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Le Fantôme du Chancelier

Lire le chapitre 9: Smoke and Mirrors

La sonnerie stridente du détecteur de fumée déchira le silence de la bibliothèque comme un cri d’agonie. Eleanor se figea, le téléphone encore collé à l’oreille, puis elle perçut l’éclat orangé qui dansait derrière les vitraux du corridor nord.

— Marcus ! Il y a un incendie. Les manuscrits !

Elle courut, ses talons claquant sur le marbre, priant pour que les systèmes d’extinction automatique fonctionnent. Mais quand elle tourna le coin, une odeur âcre de fumée et de papier brûlé la saisit à la gorge. Le service des collections spéciales — leur sanctuaire de la dernière semaine — était plongé dans une semi-obscurité, baigné d’une lueur vacillante et sinistre.

Une silhouette se tenait déjà devant les portes battantes, un extincteur à la main, le visage noirci de suie.

— Marcus ? Que — comment… ?

— J’étais à cent mètres. J’ai vu la lueur depuis ma fenêtre. Tu m’as appelé juste avant ?

Elle hocha la tête, incapable de détacher son regard des flammes qui léchaient les rayonnages, réduisant en cendres des siècles de savoir. Les agents de sécurité du collège arrivaient, hurlant des ordres, mais Marcus était déjà passé à l’action. Il enfonça la porte d’un coup d’épaule et se précipita vers l’armoire vitrée où ils avaient stocké les manuscrits récupérés du bureau d’Eleanor.

— Ne touche pas aux livres ! cria un gardien.

— Ces documents sont irremplaçables ! répondit-elle en s’élançant à sa suite.

La chaleur était suffocante. Eleanor vit Marcus saisir une boîte d’archives et la passer à travers le cadre de la porte. Elle l’attrapa, sentit le carton tiède, presque brûlant, puis le déposa dans le couloir avant de revenir au combat. Ils firent deux allers-retours, trois, leurs mains rougies, leurs poumons saturés de fumée. Le dernier carton contenait le journal de Thorne — celui d’origine, celui qui avait déclenché toute cette affaire. Marcus le sortit en dernier, avec une précaution de chirurgien, et le posa sur le sol du couloir comme s’il s’agissait d’un nouveau-né.

Puis, aussi soudainement qu’il avait commencé, le feu vacilla, étouffé par les systèmes d’extinction automatique qui se déclenchèrent avec un soupir hydraulique.

Les pompiers de Cambridge arrivèrent vingt minutes plus tard. Ils déroulèrent leurs tuyaux par principe, mais le pire était déjà passé. Eleanor, adossée au mur du corridor, ses vêtements imprégnés d’odeur de fumée, regarda les professionnels examiner les dégâts : deux rayonnages entièrement consumés, une partie du plafond noirci, des manuscrits du XVIe siècle réduits à des fragments calcinés.

Mais au centre de ce désastre, un seul point focal attira son regard. Elle s’approcha, les jambes tremblantes. Le foyer de l’incendie semblait avoir été précis, presque chirurgical. Le dégât se concentrait étrangement autour d’un seul poste de consultation — celui qu’elle avait utilisé la semaine précédente pour aligner les pages du journal de Thorne face aux lettres de son père.

— Tu le vois aussi, murmura-t-elle.

Marcus la rejoignit, les yeux plissés dans la semi-obscurité de la bibliothèque endommagée.

— Le feu n’a pas touché les rayonnages les plus anciens. Il a visé un point précis.

— On dirait que quelqu’un voulait détruire quelque chose de spécifique. Pas tout.

Un officier des pompiers s’approcha, un carnet à la main.

— Vous êtes le Dr Ashworth ? Nous avons besoin d’un témoignage. Et vous, monsieur ?

— Marcus Liu, sécurité des archives.

— Parfait. Nous allons examiner les images de surveillance. Si vous pouviez nous attendre dans la salle de contrôle…

Ils suivirent l’officier dans les entrailles du collège, un dédale de couloirs lambrissés qui sentait l’encaustique et le désinfectant. La salle de contrôle était une pièce moderne, sans aucun charme, équipée d’une mosaïque d’écrans de surveillance numériques. Un technicien, un jeune homme aux cheveux rasés, fit défiler les enregistrements de la nuit.

— Voilà. L’incendie est signalé à 2 h 47. Mais quelque chose s’est passé avant.

