Le Faussaire de Whitechapel
Lire le chapitre 20: Escape from the Yard
La cellule puait la sueur et le désespoir. Edward comptait les fissures dans le plâtre humide pour la troisième fois quand la serrure cliqueta. Il se leva d'un bond, le cœur cognant contre ses côtes. Un gardien qu'il n'avait jamais vu se tenait dans l'embrasure, les yeux ailleurs, une clé pendue à son poignet.
— Sortez, dit-il sans le regarder. Et ne revenez jamais.
Edward ne posa pas de question. Il passa devant l'homme, longea le couloir faiblement éclairé, descendit les escaliers de pierre. Dans le hall d'entrée, une silhouette l'attendait près de la porte, le col de son manteau relevé, une casquette d'homme enfoncée sur des cheveux tirés en arrière.
Sarah Doyle.
Elle le dévisagea un instant, puis hocha la tête. Dehors, la pluie tombait fine et grise sur Whitehall. Edward inspira une grande goulée d'air humide, l'air saturé de charbon et de fumée de tabac, l'air libre.
— Vous avez payé le gardien, dit-il, la voix rauque.
— J'ai fait mieux. Je lui ai dit que vous étiez un indicateur infiltré, que votre arrestation était une erreur d'aiguillage, et qu'un supérieur anonyme attendait votre libération discrète avant minuit. Les hommes qui travaillent la nuit croient facilement ce qui les arrange. Il a fallu la bague de ma mère, aussi. Et un billet de cinq livres. Il faut bien que sa mémoire soit courte.
Edward se passa une main sur le visage. Il n'avait pas dormi depuis deux jours, ses habits étaient froissés, sa barbe naissante lui grattait le menton. Il portait encore la marque des menottes comme un bracelet invisible.
— Abberline va me chercher partout.
— Certainement. C'est pourquoi vous ne devez pas vous montrer plus d'une heure au même endroit. Et vous avez une dette envers moi, monsieur Graves. Nous allons la payer ensemble.
Elle entraîna Edward dans une rue latérale, puis une autre, jusqu'à un fiacre qui l'attendait, cheval fumant sous la pluie. Elle fit signe au cocher, tira la porte, et ils s'engouffrèrent dans l'obscurité relative de la voiture. Le fiacre partit, les roues grinçant sur les pavés mouillés.
— Où allons-nous ?
— J'ai réfléchi, dit-elle, sortant une carte de sa poche. Vous m'avez parlé de votre plan, de la lettre piège, du rendez-vous de Hanbury Street. Et de la femme balafrée qui vous a prévenu. Ce que vous m'avez dit sur ses cicatrices, sa voix, sa façon de vous connaître — j'ai peut-être quelqu'un qui peut nous aider.
— Qui ?
— Un ancien chirurgien militaire, du nom de MacAllister. Il tient une maison discrète près de Soho où les gentlemen du demi-monde viennent faire retaper leur visage quand la justice s'intéresse de trop près à eux, ou quand leurs maîtresses deviennent trop curieuses. Si quelqu'un a vu un homme à la cicatrice caractéristique, c'est lui. Car une cicatrice comme celle-là — il l'a peut-être faite lui-même.
Edward digéra l'information. L'idée d'un homme qui aurait reçu sa balafre sur la table d'un chirurgien véreux lui donnait une image plus précise du tueur : quelqu'un qui tentait de changer d'apparence. Pourquoi ? Pour fuir une reconnaissance ? Ou pour devenir quelqu'un d'autre ?
Le fiacre traversa la Tamise par le pont de Waterloo, puis sinua dans les ruelles étroites de Soho. Sarah fit arrêter le cocher à l'angle d'une rue sombre, presque aveugle, où une lanterne à gaz jetait une lueur jaune et dansante sur une façade anonyme. Une plaque de cuivre terni indiquait : « Dr A. MacAllister, consultations privées. Entrée par la cour. »
Sarah paya le cocher avec une pièce qu'elle faisait rouler entre ses doigts, puis conduisit Edward vers un passage recouvert d'un porche en fer forgé. Elle frappa trois coups. Un entrebâillement se fit une seconde plus tard, un œil parut, une voix rocailleuse répondit :
— C'est pour quoi ?
