Le Faussaire de Whitechapel
Lire le chapitre 36: A New Ink
La porte de Holloway se referma derrière lui avec un bruit de ferraille que Edward Graves connaissait désormais par cœur. Le brouillard londonien l’enveloppa comme un linceul humide, et il inspira profondément, goûtant l’air libre — chargé de charbon, de fumier et de cette odeur indéfinissable de vie qui manquait tant entre les murs de sa cellule.
Six mois. Six mois à écrire, à relire, à tourner en rond dans sa tête les fragments d’une vérité qui lui échappait encore. Sa redingote était trop grande à présent, ses joues creusées, mais ses yeux — ses yeux n’avaient jamais été aussi vifs.
Il ne rentra pas chez lui. Il n’avait plus de chez lui. Les huissiers avaient tout pris, sauf ce qu’il portait sur le dos et ce que Sarah avait accepté de garder : son journal, ses notes, et cette obsession qui lui tenait lieu d’âme.
Newgate. Connor. Avant 1881.
Les pavés gluants le menèrent vers l’est, vers ce quartier où tout avait commencé. Il marcha sans but apparent, mais ses jambes semblaient connaître le chemin mieux que sa tête. Bientôt, il se retrouva devant une devanture fermée, une boutique de prêteur sur gages qu’il connaissait bien. Les volets étaient clos, la vitrine poussiéreuse. Une corde scellait la porte, et un avis officiel annonçait la saisie des biens.
— Il est pas là, m’sieur Graves.
Edward se retourna. Un gamin d’une dizaine d’années, visage maigre et yeux trop vifs pour son âge, le regardait avec un mélange de crainte et de fascination.
— Tu le connais ? demanda Edward.
— Tout le monde connaît Sam, avant. Il a été pris. On dit qu’il a aidé ce fou de Graves à faire le mal. On dit qu’il est à Newgate en attendant son procès.
Edward sortit une pièce de sa poche — la dernière, peut-être — et la fit briller entre ses doigts.
— Je peux le voir ?
Le gamin prit la pièce, la mordit, puis hocha la tête avec un sourire édenté.
— J’connais un gardien qui ferme les yeux quand on lui graisse la patte. Suivez-moi.
Newgate était un monstre de pierre noire, une forteresse de désespoir qui semblait avaler la lumière. Edward y était passé brièvement après son arrestation, avant le procès. Mais y revenir en visiteur, c’était une autre chose. Il suivit le gamin par une porte latérale, longea des couloirs où l’humidité suintait des murs, et finit par arriver devant une cellule dont la porte était entrouverte.
Sam était assis sur une paillasse, amaigri, les mains serrées sur ses genoux. En voyant Edward, il éclata d’un rire cassé qui se termina en quinte de toux.
— Tiens donc. Le célèbre faussaire qui vient voir le receleur. On est comme une paire de jambes boiteuses, tous les deux.
Edward s’accroupit devant la grille. Le gardien s’était éloigné, les poches pleines de sa pièce.
— Sam, j’ai besoin de savoir quelque chose.
— Vous avez besoin, vous ? Et moi donc. J’ai besoin de sortir d’ici, j’ai besoin de retrouver ma femme qui m’a quitté, j’ai besoin de retrouver mes dents qu’on m’a cassées. On n’en finit pas de dire ce qu’on veut, dans la vie. C’est ce qu’on obtient qui compte.
— Vous avez été condamné pour avoir aidé le vrai Graves. Pas pour avoir aidé le faux. Le juge a été clair.
Sam cracha par terre.
— Le vrai, le faux. Vous vous ressembliez plus que vous ne le croyez, m’sieur Edward. Lui avait de l’argent, vous aviez de l’encre. Mais au fond, vous étiez pareils. Vous vouliez créer quelque chose qui n’existait pas.
Edward encaissa le coup sans broncher. Il avait appris à prison, à Holloway, à ne plus réagir aux offenses.
— Edgar Graves m’a choisi, dit-il lentement. Pourquoi moi ? Pourquoi mes lettres ? Je devais être le premier venu dans son carnet, mais il y avait autre chose. Il y avait une raison.
Sam le regarda longuement. Ses yeux, autrefois vifs et calculateurs, étaient devenus ternes — comme deux pièces de monnaie perdues dans l’eau boueuse d’un caniveau.
— Vous savez ce qu’il faisait, Edgar ? demanda Sam d’une voix basse. Avant de devenir le démon des journaux ? Il était notaire. Un petit notaire de banlieue, qui enregistrait des contrats, des testaments, des actes de propriété. Personne ne le remarquait. Personne ne savait qu’il existait.
Edward fronça les sourcils.
— Un notaire ?
