Le Faussaire de Whitechapel
Lire le chapitre 23: The Seamstress's Secret
La boutique de couture sentait la cire d’abeille et le vieux tissu. Sarah poussa la porte, fit tinter une clochette rouillée, et Edward la suivit en retenant son souffle. Personne ne répondit. Les étagères croulaient sous des rouleaux de soie pâle, des rubans décolorés, des patrons jaunis par le temps. Mais Sarah ne s’intéressait pas aux marchandises. Elle s’agenouilla derrière le comptoir, souleva une planche mal fixée, et en tira une enveloppe volumineuse, cachetée d’une simple épingle.
— Mary travaillait ici le mardi, dit-elle en dépliant la lettre. Elle savait que si un jour je devais la chercher, ce serait ici.
Edward s’approcha, les yeux rivés sur le papier froissé. L’écriture était nerveuse, penchée, parfois presque illisible, comme si la main qui l’avait tracée tremblait encore. Sarah lut à voix haute, d’abord lentement, puis avec une urgence croissante.
— « Sarah, si tu lis ceci, c’est que je ne suis plus là où je devais être. Mais je suis vivante. Je l’ai vu. Lui. Le monsieur à la cicatrice. Il est venu à l’atelier deux semaines avant que je parte, sous prétexte de commander une robe pour sa femme. Mais il n’en a pas commandé une seule. Il m’a questionnée. Sur mes habitudes. Mes clients. Mes allées et venues. »
Edward sentit un froid lui descendre le long de la colonne. Sarah continua, la voix plus tendue.
— « Je n’ai rien compris tout de suite. Mais la veille de mon départ, je suis retournée chercher mes ciseaux. Il était là, dans l’arrière-boutique, avec le patron. Je me suis cachée sous l’escalier. Il parlait d’un journaliste. Il a dit “le Chronicle” et “Edward Graves”. Pas comme un lecteur. Comme un ami. Ou comme un ennemi. Sauvage. C’est le mot qui m’est venu. Sauvage et précis. Il a dit que si Graves ne se taisait pas, il lui donnerait une histoire qu’il ne pourrait jamais écrire. »
Edward ferma les yeux. Edmund Graves. Son écho de papier, son ombre partageant son nom, avait utilisé le même langage que lui : ceux de l’encre, du coup de théâtre, de la menace publiée. Sarah replia la lettre, en sortit une seconde.
— Il y a plus. Mary décrit son visage. Elle dit qu’il a un teint de clerc, des mains fines, propres, comme quelqu’un qui travaille avec des documents. Mais la cicatrice — pas la petite que nous avons vue sur le quai. Non. Celle qu’elle décrit part de sa tempe, descend vers la mâchoire, et elle dit qu’elle brille sous la lampe, comme un fil argenté dans un tissu noir. Elle dit — attends — « la blessure d’un homme qui s’est coupé lui-même pour ne pas crier. »
Un silence passa entre eux. Edward prit la lettre, la relut. Les mots dansaient sous ses doigts comme des fils tendus. Mary Kelly était vivante. Et elle savait. Cela en faisait une cible plus précieuse encore que lui.
— Où se cache-t-elle ? demanda-t-il.
Sarah consulta une troisième page, plus courte, écrite au crayon sur le dos d’une facture. « Si je dois disparaître, je serai au 12 Tenter Ground, logement de veuve Cohen, trois vols au-dessus de la boutique de boutons. Sarah, ne viens qu’en cas de nécessité absolue. Ne dis rien à la police. Il pourrait avoir des yeux parmi eux. »
Edward reposa le papier. Tenter Ground. Un demi-mile à peine de l’atelier. Mais un demi-mile de rues étroites, de cours sombres, de regards de pierre. Et dans chacune de ces ruelles, Edmund Graves avait peut-être déjà planté l’une de ses embuscades.
— Nous devons y aller maintenant, dit Edward. Avant qu’il ne comprenne que le carnet est parti.
Sarah hocha la tête. Mais elle ne bougea pas. Elle tenait toujours l’enveloppe, mais elle semblait hésiter. Puis elle retourna la lettre de Mary, coin poussiéreux, et la tendit à Edward.
— Regarde. Le cachet.
