il était entré.
Eleanor souffla, les mains moites. Marcus se tourna vers elle, le visage impassible, mais elle vit ses poings serrés.
« Whitmore est un nom commun », dit-elle.
« Pas ici. » Marcus s’essuya le front d’un revers de main. « Mon cousin et le bursar partageaient plus qu’un nom. Whitmore était son oncle. »
Il prit son manteau, puis se retourna vers elle, le regard embarrassé. « La proposition tient toujours. Sors de ces bâtiments au lever du jour. Sinon, je viendrai te chercher. »
Il sortit sans demander son avis.
Eleanor resta seule, les photographies du journal éparpillées devant elle, le souvenir du baiser encore chaud sur ses lèvres — et le nom de Whitmore inscrit en lettres de feu dans son esprit.