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Le Faussaire de Whitechapel

Lire le chapitre 4: C.H. Speaks

La lettre arriva au commissariat de Leman Street à neuf heures moins le quart, dans une enveloppe couleur crème, l’adresse tracée d’une main ferme et appliquée. Le sergent de garde la posa sur le tas sans y prêter attention, mais un détail le fit s’arrêter : l’encre, d’un bleu presque noir, luisait sous la lampe à gaz comme une veine ouverte.

Il l’ouvrit sans précautions, parcourut les lignes, puis relut. Son visage se figea. Il traversa le couloir et déposa la lettre sur le bureau d’Inspector Abberline.

Abberline avait les traits creusés par trois nuits sans sommeil. Il déplia la lettre en soupirant, puis son rictus de fatigue s’effaça. L’écriture était la même que celle du lundi — la même inclinaison nerveuse, la même boucle exagérée sur les « h ». Mais ce qui le frappa, ce fut le contenu.

« Le témoin que vous cherchez n’est pas un homme. C’est une lettre. C.H. Je vous laisse le soin de deviner. »

En dessous, un post-scriptum griffonné : « La lame était propre. Le silence a été consommé. »

Abberline posa la lettre et se massa les tempes.

— Apportez-moi le dossier de la première victime. Tout. Témoignages, rapports, notes de patrouille.

Quelques heures plus tard, il avait trouvé. Un nom, jeté en marge d’une déposition d’un ivrogne qui n’avait rien vu : Charles Harlow, un marchand ambulant qui prétendait avoir aperçu un homme couvert de sang sortir d’une ruelle la nuit du meurtre. On l’avait écarté — un témoin trop zélé, pas fiable. Mais C.H., c’était lui.

Abberline envoya deux agents à sa recherche.

Dans Whitechapel, Edward marchait vite, le col relevé, la seconde lettre pliée dans sa poche intérieure, contre sa chemise. Il sentait encore le regard des deux agents qui avaient noté sa façade d’immeuble. Il changea de trottoir trois fois, obliqua par une ruelle qu’il connaissait, et atteignit enfin Middlesex Street. Le bureau de poste était un trou sombre avec un comptoir en bois écaillé et une horloge arrêtée depuis longtemps.

Il sortit la lettre. Ses doigts tremblaient légèrement. Il la tenait depuis trop longtemps, elle avait pris la chaleur de son corps, elle lui semblait vivante. Une mauvaise idée, se dit-il. Mais il n’y avait plus de place pour les mauvaises idées — seulement pour la suite.

Il allait la déposer quand une voix féminine, sèche et familière, le fit sursauter.

— Edward Graves. À quoi ai-je l’honneur ?

Sarah Doyle se tenait à l’entrée, un carnet sous le bras, les yeux perçants. Elle portait une robe grise trop stricte pour son âge, et ses cheveux roux étaient tirés en arrière sans pitié. Elle travaillait pour le *Evening Standard*, et elle avait la réputation d’enterrer les hommes avant même qu’ils ne tombent.

Edward glissa la lettre dans sa poche avec un naturel forcé.

— Sarah. Je ne savais pas que les bonnes feuilles vous envoyaient dans les postes.

— Les bonnes feuilles m’envoient où l’information se trouve. Et toi, tu as l’air d’un homme qui va poster quelque chose qu’il ne veut pas affranchir.

Elle s’approcha, trop près. Il recula d’un demi-pas.

— Tu as entendu parler de la nouvelle lettre ? demanda-t-elle, la voix plus basse.

— Quelle lettre ?

— Celle que tout le monde cherche, mon cher. Celle du tueur. Les journaux n’en ont pas encore parlé, mais les hommes en bleu commencent à courir comme des fourmis dérangées. Il y en a eu une première la semaine dernière. Et je me demande…

Elle le dévisagea avec une précision chirurgicale.

— … qui d’autre aurait intérêt à écrire à la police.

Edward força un rire.

