Le Faussaire de Whitechapel
Lire le chapitre 12: The False Clue
La pluie avait cessé, mais l'air restait chargé d'humidité, collant aux poumons comme un linge sale. Edward marchait vite, le col de son manteau relevé, une enveloppe froissée dans sa poche intérieure. Il la sentait contre ses côtes à chaque pas — la quatrième lettre, la plus dangereuse, celle qui devait piéger un homme qu'il n'avait jamais vu mais qui semblait connaître ses pensées avant même qu'il les écrive.
La poste de Commercial Street était presque déserte. Une vieille femme triait des journaux derrière le comptoir, indifférente. Edward déposa l'enveloppe sur le guichet, hésita une seconde, puis la poussa. Le timbre humide colla à ses doigts comme une morsure.
— Vous postez ou vous méditez ? demanda la femme sans lever les yeux.
Edward sourit jaune et sortit sans répondre.
Il avait écrit : *Sterling Wharf, l'ancienne fabrique de chandelles, près des docks ouest. C'est là qu'il faut aller quand on veut être tranquille. Personne n'y va. Personne n'en sort.* Un piège grossier, presque risible. Mais si le tueur lisait ses lettres avant qu'elles n'atteignent leur destinataire — Abberline, le commissaire, tout le monde — il mordrait à l'hameçon. Il devait mordre.
Sarah Doyle l'attendait sous l'auvent d'une boutique de tissus, son carnet serré contre sa poitrine.
— C'est fait ? demanda-t-elle à voix basse.
— Oui.
— Tu as pris des précautions ?
Edward haussa les épaules. Des précautions. Il avait écrit cette lettre avec une plume neuve, achetée en liquide chez un vendeur ambulant qui ne le connaissait pas. L'encre venait d'une petite fiole volée dans l'atelier de Slippery Sam la semaine précédente. Il avait brûlé le brouillon. Aucun nom, aucune adresse, juste la description minutieuse d'un lieu qui n'avait aucune raison de retenir l'attention.
— Et maintenant ? demanda Sarah.
— J'attends.
— Tu attends qu'un homme soit brûlé vif dans une fabrique abandonnée.
Edward la regarda. Il vit la tension dans sa mâchoire, la manière dont ses doigts serraient le carnet. Elle n'approuvait pas. Elle ne l'approuverait jamais. Mais elle était là, quand même.
— J'attends que *quelqu'un* vienne vérifier que mon piège fonctionne, corrigea-t-il. Si personne ne bouge, nous saurons qu'il n'a pas lu la lettre, et nous serons au même point qu'avant.
— Et s'il bouge ?
Edward ne répondit pas. Il savait ce que cela signifiait. Cela signifiait que le tueur réagissait en temps réel, qu'il était proche, qu'il guettait le moindre de ses gestes. Cela signifiait qu'Edward avait peut-être déjà signé l'arrêt de mort d'un inconnu.
Ils se séparèrent sans un mot de plus. Sarah s'éloigna vers le nord, Edward vers l'est. Il ne rentra pas directement chez lui. Il marcha longtemps, dans des rues de plus en plus étroites, cherchant du regard une silhouette familière — celle de la femme au châle sombre, celle du scarifié. Rien. Londres le digérait avec son indifférence habituelle.
______
La fumée montait au-dessus des toits peu après deux heures de l'après-midi.
Edward était dans une taverne près de Shadwell, à grignoter un pain rassis qu'il n'arrivait pas à avaler, quand un cri parcourut la salle. *Le feu. Sterling Wharf. Une fabrique abandonnée. On dit qu'y a un corps.* Il se leva si brusquement que sa chaise bascula en arrière.
La rue grouillait déjà de curieux et de badauds. Des fiacres bloqués, des enfants qui couraient, des femmes qui se signaient. La fabrique de chandelles se dressait à l'extrémité du quai, une silhouette noircie au milieu d'un amas de briques et de poutres calcinées. Les pompiers — des volontaires en manches de chemise — jetaient des seaux d'eau qui se transformaient en nuages de vapeur sitôt qu'ils touchaient les flammes. L'odeur était abominable, sucrée et amère à la fois.
Edward poussa à travers la foule, les yeux brûlants, à la recherche d'une voix officielle, d'un uniforme, de n'importe quoi qui lui dirait qu'il faisait fausse route, que le feu n'avait rien à voir avec sa lettre. Il n'y avait que des visages avides, des bouches ouvertes.
— Vous ! Une main le saisit par le bras.
Edward se retourna. Un policier, jeune, au visage bouffi, le regardait avec suspicion.
— Vous êtes journaliste ? Le Chronicle ?
— Pourquoi ? Edward se dégagea, mais le policier resserra sa prise.
— Le commissaire voudra vous voir. Encore vous.
Abberline.
Edward laissa le policier le conduire vers un groupe d'officiers qui se tenait à distance, derrière une corde tendue entre deux barriques. Abberline était là, le visage fermé, ses yeux gris acier posés sur les flammes avec une expression de lassitude pure.
