Le Faussaire de Whitechapel
Lire le chapitre 25: Aftermath and the Letter
La pluie avait cessé, mais l’air restait chargé d’humidité et de suie. Edward Graves s’adossa au mur de briques de l’entrepôt désaffecté, ferma les yeux et écouta son propre souffle. Pour la première fois depuis trois jours, personne ne le poursuivait. Sarah était partie chercher du pain et du fromage chez un marchand du coin ; il avait insisté pour qu’elle le laisse seul, ne fût-ce qu’une heure.
Il sortit le carnet d’Edmund de sa poche intérieure. La couverture de cuir souple était marquée de l’empreinte de son pouce, sale, nerveux. Il ne le rouvrit pas. Il le connaissait par cœur — chaque phrase de triomphe, chaque liste de noms, chaque détail qui aurait pu faire condamner un innocent sur la seule base de son imagination malade.
Mais il lui manquait une chose. Une preuve tangible que Scotland Yard ne pourrait ignorer. Le carnet d’Edmund prouvait ses intentions, mais pas ses actes. C’était le journal d’un fantasque, pas la condamnation d’un assassin.
Edward trouva dans sa sacoche le papier à lettres qu’il avait acheté à deux sous dans une papeterie de Shoreditch, une plume, et l’encrier de voyage qu’il gardait depuis ses années de reporter. L’encre était noire, banale. Il aurait préféré son bleu-noir caractéristique, celui qui l’avait trahi, mais un homme qui se rend ne signe pas de son identité cryptée.
Il écrivit d’abord un brouillon, qu’il froissa et jeta par terre. Le second fut plus net.
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*Inspecteur Abberline,*
*Je suis Edward Graves, ancien reporter du London Chronicle. Vous me connaissez par mes lettres. Celles que j’ai envoyées sous le nom de « Le Corbeau », celles qui décrivaient — si précisément que vous les avez cru authentiques — les meurtres de Whitechapel avant qu’ils ne soient commis. Je vous ai trompé. Je n’ai jamais tué personne.*
*Mais je sais qui l’a fait.*
*Un homme nommé Edmund Graves, employé de la copie au Bureau de Whitehall, qui avait accès aux rapports que vous déposiez avant leur transcription. C’est lui qui a transformé mes mots en actes. Il s’est servi de mes fictions comme d’un plan de bataille. Et il porte mon nom.*
*Je ne vous demande pas de me croire sur parole. Je vous demande de vérifier mes preuves. J’ai en ma possession un carnet personnel d’Edmund Graves, volé dans son bureau, qui contient ses ambitions meurtrières et ses observations sur vos méthodes. Je le dépose ce soir dans une boîte sécurisée chez le serrurier Salt, au 47 Bell Lane, sous le nom de code « Orties ».*
*Mary Kelly est vivante. Elle est entre vos mains. Protégez-la. Edmund Graves la considérera comme une menace directe, car elle a vu son visage et volé son sceau. S’il apprend qu’elle est à Scotland Yard, il fera tout pour l’atteindre.*
*Je me constitue prisonnier. Mais d’abord, je dois finir ce que j’ai commencé. Si vous ne lisez plus jamais rien de moi, cherchez le corps d’Edmund Graves sur les docks de Wapping, ou le mien dans la Tamise.*
*Edward Graves*
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Il relut la lettre. Le ton était juste — assez humble pour sembler sincère, assez direct pour qu’Abberline ne la jette pas au feu. Mais il hésita. La lettre disait « je me constitue prisonnier », mais il n’avait aucune intention de le faire avant d’avoir vu la fin de cette histoire. C’était un mensonge nécessaire.
Il plia la lettre, la glissa dans une enveloppe, et écrivit l’adresse : *Inspector Abberline, Scotland Yard*. Il sortit de l’entrepôt dans la rue, où un gamin aux joues sales jouait avec une toupie sur le caniveau, un orphelin des rues de l’East End qui traînait toujours près des quais.
— Hé, toi.
Le garçon leva les yeux, méfiant.
— Tu connais Scotland Yard ?
— J’connais l’chemin, répondit le gamin d’une voix traînante.
Edward lui tendit une pièce de six pence. Le garçon la fit disparaître dans sa poche avec une rapidité qui aurait fait rougir un prestidigitateur.
— Remets cette lettre au sergent de garde en personne. Pas à un autre policier, pas aux journalistes qui traînent devant, pas à un type en civil qui te proposera de la lui donner à ta place. Le sergent. Tu comprends ?
Le garçon hocha la tête, examina l’enveloppe puis la glissa sous sa chemise.
— Si tu la livres et que tu reviens avec un mot de sa part, tu toucheras une autre pièce ce soir. Va.
Le garçon disparut dans la brume matinale en courant, ses semelles claquant sur les pavés mouillés.
Sarah revint quelques minutes plus tard avec un pain gris, un morceau de fromage, et une expression tendue. Elle déposa les provisions sur un tas de caisses poussiéreuses.