— Oui. Et vous savez ce qu’il aimait le plus, dans son métier ? Les secrets. Il savait tout de tout le monde. Les adultères, les bâtards, les dettes cachées, les crimes qu’on étouffait à coups de papier timbré. Il collectionnait tout ça. Quand les affaires allaient mal, il prenait un autre travail. Gardien d’archives. Employé de mairie. Tout ce qui lui donnait accès à des dossiers.
Le cœur d’Edward se mit à battre plus vite.
— Des dossiers de police ?
Sam sourit d’un sourire qui découvrit des gencives abîmées.
— Peut-être. Je vais vous dire quelque chose que je n’ai jamais dit aux interrogatoires. Parce que j’étais encore un homme méchant à l’époque, et que je voulais faire du mal à vous, ou à lui, ou à n’importe qui. Mais en prison, on a le temps de penser. On a le temps de regretter. Alors voilà, m’sieur Edward. Edgar avait un carnet. Un petit carnet de cuir noir, qu’il gardait toujours sur lui. Il ne le montrait jamais à personne. Mais une fois, il est tombé de sa poche, quand il était ivre. Je l’ai ramassé, je l’ai ouvert. C’était une liste de noms. Des noms de gens qu’il avait approchés, surveillés, étudiés. Il y avait votre nom dessus, m’sieur Edward. Pas parce que vous étiez le premier venu. Parce que vous étiez le dernier.
Edward sentit un frisson lui parcourir l’échine.
— Le dernier ?
— La liste s’arrêtait à vous. Après vous, il y avait une page blanche. Il avait décidé que vous seriez sa dernière œuvre. Et vous savez ce qu’il avait écrit à côté de votre nom, en petit, comme une note pour lui-même ? « Le journaliste qui cherche la vérité sans savoir que la plus grande vérité est celle qu’on ne veut pas voir. »
Le silence de la prison s’installa entre eux, lourd comme une porte de fer.
— Qu’est-ce que ça veut dire ? murmura Edward.
— Ça veut dire qu’Edgar vous connaissait avant de vous choisir. Il avait lu vos articles. Il vous avait suivi. Il savait que vous étiez au bord du gouffre, que vous aviez besoin d’un grand sujet pour sauver votre carrière. Il vous a choisi parce que vous étiez prévisible. Parce qu’il savait exactement comment vous manipuler.
Edward ferma les yeux. Tout ce qu’il avait vécu — les lettres, le faux Ripper, la gloire éphémère, la chute — tout était un plan orchestré par un homme qui l’avait étudié comme un entomologiste étudie un insecte avant de l’épingler.
— Pourquoi ? demanda-t-il encore, la voix rauque.
— Ça, je ne sais pas. C’est là que vos questions doivent aller, m’sieur Edward. Pourquoi un homme comme lui, un homme qui savait tout de tout le monde, a-t-il choisi cette folie particulière ? Pourquoi écrire des lettres au nom de Jack l’Éventreur ? Et pourquoi vous, un raté de Fleet Street ?
Sam se pencha vers la grille, sa voix devenant presque un souffle.
— Vous savez ce qu’il y avait sur la page avant votre nom ? Des noms de policiers. Des inspecteurs. Des agents. Vous croyez que c’est un hasard ?
Edward le dévisagea, les pensées tourbillonnant dans sa tête comme des feuilles mortes dans le vent.
— Des policiers ? Edgard Grave connaissait des policiers ?
— Il en fréquentait. Il avait ses informateurs, partout. La police, les journaux, les mairies. Il savait tout. Allez chercher là, m’sieur Edward. Il y a un lien. Entre votre famille, la police, et ce qu’Edgar faisait. Quelque chose qu’on vous cache. Quelque chose que vous n’avez pas encore vu.
Le gardien revint, frappant sa matraque contre sa paume.
— Temps écoulé, messieurs.
Edward se releva lentement, les jambes lourdes. Sam le regarda partir, puis ajouta à voix basse, comme un dernier cadeau :
— Votre père, m’sieur Edward. Édgar a travaillé pour votre père. Un été, il y a longtemps. Avant votre naissance. Allez demander pourquoi.
La porte de la cellule se referma, et Edward resta figé, le cœur pris dans un étau.
Son père. Ce graveur de montres respecté, cet homme austère qui lui avait laissé une lettre cryptique au moment de mourir. Son père avait employé Edgar Graves.
Le monde qu’il croyait connaître venait de basculer. Il sortit de Newgate dans la brume du soir, et se dirigea vers le seul endroit qui lui restait : sa table de travail, où il avait entreposé ses affaires chez Sarah. Il avait un récit à écrire. Pas pour les journaux. Pas pour se disculper.
Pour comprendre.
Il allait écrire la vérité, toute la vérité, même si elle devait l’entraîner dans les profondeurs où son père et Edgar Graves s’étaient rencontrés. Et cette fois, il ne s’arrêterait pas.
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