— Graves, dit-il sans se tourner. Encore vous.
— Coïncidence, commissaire.
Abberline laissa échapper un petit rire sec. Vous croyez aux coïncidences ? Moi, j'ai arrêté d'y croire le jour où j'ai trouvé un journaliste exactement à l'endroit où un crime venait d'être commis. Deux fois de suite. Ajoutez une fois, et vous obtenez un motif, pas une coïncidence.
— On dit qu'il y a un corps.
Abberline se tourna enfin vers lui. Le regard était plus profond que la dernière fois, plus sombre, comme s'il avait passé des heures à tourner les mots d'Edward dans sa tête, à chercher des coutures entre elles.
— On dit. Vous avez des informations, peut-être ?
Edward soutint son regard. Il fallait mentir, maintenant. Encore. Toujours. — Je suis venu parce que j'ai vu la fumée, commissaire. Comme tout le monde.
— Vous étiez à Shadwell, à cette heure ?
— Je déjeunais.
— Au Foyer du Marin ? Abberline hocha la tête. C'est le seul endroit à un mile qui sert à manger et qui est encore ouvert à cette heure-là. Mais c'est amusant, vous serez peut-être mon principal témoin. Quand nous réussirons à identifier le corps.
Un brancardier sortit de l'usine à ce moment-là, poussant une charge informe couverte d'une toile huilée. La foule recula. Un murmure s'éleva, porté de bouche en bouche comme une vague. Une femme cria. C'était un homme, disait l'un, un homme de grande taille. Un autre parlait de la peau fondue sur les os, de la bouche ouverte à remplir toute une bouteille, de la chaleur qui avait fait éclater les fenêtres avant que le toit ne s'effondre.
Abberline s'approcha du brancard, souleva un coin de la toile. Edward vit une main. Une main d'adulte, aux doigts longs, crispés — non, tordus par le feu, le pouce replié vers la paume dans une posture impossible. Un éclair d'attention. Une boucle de ceinture en laiton fondue, presque méconnaissable.
— Le connaissez-vous ? demanda Abberline en se tournant vers lui.
Edward secoua la tête.
— Vous devriez voir son visage, insista le commissaire. Il pourrait être familier.
— Non.
— Venez quand même. C'est pour ça que vous êtes là, non ? Pour voir.
Le corps avait été placé dans un renfoncement de l'usine voisine. Quand le commissaire souleva à nouveau la toile, Edward détourna les yeux une seconde, puis les força à revenir. Le visage était presque intact — une ironie cruelle du feu, qui avait épargné cette partie-là avec une précision chirurgicale. Les yeux manquaient, mais la mâchoire, le nez, la calvitie naissante... Edward sentit sa gorge se serrer. Il ne connaissait pas cet homme. Ce n'était pas le scarifié. Ce n'était aucun des visages qu'il croisait dans Whitechapel.
Mais le sternum était bizarrement creusé, comme si quelqu'un avait posé le pied sur la poitrine du mort pour l'enfoncer dans les flammes. Abberline suivit son regard.
— Vous avez remarqué ça aussi, dit-il doucement. Le feu ne fait pas ce genre de choses tout seul. Quelqu'un l'a maintenu là.
Edward ne répondit pas. Il fixait la poitrine, la cavité sombre, et il pensait à sa lettre. À Sterling Wharf. À ce qu'il avait osé demander au tueur de faire.
— Commissaire, dit-il d'une voix qu'il ne reconnut pas. Il y a quelque chose dans sa main.
Abberline souleva le bras du mort. Les doigts étaient refermés sur un fragment de papier à moitié calciné, avec des bords irréguliers, comme déchiré d'une page écrite à la main. Edward le vit. Il lut ce qu'il restait d'une phrase, écrite d'une encre bleue familière, avec une écriture penchée vers la gauche, obstinée, marquée d'un t unique souligné d'un geste rapide.
Ses propres mots.
"La fabrique de chandelles. C'est là qu'il faut aller."
Abberline regarda le papier, puis Edward, puis de nouveau le papier. Il ne dit rien. Mais dans ses yeux, Edward vit le piège se refermer. La lettre n'avait pas été lue par le tueur avant d'atteindre son destinataire. Elle avait été lue *sur le corps*, plantée là comme une signature. Ou alors — et c'était encore pire — quelqu'un avait copié sa lettre, avait su exactement où il la posterait et avait décidé de faire du mensonge d'Edward une scène de crime réelle.
Edward recula d'un pas.
Il sentit le mouvement derrière lui. Un frisson froid sur sa nuque. Il se retourna — et la vit. La femme au châle sombre, debout à une dizaine de mètres, au milieu de la foule des badauds, qui ne regardait ni le brancard ni les pompiers. Elle le regardait, lui, droit dans les yeux. Puis elle tourna les talons et s'évanouit dans la fumée.
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