Le Faussaire de Whitechapel
Lire le chapitre 16: The Debt Collects
Le crépuscule d'octobre étirait des ombres sales sur Commercial Road quand Edward entendit le pas derrière lui. Pas furtif. Pas pressé. Un pas de propriétaire, de celui qui sait que sa proie ne peut plus fuir.
— Monsieur Graves.
Edward s'immobilisa. Il aurait pu courir, foncer dans la foule des ouvriers qui regagnaient leurs taudis, disparaître dans un dédale de ruelles qu'il connaissait mieux que quiconque. Mais on ne court pas devant Sam Fletcher. On négocie. On prie. On paie.
Il se retourna.
Sam se tenait à trois pas, compact comme un coffre-fort, sa mâchoire grêlée luisant sous le bec de gaz. Deux silhouettes massives patientaient derrière lui, des marteaux de riveur pendus négligemment à leurs ceintures.
— La somme, dit Sam d'une voix lasse, comme s'il répétait une leçon pour la centième fois.
— Je n'ai pas encore…
— Tu n'as jamais. Depuis mai. Tes billets à ordre, c'est de la bouillie. Ta montre est au clou. Ta plume est sèche.
Edward fouilla instinctivement sa poche, se souvint qu'il n'avait pas un penny. Il avait dépensé ses derniers shillings pour les deux gamins qui cherchaient Mary à travers Whitechapel, pour leur pain et leurs bottes neuves.
— Donne-moi une semaine.
Sam rit. C'était un bruit sans joie, une expiration de fumée entre des dents jaunies.
— Une semaine ? Dans une semaine, tu seras au fond de la Tamise avec des briques dans les poches, et mes hommes devront se trouver une autre distraction.
Un geste. L'un des hommes s'avança. Edward recula instinctivement, heurta le mur de briques humides. Son cœur tambourinait contre ses côtes, et dans sa tête, une seule pensée : s'il meurt ici, Mary disparaît. Le Scarifié gagne. Abberline ne saura jamais.
— Écoutez-moi, dit-il, la gorge sèche. J'ai quelque chose de plus précieux que de l'argent.
Sam releva un sourcil.
— Ton cadavre, c'est aussi précieux. Ça efface ta dette pour l'éternité.
— Le tueur de Whitechapel.
Silence. Les yeux de Sam se plissèrent, calculateurs comme deux fentes dans une tirelire. L'homme qui détenait tous les secrets d'Aldgate évalua la viande que représentait Edward.
— Les journaux sont pleins de ce nom. Le cordonnier de Grace Alley, celui de Hanbury Street. Qui ne l'a pas entendu ?
— Vous entendez des histoires, dit Edward, plus vite que sa raison. Moi je sais où il va frapper.
— Toi, un journaliste ruiné, tu sais où le démon va frapper ?
Edward sentit une bouffée de fièvre lui monter aux joues. Le mensonge suivant sortit tout seul, dressé par des années de métier pour survivre :
— Je suis en contact avec lui. Il m'écrit. Il me confie ses plans. Il veut être compris, et je suis le seul qui l'écoute vraiment.
Le visage de Sam resta un masque, mais quelque chose bougea derrière. C'était une issue, pour l'homme qui commerçait avec la police, les avocats et les assassins : la marchandise la plus chère de Londres, c'était l'information. Et personne ne la payait plus cher que ceux qui voulaient arrêter le tueur… ou ceux qui voulaient lui vendre des armes.
Une main épaisse s'abattit sur l'épaule d'Edward. Pas un coup. Une invitation à avancer.
Nous marchons.
Ils traversèrent deux rues dans un silence que seul le fracas des fiacres troublait. Sam menait, Edward juste derrière, les deux hommes en éventail pour lui barrer toute fuite. Il pensa à Sarah, à sa promesse de l'épaule au « Chatterbox » dans deux heures. Elle attendrait. Sarah attendrait toujours, c'était bien ce qui l'inquiétait.
Ils pénétrèrent dans l'arrière-boutique d'un prêteur sur gages de Watney Street. Odeur de moisi, de sueur et de naphtaline. Sam referma la porte derrière lui. Les deux molosses restèrent dehors, mais leurs ombres écrasées sur le verre dépoli donnaient l'impression d'un tribunal.
Assieds-toi, dit Sam en désignant une chaise. Il s'installa de l'autre côté d'un bureau couvert de papiers, un revolver posé négligemment à portée de main, comme un presse-papiers.
— Parle-moi du démon.
Edward s'assit. Sa bouche était sèche comme du journal du matin.
— Je ne te donnerai pas son nom, parce que je ne l'ai pas encore identifié. Mais je sais où il sera. Hanbury Street. Dans trois jours. Il m'a donné rendez-vous.