— Sarah Doyle. Je suis attendue.
La porte s'ouvrit sur un vestibule éclairé à la bougie. Un petit homme râblé, une barbiche blanche mal taillée, les observait. Il serra Sarah par l'épaule comme un vieil ami, puis jeta un regard méfiant à Edward.
— Il est avec vous ? Il sent la cellule.
— Il est avec moi, confirma Sarah.
MacAllister les fit passer dans une pièce en désordre, encombrée de livres médicaux, d'outils de couture inoxydables, et d'un immense miroir dont le tain était craquelé. Sur un mur, une planche portait des photographies de visages avant et après — des hommes à la mâchoire recomposée, aux oreilles réduites, aux cicatrices atténuées. Edward ne put s'empêcher de frissonner.
— Vous me cherchez un homme, dit le vieux médecin en s'asseyant dans un fauteuil de cuir. Vous m'avez écrit, Sarah, une lettre pleine de mots prudents. Un homme à la cicatrice. Vous savez que je connais la moitié des visages refaits de Londres, et une partie de l'autre moitié.
— Une cicatrice qui commence ici, dit Sarah, traçant une ligne imaginaire depuis son oreille gauche jusqu'à sa mâchoire. Profonde, comme un coup de rasoir. Pas une blessure de guerre — pas une estafilade militaire. Une marque propre, presque chirurgicale. La peau autour est restée pâle, comme si elle n'avait jamais pris le soleil.
MacAllister plissa les yeux, prit ses lunettes sur le bureau, les chaussa, et examina Sarah comme s'il la consultait pour elle-même.
— Une cicatrice nette, qui part de l'oreille gauche… Il y a trois ans, un jeune homme m'est venu, recommandé par une femme qu'il m'a dit être sa mère. Il avait la moitié gauche du visage lacérée, du front jusqu'au menton. Une affaire familiale, disait-il. Il voulait que je l'atténue. Mais il n'était pas venu pour la faire disparaître — il voulait la rendre plus nette. Plus droite. Plus reconnaissable. Je lui ai demandé pourquoi. Il m'a répondu : « Pour que les gens la remarquent moins, docteur, ils retiennent le trait plutôt que le visage. » Curieux. Je n'ai jamais oublié cette phrase.
Edward s'avança d'un pas.
— Vous lui avez fait cette opération ?
— Je l'ai fait. Sur sa caisse, il m'a payé en or, sans discuter le prix. Il m'a dit qu'il s'appelait Blackwell, mais les hommes qui paient en or et se font refaire le visage le mardi ne s'appellent jamais comme ils le disent.
— Vous sauriez le reconnaître aujourd'hui ?
MacAllister caressa sa barbiche, hésita.
— Si je le voyais en face, oui. Mais je ne l'ai jamais revu. En revanche, Sarah, vous vous souvenez de ce que je vous ai dit sur le club des collectionneurs ?
Sarah hocha la tête.
— Quel club ? demanda Edward.
— Un cercle privé, cour de Derwent Street. Des gentlemen qui collectionnent les lettres, les autographes, les documents historiques — des souvenirs de crimes, parfois. Je le sais car certains de mes clients m'ont recommandé pour des restaurations de sceaux et de parchemins. On raconte qu'on y a vu un homme avec une cicatrice impressionnante, qui achète des lettres originales de criminels. Un homme silencieux, mais généreux.
Une décharge électrique parcourut la nuque d'Edward. La vente aux enchères de la lettre du meurtrier. L'homme balafré qui avait surenchéri pour rafler la pièce avant de tuer le boucher. Tout convergeait.
— Il faut que nous y allions, dit Edward. Ce soir.
MacAllister leur indiqua l'adresse exacte et les modalités d'accès — un code : deux coups, pause, trois coups. Une heure du matin. Des chandelles rouges à la fenêtre, pour les soirées de récitation de lettres rares.