Edward plissa les yeux. Au dos de l’enveloppe, à peine visible, un sceau de cire bleue. Presque identique à celui qu’il utilisait pour sceller ses propres lettres : un motif de rose, une branche épineuse. Mais les épines, ici, étaient plus longues, tordues, comme des griffes. Il reconnut immédiatement — c’était le sceau qu’il avait décrit dans une lettre fictive envoyée sous le nom de « C.H. », le gardien de la vérité. Le sceau qu’il avait inventé pour effrayer l’inspecteur. Edmund le copiait jusque dans les moindres détails.
— Il a écrit cette enveloppe ? demanda-t-il.
Sarah secoua la tête.
— Non. C’est Mary qui l’a écrite. Mais elle a dû le voir quelque part. Sur un document, une enveloppe qu’il a laissé tomber à l’atelier. Elle aurait pu le reproduire de mémoire. Pourtant, elle ne le mentionne pas dans sa lettre. Pourquoi le reproduire sans en parler ?
Edward froissa le bord du papier, pensant. Edmund ne se contentait pas de copier les actions du tueur fictif — il récupérait les symboles, les marques, jusqu’aux sceaux. Il les retournait, les peaufinait, les rendait plus vrais que l’original. Si Mary Kelly avait vu ce sceau, c’est qu’elle avait vu Edmund de très près. Plus près qu’elle ne le disait.
— Il est peut-être déjà en route pour Tenter Ground, murmura Edward. Le carnet volé n’a pas dû passer inaperçu.
Sarah sortit un pistolet de son manteau, vérifia le chargeur sans un mot. Edward s’approcha de la fenêtre, entrouvrit le rideau. La rue était vide de piétons, à l’exception d’un vendeur de marrons adossé à la boutique voisine. Mais le vendeur ne criait pas. Il ne regardait pas les passants. Il fixait la porte de la boutique de couture.
— Nous avons un observateur, dit-il doucement. Uniforme de livreur, mais les bottes sont cirées. Pourquoi un livreur cirerait-il ses bottes ?
Sarah jeta un coup d’œil. Elle connaissait ce langage. Les hommes d’Edmund Graves ne portaient peut-être pas l’uniforme du Yard, mais ils faisaient poussière de rues et cuir de bureau. Quelqu’un les attendait dehors, à distance discrète mais vigilant.
— Il ne bougera pas seul, dit Sarah. S’il est trop proche, ça veut dire qu’ils sont ailleurs. Plus largement.
Edward laissa retomber le rideau. Son esprit travaillait plus vite que ses jambes. Mary était vivante. Mary savait. Mary était la clé. Mais il ne pouvait pas se permettre d’arriver ouvertement à Tenter Ground. Edmund avait peut-être des yeux parmi les policiers, mais il avait aussi des yeux parmi les ombres. Et Edward venait de comprendre qu’ils étaient déjà encerclés.
— Il y a une autre lettre, dit-il brusquement. Mary écrit qu’elle a vu son visage. Mais elle ne décrit que la cicatrice, pas les yeux, pas la bouche. Pourquoi ? Parce qu’elle est sûre de n’avoir jamais vu ces traits ailleurs. Cet homme est un inconnu pour elle. Et pourtant elle a trouvé le sceau qu’il porte. S’il ne le portait pas, d’où le tient-elle ?
Sarah pâlit.
— Elle a trouvé son corps. Pas son visage. Elle a fouillé ses poches pour s’identifier.
Edward acquiesça.
— Mary Kelly a été encore plus proche qu’elle ne le veut bien dire. Elle a vu son cachet, peut-être ses lettres, ses brouillons. Si Edmund découvre qu’elle a pu tout lire, il ne la laissera pas en vie capable de témoigner. Nous ne cherchons plus une femme cachée. Nous cherchons une femme que tout le monde veut faire taire — la police pour la protéger de moi, Edmond pour la supprimer, et moi pour me protéger de moi-même.
Il sortit par la porte arrière sans dire un mot de plus. Sarah le suivit. La rue se refermait derrière eux comme une paupière. Et dans la poche d’Edward, la lettre de Mary Kelly pesait comme un aveu qu’il n’était pas encore prêt à signer.
Il savait maintenant ce qu’il devait faire : trouver Mary avant les ombres, avant la loi, avant le miroir sanglant qui portait son nom. Et lorsqu’il la trouverait, il devrait regarder dans les yeux d’une femme qui avait vu pire que lui — et qui pourrait bien décider de son sort.
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