Le Faussaire de Whitechapel
Lire le chapitre 14: Aftermath in the Fog
La pluie s'était mise à tomber, fine et tenace, comme si la ville elle-même voulait laver les cendres du petit matin. Edward marchait sans but dans les rues qui se vidaient, le mouchoir de Mary brûlant dans sa poche intérieure comme une braise contre sa poitrine. Chaque pas le portait plus loin du commissariat, plus loin d'Abberline, plus loin de la seule autorité qui pourrait peut-être encore le sauver — ou l'enfermer à jamais.
Il s'arrêta sous l'auvent d'une boutique de barbier fermée, les mains tremblantes. Le mouchoir. Le sang de Mary. Quelqu'un l'avait placé là, sur son oreiller, dans sa chambre, pendant qu'il cherchait une morte qui n'était peut-être pas morte. Le scarifié voulait qu'il le trouve. Le scarifié voulait qu'il agisse.
Quoi, exactement ?
Edward ferma les yeux. La pluie tambourinait contre le verre dépoli, et il entendait encore le craquement de l'usine en feu, le cri étouffé d'un homme dont il ne connaîtrait jamais le nom. Sa fausse lettre avait tué. Pas le tueur — lui. Edward Graves, journaliste déchu, fournisseur de détails macabres pour un monstre qui les lisait comme des instructions.
Il rouvrit les yeux. Il devait aller voir Abberline. C'était la seule chose sensée à faire. Le mouchoir était une preuve, et même si elle l'incriminait, la cacher le rendrait plus coupable encore aux yeux de l'inspecteur.
Le commissariat de Whitechapel sentait l'eau de Javel et la sueur froide. Abberline était à son bureau, une tasse de thé refroidi devant lui, les yeux rougis par une nuit blanche. Il leva la tête quand Edward entra, et son regard se fit dur.
« Vous avez quelque chose à me dire, Graves ? »
Edward posa le mouchoir sur le bureau, entre eux deux, soigneusement déplié. Le tissu blanc était maculé d'une tache brune, desséchée, qui formait presque une carte de l'île de Man. Abberline le regarda, puis leva lentement les yeux.
« Où l'avez-vous trouvé ? »
« Sur mon oreiller. Cette nuit, ou ce matin — je ne sais pas exactement. Je suis rentré chez moi après l'incendie, et il était là. »
« Sur votre oreiller. » La voix d'Abberline était plate. « Vous voulez me faire croire que quelqu'un entre chez vous comme dans un moulin, pose un mouchoir ensanglanté sur votre lit, et repart sans laisser de trace ? »
« Je ne vous demande pas de me croire. Je vous demande de le voir. C'est le mouchoir de Mary Kelly. Je le reconnaîtrais entre mille. »
Abberline examina le tissu sans le toucher. Son pouce caressa sa moustache. « Et qu'est-ce qu'il ferait, votre mouchoir, chez vous ? »
« C'est bien la question. » Edward s'assit sans y être invité, la fatigue lui nouant les épaules. « J'ai cherché Mary toute la journée. La couturière qui loge à côté de chez elle l'a vue parler à un homme balafré — elle l'a décrit comme… comme celui qui m'a contacté. Mary est vivante, inspecteur. Je le sais. Je le sens. »
Abberline renifla. « Vous le sentez. Vous êtes médium, maintenant ? »
« Je suis journaliste. J'observe. Et ce que j'observe, c'est qu'on me pousse dans une direction précise. Le mouchoir sur mon oreiller, l'homme balafré qui se montre quand il le veut, la femme au châle sombre qui apparaît à chaque scène de crime. Quelqu'un orchestre tout cela. Quelqu'un qui veut que je cours après Mary plutôt que de rester ici à vous regarder mettre des menottes autour de mes poignets. »
Un long silence. La pluie tambourina contre la vitre sale du commissariat. Abberline se pencha en arrière, les mains croisées sur le ventre.
