Le Fantôme du Chancelier
Lire le chapitre 8: The Bursar's Ledger
Le coup frappa à sa porte à neuf heures précises. Eleanor leva les yeux de l’article qu’elle ne lisait pas — un texte sur les chartes médiévales de l’évêché d’Ely, dont les mots dansaient devant ses yeux depuis trente minutes — et son estomac se serra. Personne ne frappait à neuf heures pour une conversation agréable.
« Entrez. »
Le verrou cliqua. La porte s’ouvrit sur la silhouette de M. Whitmore, le bursar. Il portait son costume gris habituel, celui qu’il réservait aux réunions du conseil et aux audiences officielles. Son sourire, en revanche, était tout sauf officiel. C’était un sourire de propriétaire.
« Dr Ashworth. Quel plaisir de vous trouver disponible. »
« Je travaille. »
« Bien sûr. » Il referma la porte derrière lui, sans demander la permission. S’avança dans la pièce comme s’il en connaissait chaque centimètre — ce qui, Eleanor le comprit soudain, devait être vrai. C’était lui qui avait approuvé son dossier. Qui avait signé les dérogations. Qui avait rendu possible son retour à St. Cuthbert’s après la mort de son père.
Elle croisa les mains sur son bureau. « Que puis-je pour vous, M. Whitmore ? »
« Une question plus simple me semblerait adaptée : que puis-je pour vous ? » Il prit une chaise sans y être invité, s’assit face à elle, les mains posées sur un dossier en cuir qu’il n’ouvrit pas. « Vous semblez préoccupée, ces derniers temps. Les archives, les manuscrits, les incendies… » Il laissa le mot pendre dans l’air. « Tout ce va-et-vient. J’espérais que vous preniez soin de vous. »
Elle ne cilla pas. « L’incendie n’a pas encore eu lieu. »
« Pas encore, non. » Whitmore inclina la tête. « Mais les feux couvent longtemps avant de se déclarer, n’est-ce pas ? Dans les manuscrits comme ailleurs. Il suffit d’une étincelle. »
Son cœur battit plus vite. Elle refusa de lui donner la satisfaction d’un regard fuyant. « Vous êtes venu pour me parler d’incendie ? »
« Non. » Il ouvrit le dossier. Une photo, d’abord. Un jeune homme aux cheveux blonds, souriant, vêtu d’un blazer et d’une cravate rayée. Il ressemblait à Whitmore, mais en plus jeune, avec plus d’optimisme. « Mon fils, Edward. Il postule pour entrer à St. Cuthbert’s l’année prochaine. »
« Félicitations. »
« Il a besoin de votre voix. L’entretien d’admission — les candidats sont évalués par trois fellows. Le directeur de l’admission, un historien, et un… membre du corps enseignant de votre département. » Il releva les yeux. « Le Dr Holloway a déjà signifié son soutien. Le Dr Fenwick est — comment dire — flexible. Vous êtes la troisième voix. »
Eleanor comprit soudain. Elle sentit le sang se retirer de son visage, mais elle se força à rester immobile. « Le conseil d’admission est indépendant, monsieur Whitmore. Vous le savez mieux que personne — »
« Je sais beaucoup de choses. » Sa voix resta douce. Il retourna la photo et, au dos, elle aperçut une inscription au stylo : *St. Cuthbert’s, Michaelmas 1997*. En dessous, une autre écriture, plus familière — une écriture qu’elle connaissait depuis l’enfance. Son père. *À Arthur, avec gratitude. Tom.*
« Vous le voyez souvent ? » demanda Whitmore. « Votre père ? »
Il savait. Il savait pour l’acte de décès — celui qui prouvait que son père n’avait pas été tué par un accident. Il savait pour le journal de Thorne. Il savait pour la photo. Et il venait de voir la main de son père trembler en signant cette inscription, sur un document que Whitmore gardait dans un dossier de cuir comme un couteau sous un oreiller.
« Mon père est mort », dit Eleanor, platement.
