Le Faussaire de Whitechapel
Lire le chapitre 21: The Carriage Chase
La pluie s'était mise à tomber, fine et tenace, lorsqu'ils débouchèrent sur Commercial Road. Le scarifié avait une avance de cinquante mètres, pas plus, sa silhouette bancale tanguant entre les fiacres et les charrettes de marchands. Edward poussa Sarah dans un hansom qui attendait au bord du trottoir, ignorant le juron du cocher.
— Suivez cet homme ! cria-t-il en lançant une pièce d'or au conducteur. Et ne le perdez pas de vue.
Le cocher, un vieil homme au nez cassé et aux yeux plissés par les années de brume, claqua les rênes sans poser de question. L'or parlait. La voiture s'élança dans un grincement de ressorts fatigués, les roues projetant des gerbes d'eau boueuse sur les passants qui s'écartaient en jurant.
Sarah s'accrocha à la portière, son visage pâle tourné vers la fenêtre.
— Il tourne dans Leman Street, dit-elle. Il ne court pas vers le fleuve, il remonte vers Whitechapel.
— Il retourne vers son territoire, murmura Edward. Comme une bête qui connaît ses repaires.
Le scarifié jeta un coup d'œil par-dessus son épaule. Son visage était une carte de souffrance - la cicatrice qui lui barrait la joue gauche luisait sous la pluie, blanche et révulsée. Il accéléra, bousculant un colporteur qui poussait sa charrette de fruits, provoquant une avalanche d'oranges qui roulaient dans le caniveau.
— Il sait qu'on le suit, dit Sarah.
— Il l'a toujours su. C'est un jeu pour lui.
Le hansom prit le virage sur deux roues, soulevant un cri de protestation du cocher. Edward sentit son estomac se soulever, mais il ne quitta pas des yeux la silhouette qui disparaissait dans l'embouchure d'une ruelle étroite.
— Arrêtez-vous ici ! ordonna-t-il.
Ils sautèrent du fiacre avant même que les chevaux ne soient immobilisés. La ruelle était un boyau sombre entre deux murs de briques suintants d'humidité, à peine plus large qu'un homme. Des cordes à linge tendues d'un côté à l'autre formaient un labyrinthe de draps grisâtres qui claquaient comme des spectres sous la pluie.
Edward s'engagea en premier, Sarah sur ses talons. Il entendait son souffle court, sentait son parfum - un mélange de savon bon marché et de sueur - mêlé à l'odeur putride du passage. Les draps leur fouettaient le visage, les aveuglant par intermittence.
Un bruit de pas précipités devant eux. Puis plus rien.
Edward ralentit, tendant l'oreille. La ruelle débouchait sur une cour pavée où s'entassaient des tonneaux vides et une charrette abandonnée dont les brancards pointaient vers le ciel comme des bras suppliants. Le scarifié n'était nulle part.
— Il s'est volatilisé, souffla Sarah.
— Non. Regarde.
Edward pointa du menton une porte entrouverte dans le mur de briques, une porte de service peinte d'un vert écaillé. Il s'en approcha à pas comptés, tendant la main pour pousser le battant.
Le monde explosa dans un éclair blanc.
La douleur lui traversa le crâne avant même qu'il ne comprenne qu'il était tombé. Il roula sur le pavé mouillé, le goût du sang dans la bouche, les oreilles sifflantes. À travers un voile rouge, il vit le scarifié sortir de l'ombre de la porte, un morceau de tuyau de plomb à la main, sa cicatrice déformée par un rictus de triomphe.
— Vous êtes tenace, monsieur Graves. Ou devrais-je dire « Graves » tout court, puisque vous n'avez jamais eu le courage d'assumer votre fiction.
La voix était cultivée, presque aristocratique - un contraste saisissant avec la brute qu'il semblait être. Le scarifié souleva de nouveau le tuyau.
Un coup de feu claqua.
Sarah se tenait à trois mètres, un petit revolver à la main - celui qu'elle avait pris à son père, Edward s'en souvenait maintenant - la fumée s'échappant du canon. Elle avait visé large, dans le mur au-dessus de l'épaule du scarifié, mais l'effet était immédiat. L'homme recula, les yeux écarquillés, puis tourna les talons et se précipita à travers la cour vers une autre issue.
— Le fiacre ! cria Sarah. Vite !
Edward se releva en titubant, la tête en feu. Ils retraversèrent la ruelle en courant, les draps mouillés leur giflant le visage comme des mains accusatrices. Le hansom attendait toujours, le cocher tirant nerveusement sur sa pipe en voyant l'état d'Edward.
— Reprenez-le ! Il est passé par l'autre côté. Contournez par le nord !