« Vous avez raison sur un point, Graves. Vous êtes mon principal suspect. Cette lettre trouvée sur le corps dans l'usine — votre écriture, votre papier, vos mots. Et maintenant vous arrivez avec un mouchoir qui appartiendrait à une femme disparue que vous êtes le seul à croire vivante. Vous voulez que je suive quoi, là-dedans ? »
« Je veux que vous gardiez le mouchoir. Faites-le analyser. Comparez le sang. Si c'est celui de Mary Kelly, vous saurez qu'elle saignait encore quand on a coupé ce tissu. Et si elle saignait encore, c'est qu'elle était vivante après son départ de sa chambre. »
Abberline fronça les sourcils. Il prit enfin le mouchoir entre deux doigts, le souleva à la lumière, le retourna. Au dos, une lettre brodée à l'encre délavée — un *M* maladroit, comme fait à la hâte.
« Ce n'est pas une preuve de vie, Graves. C'est une preuve que vous aviez un objet lui ayant appartenu. »
« Je sais. » Edward se leva. « Mais c'est tout ce que j'ai. Et je vais la retrouver avant que votre tueur ne le fasse. »
Abberline le regarda sortir sans dire un mot. Mais quand Edward eut la main sur la poignée, l'inspecteur parla, la voix plus basse.
« Graves. Si vous trouvez quelque chose, ramenez-le-moi. Ne jouez pas les héros. Ce que vous avez semé avec vos lettres, vous ne pourrez pas le récolter tout seul. »
Edward ne se retourna pas.
La pluie avait cessé, laissant une brume grasse s'accrocher aux toits comme des toiles d'araignée. C'était le Londres qu'Edward avait appris à haïr et à aimer — cette ville qui avalait les secrets et crachait des scandales. Il marcha vers Commercial Street, où il savait trouver ce qu'il cherchait : deux garçons aux yeux trop vifs qui traînaient près des entrepôts de sel, prêts à vendre leur temps pour quelques pièces.
Tommy était un rouquin de quatorze ans, un visage couvert de taches de rousseur et une insolence qui lui avait valu plus d'une correction. Son acolyte, un dénommé Billy, était plus petit, plus nerveux — il observait les passants comme s'il notait mentalement leurs poches.
Edward les héla. « Vous voulez gagner une couronne chacun ? »
Tommy cracha par terre. « Qu'est-ce qu'il faut faire pour ça ? »
« Trouver une femme. Mary Kelly. Elle est rousse, environ vingt-cinq ans, jolie — ou peut-être pas si jolie maintenant. Elle travaille dans le quartier. On l'a vue pour la dernière fois près de sa chambre, rue Miller's Court. Elle parlait à un homme avec une cicatrice sur la joue, du côté gauche. »
Billy échangea un regard avec Tommy. « Une rousse ? Y'a beaucoup de rousses, monsieur. Et vous voulez qu'on cause avec les filles du trottoir ? Elles nous mordront comme des chiens galeux. »
« Vous leur dites que vous cherchez une amie à M. Graves du *Chronicle*. Que je veux l'aider. Et si elles vous donnent des informations, vous revenez me voir au pub à l'angle de Fashion Street. Le Chatterbox. Vous connaissez ? »
Tommy hocha la tête. « Le bar à Verity. Ouais. On sait. » Il tendit la main. « On prend l'argent d'abord. »
Edward sortit deux couronnes de sa poche — le peu qui lui restait de sa dernière avance. Il les posa dans la paume sale de Tommy, qui les fit disparaître dans une poche intérieure en un éclair.
« Et si on trouve la femme ? demanda Billy.