— Un rendez-vous avec un tueur. Et tu veux échanger ça contre ta dette ?
— Donne-moi une semaine. Si je ne te rapporte pas quelque chose de tangible — son identité, son adresse, un organe si tu préfères — tu feras ce que tu voudras. Je serai là.
Sam caressa la crosse du revolver, ses yeux jaunes rivés sur Edward comme une mesure de dette en attente d'intérêt.
— Tangible. C'est un mot de journaliste. Tu as appris à employer le mensonge poli pour l'argent, n'est-ce pas, Graves ?
— J'ai appris à survivre.
— Alors, donnons-nous un délai plus court. Trois jours. Le temps de ton rendez-vous démoniaque. Tu me ramènes la preuve que tu as rencontré celui qui a signé ton roman épistolaire — ou tu me laisses laisser mes hommes te ramener à moi. Dans un état qui t'empêchera d'écrire l'histoire de quoi que ce soit.
Edward déglutit. Le marché était simple. Trois jours pour approcher le Scarifié, pour l'attirer dans un piège et rapporter à Sam un gage de victoire. Après, il réglerait avec Abberline, avec Sarah, avec la loi.
Il hocha la tête.
— Marché conclu.
Sam sourit, un plissement de peau de chèvre.
— Une dernière chose. Avant de te laisser partir, je veux que tu m'écrives un mot.
— Un mot ?
— Une lettre de remerciement. Adressée à ta rédaction. Comme celle que tu as écrite à la police. Exactement le même style. Pour que je sache que le démon a un seul visage.
Le sang d'Edward ne fit qu'un tour. Il savait. Sam savait, pour les fausses lettres, pour les détails inventés, pour le mensonge qu'il avait maintenu devant Abberline. L'homme qui tenait les secrets d'Aldgate ne lui avait jamais tendu ce piège par le hasard. Il avait eu connaissance dès le premier jour.
— Tu t'es servi de moi, bredouilla Edward. Tu savais que le tueur lisait mes lettres.
Je savais que tu te servais des notes que je vendais à ta rédaction pour écrire des lettres à la police. Je ne pensais pas que le fleuve allait les remonter jusqu'à toi. Mais le passif s'alourdit, mon garçon. C'est ce qui arrive quand on contracte des dettes auprès de gens qui lisent mieux que les propriétaires de journaux.
Sa voix était un murmure de comptoir, calme comme la lame qui glisse.
— Alors je te propose autre chose. Tu veux que j'oublie ta dette ? Tu me donnes le nom de ton contact. Celui qui t'a donné rendez-vous à Hanbury Street. Et tu me donnes la chose la plus précieuse que tu portes avec toi depuis la mort du boucher.
— Quoi donc ?
— La lettre originale. Celle que tu as écrite au Scarifié. Pour qu'au tribunal, on voie que si le tueur est habile, la main qui a tracé le plan est la tienne.
Edward comprit, tardivement, avec la nausée froide du joueur qui voit le hasard tomber sur la mauvaise case : Sam ne voulait pas l'argent. Il ne voulait pas la dette. Il voulait le contrôle d'une histoire que Londres entière convoitait — la preuve que le tueur de Whitechapel était l'élève d'un journaliste. Et pour cela, il fallait une part du corps du délit.
La pièce se refermait comme une serre. Dans trois jours, il faudrait marcher vers Hanbury Street, affronter le Scarifié et l'évidence de ses propres mensonges. Et maintenant, contre lui : Sam, Abberline et sa dette dont il pensait s'être libéré.
Il se leva, le dos raide.
— Je t'apporterai la lettre. En échange du silence jusqu'à l'aube de la rencontre.
— Marché conclu, répéta Sam. Maintenant, va. Il y a un démon qui t'attend.
Dehors, le brouillard violet du soir avalait la rue. Edward marcha, tête baissée, les mains dans les poches, les numéros des maisons défilant comme des jurés muets. Au coin de Watney Street, il surprit une silhouette dans l'embrasure d'une porte cochère : une femme en châle sombre, un visage blanc qui se tourna légèrement pour le regarder passer.
La femme de l'incendie.
Il s'élança dans sa direction, mais la brume referma sa mâchoire sur elle. Il ne resta qu'une porte close et le tintement d'un rideau qui retombait.
Respiration coupée, Edward se força à continuer, son cœur battant contre ses faux espoirs. Il portait déjà la mort de la boutique de Sam dans sa poitrine, et maintenant cette femme le suivait à travers tout Londres, comme si elle voulait graver la signature de sa propre dette dans les brèches de son âme.
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