Il figea l’image à 2 h 31. Une silhouette encapuchonnée, vêtue d’un blouson foncé, le visage dissimulé par une cagoule de laine, entrait dans le corridor nord en portant un jerrycan de plastique rouge.

— Un accélérateur, murmura Marcus. C’est délibéré.

— Vous connaissez la personne ? demanda l’officier.

Eleanor secoua la tête, mais son esprit tournait à toute vitesse. La silhouette était de taille moyenne, ni trop grande ni trop petite. Elle se déplaçait avec une assurance qui suggérait une familiarité avec les lieux. Pas de tâtonnement, pas d’hésitation aux intersections. Elle savait exactement où aller.

— La porte des collections spéciales n’est pas signalée comme forcée, dit le technicien en consultant ses données. Elle a été ouverte avec un badge.

— Qui avait un badge ?

Le technicien tapa sur son clavier.

— D’après le journal d’accès… la porte a été déverrouillée à 2 h 28 avec le badge du Dr Sarah Chen. Mais Dr Chen a signé le registre de la bibliothèque principale à 2 h 15, et elle a emprunté un volume de botanique à 2 h 40 — à l’autre bout du bâtiment.

— Alors quelqu’un a utilisé son badge, ou il a été volé, dit Eleanor. Ou cloné.

Marcus échangea un regard avec elle. Un badge ne pouvait pas disparaître comme ça. Sauf si quelqu’un dans l’administration avait accès aux systèmes de sécurité — ou à la reproduction des clés magnétiques.

L’officier des pompiers les remercia, nota leurs coordonnées, et les renvoya. Dans le couloir, Eleanor s’arrêta, ses mains encore tremblantes.

— Sarah Chen ? Elle n’a jamais montré le moindre intérêt pour nos recherches. Pourquoi l’impliquer ?

— Peut-être qu’elle n’est pas impliquée. Quelqu’un essaie de brouiller les pistes.

— Ou de nous désigner une cible.

Ils retournèrent sur les lieux de l’incendie, où les enquêteurs avaient commencé à ratisser la zone. Eleanor s’accroupit près d’un fragment de papier calciné que personne n’avait encore remarqué. La moitié de la page avait été brûlée, mais une écriture anguleuse, maladroite — bien différente de la calligraphie soignée de Thorne — courait en diable le long de la marge.

Elle retint son souffle.

— Marcus. Regarde.

Il s’accroupit à côté d’elle. Ses doigts frôlèrent le papier noirci.

— C’est de la main de David ?

— Je crois. Je l’ai vu écrire des notes lors de nos premières réunions. Ses ratures étaient caractéristiques, ces boucles hésitantes…

Elle plissa les yeux pour déchiffrer les mots survivants. « …le même code… répété dans les registres du prieuré… Emsworth a protégé sa carrière en effaçant la vérité… »

L’officier de pompiers revint vers eux, un air contrarié sur le visage.

— Dr Ashworth ? Le maître du collège a demandé la suspension temporaire de l’accès aux collections spéciales. Aucun chercheur ne pourra y entrer tant que l’enquête ne sera pas close.

Eleanor fixa le fragment carbonisé dans sa main. David avait trouvé quelque chose. Il était sur la même piste — et il avait payé de sa vie. Le journal qu’elle tenait entre ses mains était l’unique exemplaire survivant d’une vérité que quelqu’un était prêt à brûler pour enterrer.

— Nous avons besoin d’un endroit sûr, dit-elle. Hors du collège.

— J’y ai déjà pensé, répondit Marcus. Un coffre-fort à la banque de Cambridge, dans une chambre forte. J’ai des contacts là-bas.

— Et nous ?

— Nous, on continue.

Eleanor jeta un dernier regard sur les cendres fumantes. Le charme protecteur du collège s’était brisé. Quelqu’un avait essayé de réduire leur découverte en poussière — et avait failli réussir. Mais dans sa poche, le fragment de papier de David, noirci mais lisible, était une promesse silencieuse. Son cousin disparu avait trouvé quelque chose. Et s’il avait pu le trouver, ils le trouveraient aussi.

— Parlons à Sarah Chen, dit-elle. Avant que les rumeurs ne colportent une version officielle.

— Et Whitmore ?

— Lui après. Je veux d’abord voir qui essaie de l’accuser, elle.

Ils marchèrent vers la sortie, le fragment brûlé dans la poche d’Eleanor comme un morceau de charbon encore incandescent.