Le Faussaire de Whitechapel
Lire le chapitre 29: Aftermath of the Climax
L’odeur de la poudre flottait encore dans l’air humide du quai. Edward était à genoux, les mains sur les pavés gras, la poitrine soulevée par une respiration rauque. À quelques mètres, Edmund Graves gisait sur le dos, une main plaquée contre son épaule gauche d’où s’échappait un filet de sang noir qui serpentait entre les pierres. Le couteau avait roulé, abandonné, à trois pas de sa main droite. Abberline se tenait au-dessus de lui, le revolver encore levé, le viseur dirigé entre les deux yeux du blessé.
— N’y pense même pas, Graves, souffla l’inspecteur.
Le corps de Mary Kelly tremblait contre la rambarde du dock, libéré de ses liens. Sarah la maintenait debout, une main passée autour de ses épaules, l’autre pressée contre sa propre bouche comme pour contenir un cri. Les silhouettes des agents convergeaient de toutes parts, leurs lanternes balayant la scène en arcs jaunes et tremblants. Le claquement des semelles sur le bois mouillé résonnait comme un métronome.
Edward se releva, les articulations douloureuses. Il sentait le goût du cuivre au fond de sa gorge, un mélange de sang et de bile. Ses yeux croisèrent ceux d’Edmund, qui souriait malgré la douleur. L’expression d’un homme qui n’a pas perdu, seulement changé de plateau de jeu.
— Tu as gagné, Edward, dit Edmund d’une voix douce, presque affectueuse. Mais tu as oublié une chose.
Edward fit un pas vers lui. Abberline l’arrêta d’un geste sec.
— Ne l’approchez pas. Il est encore capable de mordre.
— Quoi ? demanda Edward. Qu’ai-je oublié ?
Edmund rit doucement, puis cracha un filet de salive rouge sur le côté.
— Tu crois que cette histoire finit quand on me met les menottes. C’est là que tu te trompes.
Abberline fit signe à deux agents qui s’approchèrent avec des fers. Ils relevèrent Edmund sans ménagement, lui tirant un cri de douleur lorsque son épaule blessée bascula. Le mouvement arracha sa redingote, révélant une poche intérieure déchirée. Une enveloppe en tomba, glissant jusqu’aux pieds d’Edward.
Il la reconnut avant même de se pencher. Son écriture, son sceau. La confession qu’il avait envoyée à Abberline et qui n’était jamais arrivée.
— Vous pouvez me pendre, dit Edmund en se laissant emmener, mais vous traînerez votre frère avec moi.
Les agents le poussèrent vers le fourgon qui attendait en haut de la rampe. Ses bottes laissaient des traces sombres sur le bois. Abberline se tourna vers Edward, le visage indéchiffrable sous sa moustache. Il fourra le revolver dans son ceinturon, puis désigna l’enveloppe d’un geste du menton.
— Qu’est-ce que c’est ?
Edward la ramassa. Le papier était froissé, marqué par une pliure oblique. Il aurait pu mentir, encore une fois. Il en avait l’habitude. Mais il se sentait trop vide pour ajouter une couche de mensonge à ce qui restait de lui.
— La confession que je vous ai écrite, dit-il. Celle qui n’a jamais dû arriver entre vos mains.
Le regard d’Abberline se fit plus lourd. Un temps s’écoula, pendant lequel les bruits du port semblèrent reculer : les mouettes, l’eau contre les pilotis, les ordres criés aux agents. Sarah s’approcha lentement, laissant Mary aux mains d’une femme agent qui l’emmenait vers un fiacre.
— Edward, murmura-t-elle. Qu’avez-vous fait ?
Il lui tendit l’enveloppe. Elle l’ouvrit, parcourut les lignes d’une écriture nerveuse, ses yeux allant plus vite qu’elle ne pouvait le supporter. Quand elle releva la tête, son expression était celle d’une femme qui regarde un homme qu’elle croyait connaître.
— Je savais, dit-elle lentement. Enfin, je soupçonnais une partie. Mais se livrer à la police…
— Je n’avais pas le choix. C’était la seule façon d’entrer dans son jeu.
Abberline s’empara de la lettre sans demander la permission, la parcourut rapidement. Puis il releva les yeux sur Edward, et quelque chose évolua dans ses traits. Une lassitude, peut-être. Une reconnaissance de complicité. Lui aussi avait vu des hommes ruinés par des lettres.
— Vous y avouez les forgeries, dit-il d’une voix posée. Les lettres adressées à la police au nom de Jack l’Éventreur. Vous en assumez la responsabilité.
— Oui.
— Et vous dites que vous n’avez jamais eu l’intention de tuer.
— Jamais. L’écriture est mon arme, pas la lame. Je voulais stopper la terreur, pas la nourrir.
Abberline plia la lettre en quatre et la glissa dans sa poche intérieure. Le geste avait quelque chose de funéraire.
— Je la lirai en entier au poste, monsieur Graves. Je ne vous promets rien. Votre frère a raison sur un point : ce papier vous lie autant qu’il le lie.
— Je le sais.
Edward regarda le fourgon disparaître au sommet de la rampe. La nuit commençait à pâlir, un bleu incertain montait à l’est. Le port se réveillait : un débardeur apparut en haut de la cale, bâilla, s’arrêta en voyant les uniformes. Sarah lui toucha le bras.
