Le Faussaire de Whitechapel
Lire le chapitre 22: Whispers in Whitehall
La pluie battait les fenêtres de la chambre louée, transformant Whitechapel en un miroir sale et mouvant. Edward Graves s'assit près du feu mourant, la lettre du scarifié posée sur ses genoux. Il l'avait lue vingt fois, chaque relecture creusant un peu plus la certitude qui lui tordait les entrailles.
« Le monogramme E.G. », murmura-t-il. Sarah, adossée contre le mur, releva la tête. Ses yeux portaient des cernes qu'il ne lui avait jamais vus. « Ce n'est pas un hasard. Il ne veut pas que je pense que c'est un hasard. »
— Tu tournes en rond, Edward. Depuis une heure.
— Parce que je vois comment il travaille. Il se sert de moi, oui, mais il se sert aussi de l'administration. Mes lettres, mes brouillons, les rapports de police... Il les photocopie. Il les lit avant même que je les écrive.
Sarah s'accroupit près de lui, son regard plongeant dans le sien. Elle avait l'air épuisée, presque transparente sous la faible lueur de la lampe. Mais elle restait droite comme un mât.
— Les photocopies. À Whitehall, il y a des services de copie pour le gouvernement.
Edward se leva d'un bond. La lettre tomba sur le sol. Le cuir de ses souliers grinça contre les lattes humides.
— C'est là. Putain de Dieu, c'est là qu'il faut chercher. Un bureau, un ministère, un service qui traite les rapports de police et les copies. Il ne travaille pas dans la rue, Sarah. Il travaille avec les papiers.
Le plan se dessinait dans sa tête comme une carte qu'on déplie enfin. Il fallait s'infiltrer. Pas dans la police — trop surveillée, trop dangereuse pour un homme qui portait désormais la marque du meurtre sur le front. Mais dans la bureaucratie. Les fonctionnaires sont des ombres qui passent entre les dossiers sans attirer le regard.
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Le ministère de l'Intérieur, au coin de Whitehall et de King Street, était un bâtiment gris et massif, une forteresse de pierre où l'Angleterre cachait ses secrets. Edward passa trois heures à observer l'entrée des employés depuis un café voisin, notant les visages, les horaires, les livrées des messagers. Le soir tombait quand un serviteur en veste bleue sortit du ministère un gros paquet sous le bras. Edward le suivit d'un pas tranquille jusqu'à un bâtiment sans plaque, à deux rues de là, où des fenêtres éclairées révélaient des rangées de tables en bois et des lampes allumées, même à cette heure.
Il s'approcha. À travers la vitre sale, il vit des hommes assis en rang, des plumes à la main. Des copistes. C'était là. Le service de transcription du ministère.
Il se glissa par une porte arrière entrebâillée, retenant son souffle. L'odeur d'encre et de papier humide le frappa comme une gifle familière. Il arpenta le couloir, passant devant des bureaux sombres, lisant les étiquettes au passage.
« Service des archives », « Correspondance », « Transcription et duplication ».
Il s'arrêta devant la dernière porte. « Bureau 14 — Copie administrative confidentielle » était écrit à la main, d'une écriture serrée et précise. La porte était fermée à clé, mais il sentit sous ses paumes une mince feuille de papier glissée dans l'encadrement, comme une négligence de domestique.
Il poussa. La clé était dans la serrure.
À l'intérieur, l'air était sec, presque poussiéreux. Une table unique, une lampe à pétrole éteinte, un coffret de rangement métallique. Edward se saisit de la lampe, l'alluma, et fit jouer la lumière sur le contenu du coffret.
Des dossiers. Des rapports de police. Les rapports que Scotland Yard avait écrits sur les meurtres de Whitechapel. Les rapports qu'Edward avait lus lui-même au siège du Chronicle, avant que sa carrière sombre.
Il les feuilleta. Chacun portait une annotation au crayon gris, d'une écriture nette : « Transcription complète », « Duplicata nécessaire », « Transmettre ».
En bas de chaque page, dans un coin, une signature. Celle du copiste responsable.