— Vous venez me chercher. Où que je sois. Et vous ne parlez à personne d'autre, compris ? Pas à la police. Pas aux hommes balafrés. Personne. »
Les deux garçons hochèrent la tête et disparurent dans la brume, se fondant dans les ruelles comme s'ils en avaient toujours fait partie. Edward resta un instant immobile, le cœur battant contre ses côtes. Il venait d'envoyer deux enfants chercher une femme que la moitié de Londres croyait morte, et s'il avait tort, il avait envoyé deux enfants dans les griffes du même monstre qui avait brûlé un homme dans une usine pour lui.
Il chassa cette pensée et se dirigea vers le Chatterbox.
Le pub était sombre, enfumé, peuplé d'hommes qui parlaient à voix basse pour ne pas être entendus dés. Sarah Doyle était assise à la table du fond, devant un verre de gin presque vide et une pile de journaux cornés. Elle leva les yeux quand Edward entra, et il lut dans son regard un mélange de colère et de compassion.
« Asseyez-vous, Eddie. Vous avez une tête de chien battu. »
Il s'assit. Elle lui poussa un verre qu'il n'avait pas commandé — elle l'attendait donc depuis un moment. « Vous savez, dit-il.
— Je sais que vous avez écrit ces lettres. » Sa voix était basse, presque tendre, mais ses yeux étaient durs. « Trois lettres au commissariat, signées d'un nom que vous aviez inventé pour votre grande enquête sur la misère de Whitechapel. Des détails que vous aviez imaginés pour rendre le texte plus vivant. Et maintenant chacun de ces détails se retrouve sur des cadavres. » Elle buvait une gorgée, le laissant mariner. « Je suis journaliste, Eddie. J'ai des informateurs à moi. Et l'un d'eux m'a dit qu'on vous avait vu écrire dans une cabine de Fleet Street la veille de l'incendie. J'ai fait le calcul. »
Edward ne chercha pas à nier. À quoi bon ? Elle était la seule personne à Londres qui pouvait peut-être encore lui faire confiance, et il venait de passer les dernières vingt-quatre heures à mentir à tous les autres.
« Alors vous savez ce que j'ai fait. Et vous voulez toujours m'aider ? »
Sarah rit, un rire court, sans joie. « Je veux l'histoire, Eddie. La grande histoire. Le journaliste déchu qui devient involontairement le maître d'œuvre d'un tueur en série. Quand vous finirez en prison — ou mort — je serai la seule à pouvoir raconter la vérité. Alors oui, je vais vous aider. Mais à mes conditions. »
« Lesquelles ? »
Elle se pencha en avant, les coudes sur la table. « Je vous accompagne. Partout. Je veux voir Mary si vous la trouvez. Je veux être là quand vous rencontrerez le scarifié. Et à la fin — quelle qu'elle soit — je publie. Vous ne pourrez pas me demander d'attendre que votre carrière soit réparée ou que vous soyez innocenté. Je publie, Eddie. Parce que si je ne le fais pas, ce monstre écrira l'histoire à ma place. »
Edward la regarda un long moment. Il buvait son gin sans le goûter, sentant le verre froid contre ses doigts encore tremblants. Dehors, la brume commençait à se lever, révélant les contours sales des toits de Whitechapel.
« Marché conclu », dit-il enfin.
Sarah sourit — pas un vrai sourire, mais un demi-sourire d'arme chargée. Elle tendit la main et serra la sienne. « Alors commençons, Eddie. Par où on commence ? »
Edward reposa son verre. Il pensa au mouchoir sur le bureau d'Abberline, aux deux garçons qui couraient dans les ruelles, à la femme au châle sombre qui le regardait de la brume, à l'homme balafré qui savait tout de lui, y compris peut-être ce qu'il allait faire maintenant.
« On commence par la seule personne que je suis sûr de pouvoir trouver. L'homme balafré. Il me cherche — il est temps que je le cherche à mon tour. »
Il se leva, laissant quelques pièces sur la table pour son verre. Sarah le suivit sans un mot, et ils sortirent ensemble dans la brume qui commençait à retomber, deux silhouettes qui se fondaient dans la ville comme des fantômes.
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