Le Faussaire de Whitechapel
Lire le chapitre 10: Abberline's Eye
La pluie battait les carreaux du poste de police quand on le fit entrer dans le bureau d’Abberline. L’inspecteur ne leva pas les yeux tout de suite, occupé à trier des paperasses, et Edward sentit ses genoux trembler sous la lourdeur du silence.
— Asseyez-vous, M. Graves.
Ce n’était pas une invitation. Edward obtempéra, s’efforçant de garder un visage neutre. La pièce sentait l’encre sèche et la sueur des hommes qui y avaient passé trop de nuits. Abberline finit par pousser une feuille vers lui, du bout des doigts, comme s’il craignait qu’elle ne brûle.
— Vous connaissez ça ?
Edward baissa les yeux. C’était une lettre, calligraphiée avec une précision maniaque. La sienne. La troisième, celle qui décrivait la méthode. Il sentit son cœur se loger dans sa gorge, mais il savait mentir aussi bien qu’il savait écrire.
— Une lettre, Monsieur l’Inspecteur. Les journaux en regorgent, surtout en ces temps-ci.
— Cette lettre-là n’a jamais paru dans les journaux, répliqua Abberline. Elle a été retrouvée sur le corps de la femme de Buck’s Row, glissée dans son corsage, comme un faire-part. Vous comprenez ce que ça signifie ?
— Que le meurtrier a du goût pour la correspondance ? hasarda Edward avec un sourire qu’il voulait désinvolte.
Abberline ne sourit pas. Il se pencha et retourna la lettre, révélant une encre noire, dense, presque grasse.
— L’encre. Vous la reconnaissez ?
— C’est de l’encre noire. La plupart des encres le sont.
— Pas comme celle-ci. C’est du Noirot, un mélange de gomme et de suie que seuls deux ou trois fournisseurs de Londres vendent encore, et uniquement sur commande. L’homme qui a écrit ça savait ce qu’il faisait. Il a voulu que son outil soit aussi particulier que son esprit.
Edward garda un visage de marbre. Il y avait un Noirot dans sa poche intérieure, acheté chez Silas Pemberton, le papetier de Shoreditch. Slippery Sam lui avait juré que ce n’était pas un produit courant. Il commençait à regretter de lui avoir fait confiance.
— Je ne vois pas comment je pourrais vous aider, dit-il. Je suis journaliste, pas expert en encres.
Abberline le regarda longuement, de ces regards qui ne clignent pas et qui cherchent une fissure.
— Voilà ce qui me chiffonne, M. Graves. Cette lettre décrit une méthode de meurtre précise : l’égorgement, puis un travail méthodique sur la poitrine, et enfin… une mise en scène des doigts de la victime.
Il s’interrompit. Edward respirait lentement, paumes moites contre ses cuisses.
— Les doigts de la victime, reprit Abberline, étaient croisés sur son abdomen, comme si elle priait. Mais nous n’avons jamais divulgué ce détail à la presse. Le coroner n’a pas publié son rapport. Personne ne devait le savoir, à part le médecin, mes hommes… et celui qui a écrit cette lettre.
Le silence de la pièce devint un étau.
— Vous voyez mon problème, M. Graves. Si je prenais cette lettre au pied de la lettre, je devrais conclure que son auteur est aussi le meurtrier. À moins que…
Il laissa la phrase en suspens, comme un verre au bord d’une table.
— À moins que l’auteur ait simplement imaginé ce détail, dit Edward, la voix plus ferme qu’il ne s’y attendait. Les doigts croisés, c’est une image sacrée, frappante. N’importe qui avec un peu de culture et une imagination morbide pourrait l’inventer, sans avoir jamais vu un corps.
— Et se tromper ? Parce que la victime de Buck’s Row avait les doigts croisés sur l’abdomen, exactement comme cette lettre le décrit. Et que votre imagination morbide aurait trouvé, par pur hasard, la vérité précise qu’une centaine d’autres journalistes à Londres n’ont pas devinée, parce qu’ils n’avaient pas accès aux détails du corps ?
Edward ne répondit pas. Il n’avait rien à répondre. Il avait écrit ces lignes à deux heures du matin, dans un demi-sommeil, inventant des détails pour rendre la lettre plus terrifiante, plus crédible. Il avait inventé ces doigts croisés. Et le meurtrier les avait exécutés.
— Je vais vous dire ce que je crois, M. Graves, poursuivit Abberline en s’asseyant dans son fauteuil, les mains jointes devant lui. Je crois que vous êtes un homme intelligent qui s’est mis dans une situation délicate. Peut-être sans l’avoir pleinement voulue. Et je crois que vous mentez avec la même aisance que vous écrivez.
Edward soutint son regard, refusant de ciller.
— Je n’ai rien à cacher, Monsieur l’Inspecteur.
— Alors vous me pardonnerez si je vous surveille de près. Parce que si je découvre que vous en savez davantage que ce que vous me dites, je vous ferai passer la nuit dans une cellule si humide que vous en oublierez votre alphabet.
Il lui rendit ce qui n’était pas sa lettre.
— Vous pouvez disposer. Mais ne quittez pas Londres, M. Graves. Ce serait fâcheux pour vous.
Edward se leva, les jambes encore incertaines. Il se dirigea vers la porte, la main déjà sur la poignée, quand une pensée le traversa comme une lame froide.
L’inspecteur avait parlé d’un fait précis. Les doigts croisés, la position de prière. Mais il avait dit « la femme de Buck’s Row ». Et Edward savait, parce qu’il avait vu le corps de ses propres yeux la veille, que cette femme-là n’avait pas de poitrine mutilée, ni de gorge ouverte comme la lettre le décrivait. Elle était morte autrement.
Alors pourquoi Abberline lui montrait-il cette lettre ? Pourquoi ces détails de doigts croisés qui ne correspondaient à rien de ce qu’Edward avait vu ?
Il se retourna, la bouche sèche.
— Monsieur l’Inspecteur… Cette lettre, elle a été trouvée sur la femme de Buck’s Row, avez-vous dit ?
Abberline n’avait pas repris sa paperasse. Il le regardait, un fin sourire aux lèvres.
— Je n’ai jamais dit Buck’s Row. Je vous ai dit que la lettre était liée à la dernière victime. C’est vous qui avez nommé la rue.
Edward comprit. L’adresse exacte de la scène n’avait pas été publiée non plus. Les journaux parlaient de Whitechapel, de Commercial Road, jamais de Buck’s Row.
Le piège venait de se refermer sur lui.
— Merci de vous être dénoncé, M. Graves. Vous me confirmez ce que je soupçonnais depuis le début. Vous étiez sur la scène du crime avant mes hommes, et vous savez où la victime a été trouvée, alors que l’information n’a jamais été diffusée.
Il se leva, la pièce tout entière semblant se refermer sur Edward.
— Vous allez me suivre, maintenant. Et vous allez me dire exactement ce que vous faisiez à Buck’s Row cette nuit-là.