Le Faussaire de Whitechapel
Lire le chapitre 3: The Pawnbroker's Find
Les mains d’Edward Graves tremblaient encore un peu lorsqu’il poussa la porte de l’arrière-boutique de Slippery Sam. L’odeur de moisi et de vieux métal le frappa comme un mur. Des piles de vêtements défraîchis montaient jusqu’au plafond, des instruments dépareillés, des montres et des bijoux ternis par les années patientaient derrière un comptoir de bois gras.
Sam leva les yeux de son journal, plissa ses paupières lourdes, puis s’éclaira d’un sourire qui n’atteignit jamais ses yeux.
« Eddie Graves, le roi des phrases assassines. On me dit que t’es plus au Chronicle. Alors tu m’apportes quoi ? De la belle prose à vendre au kilo ? »
Edward sortit la montre de son père de la poche intérieure de son manteau. Il la posa sur le comptoir, sans la lâcher.
« Elle est en or, 18 carats. Le mécanisme est anglais, un mouvement signé Litherland. Je l’ai fait régler l’an dernier. »
Sam saisit l’objet avec une délicatesse surprenante pour un homme à la carrure de docker. Il fit glisser l’ongle de son pouce sur le boîtier, ouvrit le couvercle arrière, observa les rouages quelques secondes. Un hochement de tête presque admiratif.
« Joli, très joli. Je t’en donne trois livres. »
Edward retint un rire amer.
« Elle vaut le double. Mon père l’a payée douze livres comptant. »
« Ton père n’est plus là. Et toi, t’es ici. Trois livres, pas une livre de plus. »
Edward ferma les yeux une seconde. Dans sa poche, la lettre qu’il avait confectionnée la veille pesait bien plus lourd que l’or de la montre. Il fallait qu’il la récupère, qu’il la poste avant que la police ne classe l’affaire du corps découvert sans organes. Chaque heure qui passait le rapprochait de la ruine définitive.
« Marché conclu. Mais j’ai autre chose à te demander. »
Sam écarquilla les yeux, surpris qu’Edward négocie à peine. Il empoche, glisse la montre dans une poche de son tablier.
« J’aimerais que tu me fournisses en papier et en encre. Pas les trucs ordinaires des papeteries du coin. Quelque chose de particulier. De l’encre qui ne coule pas comme de l’eau, qui sèche vite, dont la couleur ne soit pas banale. »
Le visage de Sam se ferma d’un cran. Il réfléchit, puis se retourna et farfouilla dans une armoire basse, derrière un rideau de serge grise. Il revint avec un petit flacon de verre bleuté, muni d’un bouchon de liège.
« Tiens. C’est de l’encre d’alizarine. Noire-bleue, presque violacée. Plus de pigment que la cochonnerie vendue dans le commerce. Cher, mais précise. Elle marque le papier d’une manière qui ne trompe pas. »
Edward saisit le flacon. À travers le verre, le liquide semblait presque noir, mais un reflet bleuté dansait à sa surface. Il le tourna entre ses doigts.
« Pourquoi tu vends ça ? Les écrivains publics du quartier ne doivent pas t’en acheter tous les jours. »
Sam haussa les épaules, glissa ses mains dans les poches de son gilet.
« Je récupère des affaires dans des successions. Un imprimeur est mort le mois dernier, du côté de Blackfriars. Sa veuve m’a vendu tout son stock. L’encre, elle restait là, sans personne pour l’employer. Je ne te demande pas ce que tu vas écrire. Je ne veux pas le savoir. Mais si les mots que tu vas mettre sur le papier causent des ennuis à quelqu’un, je ne te connais pas. »
« Entendu. »
Edward posa quelques pennies sur le comptoir, celles qui lui restaient après avoir réglé sa nuit chez Mrs Albright. Sam les emporta d’une pichenette sans même les compter.
« Tu as besoin de papier ? »
« Non, j’ai le mien. »
Le papier de la même époque que celui de sa première lettre, prélevé anonymement quelques jours plus tôt au Ministry of Works. Edward avait appris que la différence entre un faux grossier et une pièce crédible résidait dans la texture, le grammage, la manière dont l’encre affleure la fibre. Il avait passé des nuits entières au British Museum annexe à étudier les manuscrits, le nez à quelques centimètres des vitrines, à noter les habitudes caligraphiques des correspondances officielles.
Dans sa chambre, la lumière du gaz vacillait tandis qu’il tirait depuis sa poche la plume d’oie taillée à la lame fine, l’encrier de voyage en cuivre, et le précieux papier.
Il plissa les yeux. L’encre alizarine était plus épaisse que celle qu’il utilisait d’habitude, comme un sirop froid. Sur la première page, il laissa couler une phrase d’essai, minuscule, dans le coin inférieur droit. La courbe était légèrement plus pesante que d’habitude. Le trait plus net, plus définitif.
Il arracha la page d’un geste sec, froissa le papier entre ses doigts avant de le jeter dans la cheminée éteinte. Puis il reprit la plume.
Le cerveau s’emballa, il respira profondément. L’air de sa chambre sentait le renfermé, la sueur de ses nuits blanches, les cendres froides. À travers la fenêtre, le brouillard épais de minuit ouvrait une fenêtre opaque sur Whitechapel.
Edward écrivit d’une seule traite, sans s’arrêter, les mots coulant comme s’ils lui étaient dictés par une voix qu’il ne connaissait pas encore.
