Le Faussaire de Whitechapel
Lire le chapitre 30: The Cleanup
La pluie avait cessé, mais l’air restait chargé d’humidité et de suie. Edward s’assit sur un cageot retourné, les mains posées sur les genoux, et regarda les policiers vaquer autour du corps d’Edmund, qu’ils chargeaient sur une civière. Il y avait du sang sur le pavé, une tache sombre que la pluie n’avait pas eu le temps de laver.
Abberline s’approcha, le visage creusé par la fatigue, mais il tenait un calepin ouvert. Il s’accroupit pour se mettre à hauteur d’Edward et dit, d’une voix basse et presque douce :
— Vous m’avez promis une déclaration complète. Je crois que le moment est venu, monsieur Graves.
Edward releva la tête. Il n’y avait plus de course, plus de ruse, plus de lettres anonymes à dicter à des gamins des rues. Il ne restait que la vérité, lourde comme un manteau trempé.
— Je vais vous dire tout ce que vous voulez savoir, inspecteur. Mais je veux que vous compreniez une chose : je n’ai jamais voulu que quelqu’un meure.
Abberline ne répondit pas tout de suite. Il s’assit sur un autre cageot, sortit un crayon, et attendit. Edward commença à parler.
Il raconta tout, d’une voix plate, sans chercher à s’épargner. Les lettres forgées, les indices faux, le portrait d’un tueur inventé pour sauver sa carrière. Il raconta comment il avait créé le monstre qu’Edmund avait choisi d’incarner, comment chaque détail de ses fictions s’était transformé en méthode — la lampe, les nœuds, l’ordre des victimes. Il parla de Sarah, qu’il avait utilisée pour atteindre Mary, et de Mary elle-même, qui avait joué son propre jeu, mais dont il ne savait toujours pas pourquoi.
— Vous avez compris que vous aviez fait une erreur, dit Abberline lorsqu’Edward se tut. Vous avez essayé de réparer. Cela compte pour quelque chose, à mes yeux. Mais cela ne suffit pas.
— Je le sais.
Abberline referma son calepin et le glissa dans la poche de son manteau.
— Nous allons devoir vous arrêter, monsieur Graves. Pas pour ce que vous avez fait ce soir, mais pour ce que vous avez écrit. Les lettres sont des pièces à conviction. Votre sentence dépendra d’un juge, pas de moi.
— Je comprends. Je demande juste un délai avant l’arrestation officielle. J’ai des affaires à régler.
— Un délai n’est pas dans mes prérogatives, mais je peux fermer les yeux jusqu’à demain matin. Après cela, je viendrai vous chercher moi-même.
Edward hocha la tête, sans un mot.
Sarah arriva en courant, une heure plus tard, alors que les derniers policiers quittaient les docks. Elle portait son carnet de reporter, une tache d’encre sur le pouce, et ses cheveux étaient en bataille. Elle s’arrêta devant Edward, essoufflée, et le regarda un long moment.
— On m’a dit ce qui s’est passé, dit-elle. Tu lui as couru après. Tu l’as attrapé. Tu as sauvé Mary.
— Je l’ai aidé à se faire arrêter, corrigea Edward. Abberline a fait le reste.
— Tu as couvert le sang sur tes mains avec ta propre veste. J’ai entendu l’histoire trois fois dans la rue, et je n’arrive pas à savoir si c’est la vérité ou une légende.
Edward laissa échapper un rire amer.
— Choisis celle qui te fait une meilleure histoire, Sarah. Tu es reporter, non ?
Elle s’agenouilla devant lui et posa ses mains sur les siennes.
— Je vais écrire ce que j’ai vu. Ce que je sais de toi. Pas la légende, pas la fiction. La vérité. Tu mérites au moins ça.
— La vérité est laide, Sarah. Elle implique des morts que j’ai provoquées.
— Elle implique aussi un homme qui a tenté de réparer, même quand c’était trop tard. C’est cela que je raconterai. Cela, et la façon dont tu as marché vers ce monstre sans arme.
Edward baissa la tête. Il sentit les larmes monter, mais il les retint.
— Tu me détestes ?
— Je t’en veux, répondit Sarah, la voix douce et ferme à la fois. Tu m’as caché des choses. Tu as fabriqué ces lettres. Tu as mis des vies en danger. Mais je t’aime aussi, et cela ne change pas d’un trait. Je reste.
Il la prit dans ses bras, et ils restèrent là, au bord des docks, dans l’odeur de poisson et de corde mouillée. Autour d’eux, la nuit s’épaississait, mais Edward n’avait plus peur de l’obscurité. Il avait peur de la lumière qui allait venir.
Le lendemain matin, Edward se réveilla dans son appartement vide. Sarah était partie chercher du pain, et il se retrouva seul, face à la table où il avait écrit ses premières lettres. La plume était encore là, sèche, dans l’encrier. Il la prit, la tourna entre ses doigts, et la posa sur le rebord de la fenêtre, comme une offrande à la rue.
Il sortit dans la brume londonienne et marcha sans but, jusqu’à arriver devant une petite église dont il ne connaissait pas le nom. Il poussa la porte et s’assit sur un banc, face à l’autel. Il n’était pas croyant, mais il avait besoin de silence, de pierres froides et de lueur de bougies pour parler avec les morts.
Les noms lui revinrent. Les femmes des ruelles. Celles qui étaient mortes avant d’être trouvées, celles dont il avait dessiné les portraits dans ses fictions — Annie, Eliza, Catherine, et les autres. Il savait qu’il n’avait pas planté le couteau, mais il avait tracé la carte. Il avait offert à Edmund un chemin pavé de personnages imaginaires, et le fou l’avait emprunté avec une précision terrifiante.
— Je suis désolé, murmura-t-il dans la pénombre. Je suis tellement désolé.
Personne ne lui répondit, mais le poids sur sa poitrine se fit un peu moins lourd. Il resta là une heure, peut-être deux, jusqu’à ce qu’un prêtre passe et lui demande s’il voulait se confesser.
— Non, dit Edward en se levant. Mais j’ai une confession à faire, et elle se fera devant un juge.
Il sortit, retrouva Sarah qui l’attendait devant la porte avec un pain encore chaud, et ils marchèrent ensemble vers le poste de police. Au moment de franchir le seuil, Edward se retourna une dernière fois vers la rue, vers la lumière du matin qui filtrait entre les cheminées, et il pensa à son père, à la montre qu’il avait promis de garder.
Il entra.
Abberline l’attendait, assis à son bureau, un dossier ouvert devant lui. Il leva les yeux et dit, sans hostilité :
— Vous êtes prêt, monsieur Graves ?
— Oui, inspecteur.
Le calepin se rouvrit, la plume gratta le papier. Edward parla pendant deux heures, sans un mensonge, sans une omission. Puis il signa sa déclaration et Abberline le fit conduire dans une cellule provisoire, sous la préfecture, en attendant le juge.
Il était seul, la tête contre le mur, quand un gardien vint lui passer un objet à travers les barreaux.
— C’est pour vous, dit l’homme. Un agent l’a trouvé dans votre appartement, sur la table. On vous le rend, comme ça vous avez quelque chose à quoi penser.
Edward tendit la main et reçut la montre de son père. Le boîtier d’argent était froid, la chaîne abîmée, mais le mécanisme tournait encore, il l’entendait à peine, ce tic-tac patient qui semblait ne jamais se fatiguer.
Il la referma dans son poing, ferma les yeux, et pensa à ce qu’il allait faire.
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