— L’entrepôt de Miller’s Yard est toujours vide, demanda-t-elle sans préambule. Je suis passée devant. Les fenêtres sont condamnées, mais la porte arrière donne sur une allée de livraison. Personne n’y va depuis des mois.
Edward lui tendit une bouchée de pain.
— Le piège est possible.
— Tu veux l’attirer ici ? demanda-t-elle, s’asseyant sur une caisse en face de lui.
— Pas ici. À Miller’s Yard. Il connaît l’histoire du lieu. C’est de là que sont partis les échos de tous les meurtres — c’est le point zéro de sa folie. Si je lui écris une lettre qui le défie, il viendra. Il est trop fier pour ne pas venir.
Sarah mâcha lentement, le pli de son front profond.
— Et Mary ?
Le silence qui suivit était chargé. Edward fixa la tache de moisissure sur le mur opposé.
— Je vais lui demander son accord.
— Elle est sous la garde d’Abberline, à Scotland Yard. Comment comptes-tu l’atteindre sans te faire arrêter ?
Edward passa sa main dans ses cheveux gras. Il avait passé tant d’heures à fuir qu’il en avait oublié le poids de son propre corps.
— Abberline a lancé une perquisition chez la couturière. Il l’a emmenée — je l’ai vu. Mais il ne la garde pas dans les cellules de police, trop visibles. Elle est probablement dans une planque, une maison sûre près de Leman Street. La police a l’habitude d’utiliser le 18 Hanbury pour cacher les témoins depuis que le juge a ordonné moins de publicité. J’ai un contact — un sergent de la réserve que je connais depuis l’affaire des lettres anonymes. Il me doit une faveur.
Sarah le regarda d’un œil sceptique.
— Une faveur qui te permettra de transmettre un message à une témoin clé sous la protection de Scotland Yard ? Quel genre de faveur ?
— Le genre qui fait taire un homme sur ce qu’il a vu dans une certaine maison de bains de Southwark.
Elle sourit malgré elle. Un sourire fatigué, mais un sourire.
— Et ensuite ?
— Ensuite, Mary devra choisir. Si elle accepte de se laisser attirer dehors une seule fois, une heure, je l’installe au beau milieu de Miller’s Yard, et j’y serai aussi. Edmund viendra pour elle — il ne peut pas la laisser vivre, elle est la preuve vivante de son imprudence. Quand il arrivera, je l’affronterai.
— Avec quoi ?
Edward sortit son revolver Webley de son manteau. Le canon était refroidi par l’air, l’acier luisait d’une propreté inquiétante.
— Avec ça, et avec la vérité.
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Ils marchèrent jusqu’à Leman Street à la tombée de la nuit. Sarah marchait devant, un foulard sur les cheveux, l’allure d’une couturière pressée. Edward traînait plus en arrière, le col relevé, se fondant dans l’ombre des immeubles. Quand ils atteignirent le coin de Hanbury Street, il s’arrêta. Sarah continua seule jusqu’au 18, frappa à la porte de service, parla brièvement avec une silhouette en tablier, puis revint dix minutes plus tard.
— C’est arrangé, dit-elle. Il fera passer un message à Mary ce soir. Elle pourra sortir par la cour arrière sans que les agents de garde le voient.
Une heure plus tard, dans la pénombre d’une entrée d’immeuble, Mary Kelly apparut. Elle était pâle, amaigrie, son châle râpé serré autour des épaules comme une armure. Mais ses yeux étaient vifs, précis, et quand elle reconnut Edward, elle ne montra aucune peur.
— Alors, dit-elle, tu as trouvé autre chose à me faire risquer.
Il le lui exposa en quelques phrases sèches. Le piège. Miller’s Yard. Edmund qui viendrait pour la trouver.
Mary resta silencieuse un long moment. Elle regardait la rue, les lampadaires vacillants, les silhouettes anonymes qui allaient et venaient dans la brume.
— Cet homme a tué mes amies, dit-elle enfin. Il a mis mes mains dans leur sang — élégamment, peut-être, mais il l’a fait. Je l’ai vu. Il se tient comme un comptable devant ses registres, et pourtant il a ouvert Nellie comme un poisson. Si tu crois que je vais me cacher encore pendant que vous décidez de mon sort entre hommes, tu te trompes.
Elle posa sa main sur le mur, comme pour se donner une ancre.
— J’accepte. Mais je veux être là quand il arrivera. Je veux qu’il me voie debout. Qu’il sache que je ne suis pas une victime — que je suis celle qui l’a trahi avant sa mort.
Edward acquiesça. Une fois.
— Demain soir, dit-il. Miller’s Yard. À la tombée de la nuit.
Mary se tourna pour repartir dans l’ombre de l’immeuble.
— Cette fois, dit-elle doucement sans se retourner, fais de lui un homme mort. Ou alors, je m’en chargerai moi-même.
Elle disparut. Edward resta seul dans l’allée, la lettre à Abberline déjà partie ailleurs, les plans déjà tracés dans son esprit. Il serra le carnet d’Edmund dans sa main. Demain soir, tout serait terminé. D’une manière ou d’une autre.
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