La poursuite reprit, plus frénétique encore. Les rues étroites de Whitechapel se transformèrent en un dédale de virages serrés et de croisements improvisés. Le scarifié réapparaissait par intermittence - une éclaboussure sombre au coin d'une rue, un mouvement furtif derrière un étal de poissonnier - toujours une centaine de mètres devant eux, jamais assez proche pour le rattraper.
C'était exaspérant. Épuisant. Et de plus en plus clair : il les menait en bateau.
— Il fait semblant, dit Sarah, comme si elle lisait dans ses pensées. Il aurait pu disparaître dans le dédale qu'on vient de quitter. Il veut qu'on le suive.
— Alors pourquoi ne lâche-t-on pas prise ?
— Parce qu'il a quelque chose à nous montrer.
Le hansom vira dans une avenue plus large - Whitechapel High Street, maintenant. Le trafic était plus dense ici, les charrettes et les omnibus se croisant dans un chaos orchestré par les sifflets des policiers. Le scarifié traversa la chaussée en se faufilant entre les véhicules, provoquant un attelage de chevaux qui se cabrèrent en hennissant.
Le cocher jura et freina.
— Je ne vais pas plus loin ! cria-t-il. Mes chevaux vont s'empoisonner dans ce trafic.
Edward jeta un autre regard vers la silhouette qui courait vers le sud. Il ouvrit la portière, prêt à sauter à pied, mais Sarah le retint par la manche.
— Attends. Il s'arrête.
Le scarifié s'était immobilisé à mi-chemin du trottoir opposé. Il se retourna, lentement, son visage déformé tourné vers eux dans la lumière grise de l'après-midi pluvieux. Il souleva la main gauche, fit un salut ironique - et sauta par-dessus la rambarde du quai de la Tamise, disparaissant dans le trou noir de l'eau.
Edward resta figé, le souffle coupé. Il n'y avait pas de remous, pas de plongeon théâtral. Juste une disparition propre, nette, calculée.
— Il connaît un passage sous le quai, murmura Sarah. Un égout, peut-être. Il a préparé sa fuite d'avance.
Edward se laissa retomber sur la banquette du hansom, la tête bourdonnante. Son regard tomba sur le plancher de la voiture, entre ses pieds. Un objet gisait là, à moitié dissimulé sous le siège.
Un gant en chevreau noir. Souple, coûteux, d'une facture soignée - pas le genre d'accessoire qu'on porte dans les ruelles de Whitechapel. Edward le ramassa. L'intérieur de la paume était taché d'une substance sombre, encore humide.
Il la porta à son nez. Une odeur familière, âcre, végétale.
De l'encre.
Pas n'importe laquelle - l'encre bleu-noir qu'il utilisait lui-même, celle qu'il commandait chez un fournisseur de Chancery Lane, celle qu'aucune imprimerie de Londres n'utilisait plus depuis des années. Il l'avait reconnue dans les lettres anonymes qu'il recevait depuis des semaines, dans les réponses officielles qu'on lui envoyait de Scotland Yard, dans les pages manuscrites que le tueur lui laissait en signe de dérision.
Sarah déchiffra son expression.
— C'est son gant ?
— Oui. Et ce n'est pas un hasard s'il est resté là.
Il retourna le gant. Dans la paume, à l'endroit où la tache d'encre était la plus sombre, on pouvait lire une lettre partiellement effacée, un monogramme brodé, presque invisible à l'œil nu. Edward plissa les yeux.
« E. G. »
Edmund Graves. Edward Graves. L'ironie était si cruelle qu'elle en devenait risible.
— Ce n'est pas un surnom, dit-il lentement. Le scarifié s'appelle réellement Graves. Et il signe ses lettres avec mon nom - avec son nom - pour me faire porter le poids de ses crimes.
Sarah saisit le gant, l'examina à son tour.
— Il est tombé exprès, dit-elle. Il a voulu vous laisser cette preuve, pour que vous sachiez que vous êtes liés, lui et vous, jusque dans le nom.
Edward regarda par la fenêtre, vers le fleuve noir qui avalait les secrets de Londres. Les gouttes de pluie zébraient la vitre, déformant le monde en un miroir brisé.
Un miroir. Le Miroir.
— Il ne me fuit pas, Sarah. Il me chasse. Et maintenant qu'il sait que je suis avec vous, il a une nouvelle proie à portée de main.
Sarah pâlit, mais ne détourna pas le regard.
— Alors il faut le trouver avant qu'il ne trouve une autre occasion de jouer.
Edward serra le gant dans sa main, l'encre humide tachant sa paume comme un stigmate.
Au cimetière des petites choses, une seule importait désormais : le scarifié n'était pas qu'un meurtrier - c'était un fonctionnaire. Un homme qui travaillait avec des documents, qui connaissait les codes et les procédures, qui avait appris à imiter Edward en étudiant ses écrits. Un rat de bureau qui avait décidé de devenir un loup.
Et Edward venait de comprendre où chercher.
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