— Tu m’accuses de correspondre avec Jack l’Éventreur ? Je suis fauché, pas fou.

— Je n’accuse personne. Je m’étonne. Les gens qui fabriquent des histoires finissent souvent par y croire eux-mêmes. Tu devrais faire attention, Edward. Un homme qui ment trop finit par oublier où s’arrête le mensonge.

Elle lui tendit une carte de visite qu’il ne prit pas.

— Quand tu voudras me raconter la vérité, je paie bien. Mieux que Whitmore ne t’a jamais payé, je te le garantis.

Elle sortit sans se retourner. Edward resta figé, la main serrée sur la lettre dans sa poche. Elle savait. Ou elle croyait savoir. Dans les deux cas, c’était un fil qui pouvait casser.

Il posta la lettre.

Rien ne se passa. Le geste fut simple, presque banal — une enveloppe qui tombe dans une fente, un clapet en fer qui se referme. Mais Edward sentit son cœur battre dans sa gorge. Il avait désormais deux lettres en circulation. Deux lettres qu’il ne pouvait plus reprendre, deux mensonges qui vivaient sans lui.

Il sortit du bureau de poste, les mains vides, et marcha vers Commercial Street pour dépenser quelques pennies dans un café. Il commanda un thé noir et s’assit près de la fenêtre, la tête tournée vers la rue. Il ne pensait à rien. Il pensait à tout. Il revoyait le visage de Sarah, la lettre, les agents, sa montre au fond de l’échoppe de Slippery Sam.

Ce fut à ce moment-là qu’un homme poussa la porte du café.

Il était petit, vêtu d’un manteau élimé, et son visage portait les marbrures d’une vie difficile. Ses yeux balayaient la salle comme s’il cherchait quelqu’un. Il s’approcha du comptoir et dit, d’une voix forte :

— Je m’appelle Charles Harlow. On m’a dit que la police me cherchait. Que ces messieurs voulaient me parler du sang que j’ai vu. Je suis prêt à raconter, si on me paie.

Le silence tomba sur le café. Les têtes se tournèrent. Edward leva les yeux de son thé.

Charles Harlow. C.H.

Ce n’était pas un hasard. C’était le témoin, le vrai, celui que la police avait écarté et que sa fausse lettre venait de ressusciter. L’homme se tenait là, vivant, demandant de l’argent, parlant à voix haute dans un lieu public. Et si la police le trouvait avant qu’Edward ne sache ce qu’il avait vu…

Edward se leva lentement, laissant deux pennies sur la table. Il traversa la salle et s’approcha de l’homme, qui le dévisagea avec méfiance.

— Monsieur Harlow ? dit Edward avec un sourire qu’il espérait confiant. Je travaille pour le *London Chronicle*. J’ai entendu parler de votre témoignage. Nous pourrions discuter, si vous voulez. Je paie bien pour une bonne histoire.

Harlow plissa les yeux.

— Vous payez combien ?

— Assez pour valoir la peine.

L’homme hésita un instant, puis acquiesça d’un mouvement de tête. Ils sortirent dans la rue grise, et Edward sentit le sol se dérober sous lui. Il avait posté une lettre qui nommait un homme sans le nommer. Et cet homme était maintenant devant lui, dans sa vie, une pièce vivante de son mensonge.

Ils marchèrent en silence pendant un moment, Harlow à côté de lui comme un chien errant, Edward la tête baissée, calculant à toute vitesse. Il lui fallait de l’argent. Il lui fallait une histoire. Et surtout, il lui fallait garder Charles Harlow loin des policiers qui viendraient bientôt frapper à sa porte.

— Commençons par le début, dit Edward en poussant la porte d’un pub. Vous avez vu un homme couvert de sang. Racontez-moi tout.

À l’intérieur, il commanda deux bières et écouta. Mais en lui, une pensée tournait comme une lame :

Le mensonge respirait. Il avait désormais une bouche, un visage, un nom.

Et il commençait à parler.