Le Faussaire de Whitechapel
Lire le chapitre 31: The Return of the Watch
La montre reposait au creux de sa paume, lourde de promesses mortes. Le cuivre était tiède contre sa peau, le verre intact malgré les années — son père l’avait portée jusqu’à son dernier souffle, et Edward l’avait crue perdue à jamais dans le tumulte de son départ de Dublin.
— On l’a retrouvée dans les affaires de Graves, dit le sergent Briggs sans le regarder. Pas de valeur probante. L’inspecteur Abberline m’a chargé de vous la remettre avant…
Il n’acheva pas. Avant le procès. Avant la cellule définitive. Avant que la machine judiciaire ne broie ce qui restait de lui.
Edward referma les doigts sur le boîtier. Le mécanisme tictaquait encore — faiblement, comme un cœur fatigué. Briggs se retira sans un mot de plus, laissant la porte de la petite salle d’attente se refermer sur un silence épais.
Edward fixa la montre. Il se souvint de la main de son père, calleuse, qui la sortait de son gousset chaque soir à sept heures précises pour vérifier que le monde tournait encore rond. Il se souvint de la façon dont cette main tremblait à la fin, quand la maladie l’avait rongé, et comment il avait promis — promis devant le cercueil — d’en prendre soin.
Il avait fui Dublin avec elle dans sa poche. Il l’avait vendue à un prêteur sur gages trois mois plus tard pour payer une dette de jeu. Il avait menti à sa mère, disant qu’on la lui avait volée. Et maintenant, elle lui revenait par la main d’un assassin.
Sauf qu’elle n’était jamais partie, comprit-il soudain. Graves avait dû la retrouver chez le prêteur, ou la racheter, ou la voler — peu importait. Il l’avait gardée comme un trophée. Comme une pièce à conviction de la ruine d’Edward.
La porte s’ouvrit. Sarah entra, son carnet de reporter coincé sous le bras, son visage pâle mais résolu.
— Briggs m’a laissée passer. Il paraît qu’on vous a rendu un objet personnalisé.
Edward sourit faiblement, levant la montre.
— Mon héritage. Le seul bien que mon père m’ait laissé avec sa bénédiction.
Sarah s’assit en face de lui, les coudes sur la table en chêne tachée d’encre.
— Vous comptez la vendre ?
Il la regarda, surpris.
— Comment…
— Vous avez cette expression, Edward. Celle que vous avez quand vous calculez le prix que quelque chose peut rapporter. Je l’ai vue trop souvent chez mes confrères pour ne pas la reconnaître.
Il baissa les yeux sur l’objet. Le visage de son père — fatigué, mais fier — remonta à sa mémoire. Puis le visage de Mary Kelly, ligotée sur le quai. Puis celui de la première victime, étendue dans Whitechapel, la gorge ouverte.
— J’ai besoin d’un avocat, dit-il. Pas de ceux qui plaident pour les pauvres contre deux shillings la consultation. Un vrai. Celui qui pourra convaincre un jury que mes lettres n’ont pas fait de moi un complice.
Sarah ne détourna pas le regard.
— Vous croyez qu’un avocat pourra sauver ce qui reste de votre réputation ?
— Ma réputation est morte depuis longtemps, Sarah. Je veux sauver ma liberté. C’est différent.
Elle sembla peser ses mots. Puis elle sortit une enveloppe de son sac, la posa sur la table entre eux.
— J’ai parlé à mon rédacteur en chef. Le Chronicle veut publier votre confession — la vraie, celle que vous m’avez donnée hier soir. Ils paieront bien. Assez pour engager un avocat décent.
Edward ouvrit l’enveloppe. À l’intérieur, un chèque. Le montant lui serra la gorge.
— Vous avez fait ça pour moi ? Après tout ce que je…
— Je l’ai fait pour la vérité, coupa-t-elle. Vous m’avez menti pendant des mois. Vous m’avez manipulée. Mais vous m’avez aussi donné la seule histoire qui compte dans cette ville. Et si vous allez en prison parce que vous avez essayé — maladroitement, stupidement — de faire ce qui était juste, alors cette ville ne mérite pas qu’on écrive dedans.