« Aux policiers de la station de Leman Street,
La seconde pierre est posée. La première n’a servi qu’à vous réveiller, mais j’ai vu comme vous tardez à comprendre. Le journal n’a pas parlé de mon dernier travail, non ? Il aurait dû. C’est mon meilleur. Mon organe de prédilection, pourtant, on ne le montre jamais. Il faut que quelqu’un le trouve pour moi. Alors je laisse une piste, une petite, un fil que vous pourrez suivre si vous êtes plus malins que les ânes qui m’ont raté jusqu’ici.
Demandez à C. H. Il m’a vu. Il était là, le soir de la pluie, derrière le marchand de journaux. Il m’a vu, et il n’a rien dit. Pas par peur. Parce qu’il ne croyait pas ses yeux. Mais vous, vous me croirez quand je vous montrerai ce que je sais faire.
Je vous écris avec l’encre qui ne ment pas. Celle que les autres ont peur d’utiliser. Elle dit la vérité, comme moi. Je vous laisse ce fil, tirez-le. Et si vous le tirez trop fort, vous verrez ce que ça donne.
Le Vôtre, Le Dépeceur »
Il relut le texte à voix basse. Le ton était juste, un peu plus précieux que la première lettre, assez pour intriguer. Il relut encore une fois : C. H.
Son cœur cognait contre ses côtes. Là, sur le papier posé devant lui, il venait d’inventer un témoin qui n’existait pas. Un nom qu’il avait choisi au hasard, ou presque — deux initiales de deux noms croisés sur des feuilles de police oubliées. La police ne trouverait personne. Mais s’ils cherchaient assez fort, s’ils creusaient, publiaient, interrogeaient… C. H. devenait une porte d’entrée dans le cerveau de la ville. Les journaux se précipiteraient sur cette piste. Le Chronicle, son ancien journal, ne pourrait pas ignorer la connexion. Peut-être Edward pourrait-il revendre la révélation, comme un pigiste indépendant, sans repasser par Whitmore et sa censure.
Il prit le papier entre ses doigts, le souleva jusqu’à la flamme du gaz. La peinture des lettres était encore humide, elle brillait à la lumière. Cette encre sècherait avec un aspect presque écrit à l’identique d’une encre bleu-noir profonde, sans concurrence avec le noir de fumée des encres ordinaires. Personne, chez les policiers, n’aurait vu la même couleur en circulation courante. C’est précisément cette couleur qui allait le trahir, sans qu’il le sache encore.
Un bruit monta de la cour derrière la maison. Edward se figea. Des pas pesants sur les pavés, une voix d’homme qui appelle. Il rangea la lettre au fond de la poche de son gilet, souffla la bougie, et se glissa contre la fenêtre de sa chambre.
En bas, une lanterne balayait le mur de brique humide. Edward ne distingua pas la silhouette des deux hommes sous la pluie, mais il reconnut la coupe de leurs chapeaux de melon. Policiers en vêtements de ville.
Ils ne cherchaient pas Madame Albright. Ils ne cherchaient pas les prostituées qui racolaient autour du pub. Ils cherchaient peut-être Edward Graves, l’ancien journaliste qui avait publié un tissu de mensonges, dont on parlait encore dans la salle de presse du Chronicle. Ou bien ils cherchaient déjà le faussaire qui avait osé écrire à Leman Street la veille. Edward ne pouvait pas savoir.
Son cœur tapait à présent à un rythme irrégulier. Le flacon d’encre était dans sa poche, lourd, révélateur. Il fallait sortir avant que la lanterne monte les escaliers.
Il passa par l’escalier de service, celui qui donnait sur la cour des poubelles et le muret de séparation avec le passage derrière les écuries. Le pavé était gras, une flaque d’eau noire reflétait la silhouette des policiers qui s’étaient arrêtés sous la lampe à huile.
Edward ne prit pas le temps de respirer. Il poussa le muret d’un geste sec et se glissa dans l’obscurité du passage annexe, le corps collé à la brique, les initiales C. H. dans la poche de son gilet comme une bombe à retardement.
Il n’avait que deux sous en poche à présent, et la ligne des toits de Whitechapel s’étendait devant lui, pleine de fenêtres allumées, de secrets, de silences complices.
Il fallait qu’il poste cette deuxième lettre. Mais d’abord, il fallait comprendre qui, ce soir, frappait à sa porte.
Les pas crissèrent sur le gravier derrière lui. Edward ferma les yeux une demi-seconde, et ouvrit ceux du terrain de la nuit.
Il décida : il filerait vers l’autre bureau de poste, celui de Middlesex Street, loin de la station. Il avalerait sa peur. Il ferait comme s’il était un simple promeneur en route pour une mauvaise affaire.
La lettre finirait à la poste avant les premières heures du matin. Quelle que soit la direction que ces policiers suivaient, il ne leur laisserait aucune piste menant à lui.
Mais juste avant de disparaître dans l’allée, il jeta un coup d’œil en arrière. Le plus grand des deux hommes s’était arrêté et regardait droit vers la fenêtre de sa chambre. Il tenait un carnet et un crayon, comme s’il prenait nota. Un détail de façade, une porte cochère, la chambre de Mrs Albright. Un frisson remonta la colonne d’Edward.
Il se mit à marcher, le col relevé, la casquette sur les yeux.
Derrière lui, la nuit de Whitechapel avala sa silhouette — celle d’un homme qui n’avait presque plus rien, si ce n’est une plume, un faux nom et une encre qui allait le trahir.