*E. Graves.*
Edward resta figé. Son propre nom, écrit de la main d'un autre. Pas de parenté. Pas d'explication. Juste cette coïncidence brutale, cette signature qui clamait leur lien comme une insulte.
Il fouilla le bureau. Sous une pile de relevés, il trouva un calepin en cuir. Les pages étaient remplies de dates, d'heures, de croquis de Whitechapel, de passages entiers recopiés des lettres d'Edward — les lettres qu'il avait envoyées à la police. Mais aussi certains brouillons qu'il n'avait jamais envoyés. Ceux-là ne pouvaient venir que de la malle où il rangeait ses papiers personnels.
Sa gorge se serra. Le scarifié avait accès à tout.
La dernière page du calepin était une coupure de journal. Le Chronicle. La rubrique des faits divers, datée de trois semaines plus tôt. Un article non signé sur les meurtres, mais qui mentionnait le nom du jeune journaliste prometteur dont la carrière venait de sombrer dans un scandale de fausses nouvelles.
Edmund Graves. Edward comprit soudain. L'homme ne cherchait pas à devenir un tueur en série. Il cherchait à devenir *quelqu'un*. Un assassin célèbre, un nom que l'histoire retiendrait, un homme de l'ombre qui transformerait le sang en gloire. Et Edward n'était, dans son esprit, qu'un outil pour y parvenir.
Il sortit le calepin, le glissa sous son manteau, puis referma la porte du bureau derrière lui.
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De retour dans la chambre, Sarah attendait, assise au bord du lit, une tasse de thé refroidi dans les mains. Quand il posa le calepin sur la table, elle ne dit rien. Elle le regarda, puis l'ouvrit d'une main tremblante.
— Edmund Graves, dit-il d'une voix éteinte. Employé de bureau, copiste au ministère de l'Intérieur. Il photocopie les rapports de la police. Il lit tout. Mes lettres, les enquêtes... tout.
— Ce n'est pas ton nom de famille qui fait de lui ton fils.
— Il a choisi ce bureau pour une raison, Sarah. Il lit les rapports que la police envoie sur moi. Et il sait où je vis. Il sait où je dors. Il connaît mes habitudes mieux que moi.
Sarah referma le calepin. Elle le regardait, comme si elle cherchait à lire au-delà des mots quelque chose qu'il ne lui disait pas.
— Quand tu as écrit la lettre du piège, celle avec la montre de Sam... il était déjà au courant, n'est-ce pas ?
— Oui. Il avait une copie du rapport de police qui annonçait que je cherchais la montre. Il savait que ce serait une ruse.
Sarah posa le calepin sur la table et vint se placer devant lui. Sa voix était calme, presque douce.
— Edward, ce n'est pas une coïncidence. Ce nom. Ce bureau. Il t'a choisi, toi, parce que tu portes son nom de famille, n'est-ce pas ? Pour que les journaux disent un jour « les frères Graves », pour que la légende soit double.
Edward resta silencieux. L'horloge au mur marqua minuit.
— Il veut bâtir son nom sur le tien, reprit Sarah. Mais il a fait une erreur en te laissant voir ce bureau. Maintenant, nous savons qui il est. Et nous savons où le trouver.
Elle se tourna vers lui, un sourire triste aux lèvres.
— Mais nous savons aussi qu'il connaît notre tête. Et notre train de vie. Alors demain, nous ne cherchons plus Edmund. Nous cherchons Mary Kelly. Et nous gardons ce calepin comme preuve.
Edward acquiesça, mais une pensée glaciale montait en lui. Le calepin contenait des pages entières des lettres qu'il avait envoyées. Mais le rapport de police mentionnant la montre n'avait été rédigé que deux jours avant son arrestation. Edmund Graver n'avait pas pu le transcrire si vite... à moins qu'il ne soit pas seul. À moins qu'il ait un complice à Scotland Yard.
Il ouvrit la bouche pour le dire à Sarah, mais les mots restèrent coincés. Dans la rue, en bas, un pas lent et régulier s'arrêta sous leur fenêtre. Le silence dura, puis le pas repartit, plus lent encore.
Sarah posa la main sur le pistolet qui reposait sur ses genoux.
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