Il fixa le chèque, puis la montre dans sa main.
— Je pense que je vais quand même la vendre, dit-il lentement. Mais pas pour moi.
Sarah haussa un sourcil.
— Pour qui, alors ?
Il se leva, mettant la montre dans sa poche, son poids familier contre sa cuisse.
— Pour les femmes. Celles que Graves a tuées parce que mes lettres lui avaient donné l’idée de le faire. Elles n’ont pas eu de chance. Elles n’ont pas eu d’avocat. Elles n’ont pas eu de seconde chance.
Il s’arrêta, la gorge serrée.
— Je peux au moins m’assurer qu’elles aient une pierre tombale décente. Que quelqu’un se souvienne de leurs noms.
Sarah le dévisagea, quelque chose s’adoucissant dans ses yeux.
— Vous changez, Edward.
— Non, dit-il. Je redeviens celui que j’étais avant que Londres ne me pourrisse.
Il sortit dans le couloir, où la lumière grise de l’après-midi filtrait à travers des fenêtres sales. Briggs l’attendait, mains croisées dans le dos.
— Je dois vous ramener à la cellule, monsieur Graves. Jusqu’au procès, vous n’êtes pas libre de vos mouvements.
Edward hocha la tête. Mais au lieu de suivre Briggs vers l’escalier, il s’arrêta devant une petite chapelle nichée dans le recoin du poste de police. Une bougie vacillait devant une icône de la Vierge.
— Une minute, dit-il. Accordez-moi une minute.
Briggs hésita, puis acquiesça d’un signe de tête.
Edward entra. Il sortit la montre, la posa sur le bois poli devant l’icône. Le tic-tac semblait plus fort dans le silence.
Il ferma les yeux. Il pensa aux noms qu’il avait appris dans les dossiers d’Abberline — Anne, Catherine, Elizabeth. Des femmes dont il n’avait jamais connu les visages, mais dont les visages le hanteraient désormais.
— Je ne peux pas vous rendre la vie, murmura-t-il. Je ne peux pas effacer ce que j’ai écrit. Mais je peux porter votre mémoire. Je peux m’assurer que ce qui arrive à Graves ne soit pas le dernier mot.
Il rouvrit les yeux. La flamme vacilla, comme si elle l’écoutait.
Il reprit la montre, la remit dans sa poche. Le froid du métal contre ses doigts lui sembla soudain moins lourd. Moins un héritage, plus une responsabilité.
En sortant, il croisa une silhouette familière — Abberline, le visage fermé, qui montait l’escalier vers lui.
— Graves, dit l’inspecteur. J’ai des nouvelles du médecin légiste.
Edward s’arrêta, le cœur soudain serré.
— Graves est blessé, mais ses blessures sont superficielles. Il sera jugé en même temps que vous.
Un silence.
— Mais il y a autre chose. Nous avons trouvé chez lui des lettres. Des lettres que vous lui avez écrites avant de savoir qui il était. Elles contiennent des détails sur les habitudes de Mary Kelly et sur le fonctionnement de la police.
Edward sentit le sol se dérober.
— Je n’ai jamais…
— Je sais, dit Abberline d’une voix lasse. Mais le procureur ne le sait pas. Et il a l’intention de les utiliser pour prouver que vous étiez complice, non pas victime de votre propre mensonge.
Edward fixa l’inspecteur, la montre pesant dans sa poche comme un verdict inattendu.
— Le procès va être plus sale que je ne le pensais, dit-il lentement.
— Plus sale, oui, approuva Abberline. Et vous serez seul contre eux, à moins que vous ne trouviez un moyen de prouver votre version des faits.
Il s’éloigna, laissant Edward face à un couloir vide, le tic-tac de la montre comme un compte à rebours.
Il avait cru que la montre revenait comme un signe de paix.
Peut-être était-ce un avertissement.
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