— Venez, dit-elle. Avant qu’ils ne vous emmènent aussi, parlez-leur. Il faut déposer votre version.
Abberline les conduisit vers un hangar voisin, où les agents avaient trouvé une table et une chaise boiteuse. La lumière d’une lampe tempête jetait des ombres hautes sur les murs de bois. Edward s’assit, et Abberline posa un carnet sur la table, le crayon resté en suspens.
— Racontez-moi, dit l’inspecteur. Depuis le début. Sans rien omettre. Pas pour moi : pour le dossier. Pour que la cour comprenne ce qui s’est vraiment joué.
Edward prit une longue inspiration. Il pensa aux lettres qu’il avait rédigées, la plume noyée dans l’encre, deux heures du matin, seul dans sa chambre de location. L’excitation nerveuse qui l’avait saisi quand les journaux avaient publié ses phrases comme si elles venaient d’un vrai criminel. Il maudissait son ambition, et en même temps il savait que, si le temps revenait, il n’aurait pas la force de ne pas recommencer.
— J’étais ruiné. Le Chronique m’avait écarté après l’affaire de Liverpool. J’avais besoin d’une histoire.
— Et vous en avez inventé une.
— Je l’ai embellie. Les lettres étaient une fiction, un exercice de style. Je pensais que la police comprendrait qu’il s’agissait d’un faux, qu’elle y verrait une plaisanterie de journaliste.
— Elle n’y a vu qu’un tueur en série.
Edward acquiesça, la tête lourde. Le bois de la table lui paraissait froid sous ses avant-bras. Il percevait, dans le silence qui suivit, le poids des vies interrogées : les femmes du quartier, leurs familles, leurs noms dans les registres des morts. Des gens qui n’avaient jamais lu un mot de lui, mais qui étaient morts parce qu’il avait aimé le bruit de sa propre phrase.
— Edmund les a lues, dit-il. Je ne sais pas comment il les a obtenues. Peut-être par un ami au poste, ou par un autre journaliste. Elles lui ont servi de modèle.
— Il n’avait pas besoin de modèle, dit Abberline. Votre frère est un tueur depuis Dublin. L’écriture n’a fait que le confirmer dans sa méthode.
Sarah se tenait debout derrière Edward, les mains croisées sur le dossier de la chaise. Elle n’interrompait pas, mais il sentait sa présence comme une ancre. Elle l’avait déjà vu fautif, ruiné, manipulateur. Pourtant, elle n’était pas partie. Il se demandait ce que cela signifiait, et s’il avait le droit d’y croire.
— Mary Kelly va bien ? demanda Edward.
— Choquée, dit Abberline. Mais vivante. Ce sera un témoin fragile, je vous préviens. Les avocats de la défense passeront des heures à la retourner.
— Elle vous dira la vérité. La sienne, au moins.
Abberline écrasa son crayon sur la table, puis referma le carnet. Il le tapota deux fois, comme pour sceller quelque chose.
— Écoutez-moi, Graves. Je ne suis pas votre ami. Je ne suis pas non plus votre juge. Mais je suis un homme qui en a assez de voir des innocents remplir les morgues pendant que les coupables écrivent des livres. Vous avez fabriqué une fiction qui s’est retournée contre vous. C’est tragique, c’est même absurde. Mais vous avez aussi risqué votre vie pour sauver cette femme. Vous n’avez pas fui.
— Cela ne suffit pas à effacer le reste.
— Non, dit Abberline en se levant, la chaise grinçant sur le plancher. Cela ne suffit pas. Mais cela pourrait compter, quand le moment viendra de plaider.
Il s’éloigna vers la porte du hangar, puis se retourna, une main sur le montant.
— Quelqu’un vous attendra demain matin au poste de Commercial Street. Je veux une déposition propre. Sinon, je viendrai vous chercher moi-même, et je ne serai pas aussi courtois qu’aujourd’hui.
Sa silhouette disparut dans la lumière pâle de l’aube. Sarah retira ses mains du dossier et contourna la chaise pour se placer en face d’Edward. Elle le dévisagea, et il y avait dans ses yeux une heur entre colère et chagrin.
— Vous auriez pu me le dire, Edward.
— Je ne pensais pas que vous comprendriez.
— Vous ne m’avez pas laissé la chance d’essayer.
Il baissa la tête. Devant eux, par la porte ouverte du hangar, le port s’éveillait sous un ciel laiteux. Le corps de la ville s’étirait, indifférent aux drames de la nuit. Les cris des ouvriers commencèrent à monter des quais, ponctués par le fracas des charrettes.
— Qu’allez-vous faire ? demanda Sarah.
— Rien. Pour l’instant. Me laisser respirer.
— Et après ?
Edward se leva, traversa le hangar pour se planter sur le seuil. L’odeur de poisson et de bois mouillé emplit ses narines. Il pensa aux lettres qu’il brûlerait, aux nuits qu’il ne rattraperait jamais, aux visages de femmes que son imagination avait peuplés de fantômes.
— Après, dit-il presque pour lui-même, j’irai voir ce qu’il reste d’Edward Graves quand on le dépouille de ses mots.
Sarah s’approcha, mit sa main sur son épaule. Ni pardon ni jugement, juste une présence. Ils restèrent ainsi un long moment, l’un près de l’autre, à regarder l’aube laver le sang des pavés.
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