Deux heures plus tard, Edward et Sarah se tenaient devant une porte cochère de Derwent Street, sous une pluie qui redoublait d'intensité. Edward avait troqué ses habits de cellule contre des effets d'occasion achetés à la hâte chez un fripier de Soho — un manteau trop large, un haut-de-forme cabossé, une canne qu'il n'avait aucune intention d'utiliser comme support. Le code fut frappé, la porte s'ouvrit.
La salle du club était voûtée, lambrissée d'acajou, éclairée de dizaines de bougies fichées dans des chandeliers de bronze. Des hommes en habit noir se penchaient sur des vitrines de verre, de fines loupes jetées sur les reliures. Au centre, derrière un pupitre, un héraut lisait des lettres d'une voix monocorde. Edward entendit une correspondance de Lord Byron, puis un fragment attribué à un empoisonneuse du siècle dernier.
Sarah marcha près de lui, la tête basse, cherchant des yeux. Soudain, elle saisit son bras.
— Là-bas. Le fond de la salle. L'homme près de la colonne, vêtu de gris.
Edward suivit son regard. Il vit l'homme de la vente aux enchères. Celui qui avait acheté la lettre, puis tué le boucher. La balafre luisait sous la lumière des bougies, plus nette, presque dessinée.
L'homme était seul, un verre de cognac à la main, contemplant un cadre de verre posé sur une table. Edward devina de loin une écriture fine, encre bleu-noir. Une de ses propres lettres. Le sang d'Edward se glaça dans ses veines, il se faufila entre deux gentlemen et avança vers la colonne.
À trois mètres de lui, l'homme se retourna comme s'il avait senti sa présence. Leurs regards se croisèrent. Une seconde de reconnaissance mutuelle — la profondeur de la balafre, la froideur des yeux gris. Mais au lieu de fuir, l'homme sourit lentement, sans chaleur, comme on sourit à une vieille connaissance.
— Monsieur Graves, dit-il d'une voix basse, presque poli. Nous finissons toujours par nous rencontrer, n'est-ce pas ? Le miroir ne peut chasser son reflet.
Edward fit un pas en avant, tendit la main pour l'attraper — mais l'homme laissa tomber son verre, qui se brisa sur le parquet, puis se retourna et fonça vers une porte latérale. Edward se lança à sa poursuite, bouscula un serveur, renversa un plateau de bocaux. Sarah cria derrière lui. Il traversa la pièce en quelques enjambées, déboucha dans un couloir sombre, entendit une porte claquer.
Lorsqu'il la franchit, il déboucha dans une ruelle humide et vide. Des poubelles, des chats, le bruit de la ville qui ronronne au loin. L'homme était déjà partie.
Edward rentra, le souffle court, trempé de pluie et de colère. Sarah l'attendait, pâle, les mains serrées sur son sac.
— Il vous connaissait, dit-elle. Il vous connaissait par votre nom. Et il vous attendait.
— Il me connaît depuis le début, murmura Edward. Ce n'est pas lui qui me suit. C'est moi qui le poursuis, et c'est lui qui m'entraîne exactement où il veut. Hanbury Street. Notre rendez-vous. Je dois y aller.
Sarah le prit par le bras, le força à lui faire face.
— Vous irez. Mais vous n'irez pas seul. Cette fois, vous ne courez plus seulement après un tueur. Vous courez après votre propre ombre — et les ombres ne se rattrapent pas en pleine nuit, Edward. Elles attendent. Vous devez comprendre ce qu'il veut avant de lui donner ce qu'il demande.
Edward baissa les yeux. Sous la pluie, dans cette ruelle de Soho, il n'avait jamais été aussi certain qu'il se trouvait au bord de quelque chose. Une vérité qui allait sortir des ténèbres, comme un corps qu'on repêche à l'aube. Il acquiesça lentement, et ils partirent ensemble, marchant dans l'ombre des réverbères, sous une pluie qui redoublait.
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