Le Faussaire de Whitechapel
Lire le chapitre 19: The Pocket Watch
La pluie battait les vitres du poste de police quand deux agents le soulevèrent de sa chaise. Edward n'eut pas le temps de protester. Les menottes claquèrent autour de ses poignets avec une précision terrible.
« Vous faites une erreur, haleta-t-il. Je suis journaliste. J'ai des sources. Je— »
L'agent qui le tenait ne répondit pas. Il poussa Edward dans le couloir humide, vers une porte qu'il connaissait trop bien. Celle du bureau d'Abberline.
L'inspecteur était debout derrière son pupitre, les mains croisées dans le dos, le visage de marbre. Sur le bois, entre eux, trônait une montre à gousset en argent, ouverte, son couvercle luisant sous la faible lumière. Edward la reconnut immédiatement.
Sa gorge se serra.
« Asseyez-vous, Graves. » La voix d'Abberline était plate, épuisée.
Edward obéit. Les agents restèrent derrière lui, présence pesante.
Abberline saisit la montre et la fit pivoter entre ses doigts. « Vous reconnaissez cet objet ? »
Edward chercha une réponse qui ne l'enfoncerait pas davantage. « C'est… une montre. J'en ai vu des centaines. »
« Bien sûr. » Abberline l'approcha de la lampe. « Celle-ci a des initiales gravées à l'intérieur du boîtier. E.G. Edward Graves. Vous les reconnaissez, celles-là ? »
Le monde d'Edward vacilla. La montre qu'il avait donnée à Sam en garantie. Le revendeur l'avait vendue — ou quelqu'un la lui avait prise. Et cette personne l'avait plantée près du second corps, au bord des docks, à côté d'une lettre que seul Edward avait pu écrire.
L'étau se refermait.
« Je peux expliquer, dit-il, la voix rauque. Cette montre a été volée. Je l'ai laissée en garantie à un prêteur sur gages. Samuel O'Connor. Vous pouvez le vérifier. »
Abberline reposa la montre avec une lenteur délibérée. « O'Connor. Le receleur du quartier de Spitalfields. » Il releva les yeux. « Celui-là même qui a été retrouvé mort il y a deux heures, la gorge ouverte, dans son arrière-boutique. Le corps encore chaud. »
Le souffle d'Edward se coinça. Sam. Mort. Dans son arrière-boutique. Le prêteur savait trop de choses — les lettres, le nom de famille, la montre avec les initiales. Le tueur faisait le ménage.
Et il tendait un piège parfait : Edward était le seul homme à avoir un mobile pour se débarrasser de quiconque connaissait ses forgeries.
« Je n'ai tué personne, dit Edward. Et je n'étais pas à Spitalfields ce soir. J'étais chez moi. Il y a une femme qui peut le confirmer. Une femme avec des cicatrices. »
Abberline arqua un sourcil. Une femme avec des cicatrices, sur le pas de sa porte, à cette heure. Il nota quelque chose. « Et cette femme a laissé son nom ? »
Edward ferma les yeux. Elle ne lui avait pas donné de nom. Elle était apparue comme une apparition, elle avait parlé de survivre au tueur, elle lui avait dit que son piège allait échouer. Et elle était repartie dans la brume.
« Non, murmura-t-il. Mais elle existe. Elle… »
La voix d'Abberline le coupa, plus douce, plus dangereuse aussi. « Graves. Vous avez fabriqué des lettres. Vous avez menti à Scotland Yard. Vous avez manipulé une enquête entière pour sauver votre carrière. Et maintenant, il y a deux corps — bientôt trois avec O'Connor — et votre montre dans le premier, votre écriture dans le second, votre dette et votre secret dans le troisième. » Il s'appuya sur le pupitre. « Si j'étais un jury, je vous pendrais dès ce soir. »
Edward fixa la montre. L'argent terni, le boîtier rayé — elle avait passé des années dans sa poche, souvenir de son père, dernier vestige d'une vie honnête. Il l'avait donnée à Sam avec une poignée de main et une promesse : trois jours pour trouver l'original de la lettre forgée. Et Sam avait dû la revendre presque aussitôt, à un acheteur qui cherchait précisément une montre avec des initiales.
Le tueur n'avait pas seulement lu ses lettres. Le tueur le connaissait. Il savait où Edward vivait, qui il fréquentait, et maintenant, il possédait un objet qui portait son nom.
« L'homme qui a acheté cette montre, dit Edward lentement. Il porte des cicatrices. Sur le visage, le long de la mâchoire. Il fréquente les ventes aux enchères privées, il collectionne mes lettres. Il était à la boutique de Sam. Et il l'a tué pour récupérer ça. »
Abberline croisa les bras. « Et cet homme vous veut quoi, exactement ? »
Edward entendit la question pour ce qu'elle était — un piège. Une occasion de s'enfoncer. Mais il vit aussi la faille : Abberline ne l'avait pas encore fait emmener en cellule. L'inspecteur doutait.
« Il veut que je sois suspicieux, dit Edward. Il écrit des lettres qui imitent les miennes. Il tue selon mes fictions. Il a appris que je fabriquais des documents. Et maintenant… » Il désigna la montre. « Il veut que vous me voyiez comme lui. Comme un miroir. »
« Un miroir. » Abberline répéta le mot lentement, comme s'il le goûtait. « Le tueur a signé sa dernière lettre du nom de "Le Miroir". Vous êtes au courant ? »
La pièce sembla se rétrécir. Edward ne l'était pas. Sarah ne le lui avait pas dit. La femme aux cicatrices, non plus. Un nouveau nom, une signature, un jeu.
Il secoua lentement la tête. « C'est la première fois que je l'entends. Mais ça a du sens. Il me copie. Il me reflète. Et il veut me faire porter sa propre image. »
Un long silence s'étira entre eux, chargé de tension, de pluie, d'heures perdues.
Finalement, Abberline se redressa. Il glissa la montre dans sa poche et contourna le pupitre.
« Vous allez rester ici, Graves. Le temps que je vérifie vos histoires. » Il fit signe aux agents. « Cellule trois. Qu'on ne le laisse voir personne. »
Edward ne protesta pas. Mais alors que les agents le tiraient vers la porte, il jeta un dernier regard à Abberline.
« L'inspecteur qui a ouvert ma lettre, dit-il. Celle que personne n'aurait dû voir. Vous l'avez trouvé, oui ? »
Abberline ne répondit pas. Mais son regard — un flash bref, à peine perceptible — trahit ce qu'il ne dirait pas.
Il n'était pas sûr que la fuite vienne de son service.
Edward fut poussé dans le couloir. La porte de la cellule trois s'ouvrit avec un grincement de métal rouillé. Et alors que la serrure claquait derrière lui, il comprit une chose avec une clarté glaciale :
Le tueur n'était pas seulement informé de ses lettres. Le tueur était informé de ses mouvements, en temps réel, depuis le début. Et s'il connaissait chaque pas d'Edward... qui d'autre, à Scotland Yard, travaillait pour lui ?
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