« Oui. Une tragédie. » Il rangea la photo. « Mais les morts laissent des traces, n’est-ce pas ? Des documents. Des témoins. Des personnes qui pourraient se rappeler un peu trop bien les événements de cette époque. » Il ferma le dossier avec un claquement net. « Vous comprenez, je suis sûr, que le nom des Ashworth est — fragile, dans cette institution. Il n’y a qu’une femme qui puisse le porter. Une femme qui doit sa place ici à la générosité bienveillante de gens qui voient au-delà des scandales passés. »
Eleanor se leva. Sa voix ne trembla pas, mais elle dut la forcer à sortir. « Je ne voterai pas pour votre fils, monsieur Whitmore. S’il est qualifié, il réussira seul. S’il ne l’est pas, ce n’est pas mon devoir de le farder. »
« Farder ? » Whitmore se leva lentement, le dossier sous le bras. « C’est un étrange choix de mots, Dr Ashworth. Venant d’une femme qui passe ses nuits à déchiffrer des journaux que d’autres ont pris soin de cacher. Qui leur volonté de *publier* ce qu’ils trouvent dépasse leur prudence. Qui — » il laissa un silence complice tomber — « a négligé ce que cela coûterait aux fondateurs de cette institution. À ceux qui ont donné leur nom à ces murs. Emsworth est un héros ici, Eleanor. Vous ne pouvez pas effacer cela avec une poignée de pages jaunies. »
« Les faits ne se fardent pas, monsieur Whitmore. »
Il sourit. Ce sourire ne toucha pas ses yeux. « Non. Mais ils peuvent se perdre. Vous seriez étonnée de voir comme ces manuscrits sont fragiles. La moindre étincelle dans la mauvaise salle, et des siècles de vérité s’évanouissent dans la fumée. Quel dommage ce serait. » Il inclina la tête. « Réfléchissez à ma proposition. Votre voix, mon silence. Votre avenir, notre territoire. » Il ouvrit la porte. « Je vous souhaite une excellente journée, Dr Ashworth. J’espère que vous ne prendrez pas de décision irréfléchie. »
La porte se referma. Eleanor resta debout, les mains serrées, le souffle court, jusqu’à ce que le bruit de ses pas s’éteigne dans le couloir. Puis elle s’assit, ouvrit son tiroir, en sortit le téléphone que Marcus lui avait laissé — un vieux modèle, prépayé, sans localisation.
Il décrocha à la première sonnerie. « Qu’est-ce qu’il a dit ? »
« Il le sait. Pour tout. Il veut que je soutienne son fils à l’admission. En échange de quoi il — il ne le dit pas, mais il fera comme si mon père n’existait pas. » Elle ferma les yeux. « Et il a menacé le journal. L’incendie — il l’a évoqué avant même qu’il ne se déclare. »
« Il bluffe. »
« Peut-être. Mais je crois qu’il préfère le bluffer ailleurs. On doit déplacer les copies — »
« Déjà fait. » La voix de Marcus était tendue, mais ferme. « J’ai numérisé chaque page du journal cette nuit. La totalité. J’ai envoyé huit copies chiffrées à des serveurs à Hong Kong, Zurich et Montréal. Mes propres sauvegardes. Plus une à ma tante à Édimbourg, une dans une banque à Cambridge, une à un ami à la Bodleian qui ne pose pas de questions. »
Eleanor souffla. Le poids sur sa poitrine ne se souleva pas tout à fait, mais il se fit un peu moins écrasant. « On a la vérité, alors. »
« On a la vérité. Ce qui reste est de la protéger jusqu’à ce qu’on soit prêts à la raconter. Prends le journal original et garde-le — »
La fumée arriva avant le bruit. Une odeur âcre, sous la porte. Eleanor tourna la tête, vit une brume grise qui rampait sous le chassis. Le hall. L’alarme se mit à hurler une seconde plus tard, un cri électronique déchirant le silence du collège.
« Eleanor ? Eleanor ! » La voix de Marcus, colère et panique. « Qu’est-ce que c’est ? »
« Un incendie », dit-elle, déjà debout, le téléphone pressé contre l’oreille. « Marcus — c’est la salle des manuscrits. C’est le même bâtiment. »
« Ne va pas — »
Elle avait déjà raccroché. Ses pas frappèrent les dalles de pierre dans une course qui ressemblait plus à un réflexe qu’à une décision. Les couloirs se remplissaient de silhouettes paniquées, étudiants et professeurs, poussant vers les sorties. Elle remonta le courant, poussant des épaules, ne s’excusant pas.
La salle des manuscrits était la dernière porte avant l’escalier. La porte était fermée mais tiède au toucher, la peinture qui cloque sous ses doigts. Elle l’ouvrit d’un coup d’épaule — chaleur, illuminations oranges, les étagères qui flambaient comme des torches, feuilles dorées et cuir brûlé jaillissant en lames de feu.
Elle aurait dû faire demi-tour. L’air brûlait ses poumons déjà irrités. Mais il y avait autre chose — pas le journal, non, celui-là était dans le coffre-fort de son bureau, qu’elle aurait dû vider avant de monter, qu’elle allait devoir aller chercher maintenant, dans un bâtiment qui se dévorait lui-même par le centre.
Un carré de papier noirci atterrit près de sa chaussure — une page qui volait, plus lourde que les cendres et les flammes. Eleanor se pencha, l’attrapa malgré la brûlure qui traversa ses doigts.
Un fragment de caligraphie anglaise. Pas la main de Thorne. Une écriture plus récente, plus rapide. Une écriture qu’elle avait déjà vue sur des notes de recherche posées sur un bureau vide depuis trois semaines.
Elle lisait *David Whitmore*. Son assistant disparu. Le trait était daté du jour avant qu’il ne tombe dans la rivière.
Il avait été ici. Il avait travaillé dans cette salle. Et maintenant, quelqu’un brûlait tout pour que personne ne sache jamais ce qu’il avait trouvé.