Le Faussaire de Whitechapel
Lire le chapitre 5: The Seamstress
La pluie fouettait les pavés de Commercial Street quand Edward repéra l’atelier de couture. Une enseigne branlante annonçait « Frères Goldman – Tailleur pour Dames », mais la devanture sombre et les volets à moitié clos sentaient la misère plus que le commerce prospère. Il tira son col humide et poussa la porte.
Une clochette grêle annonça son entrée. L’intérieur sentait la cire, le tissu humide et le thé froid. Des rouleaux d’étoffe s’entassaient contre les murs, certains à moitié dévorés par l’humidité. Une jeune femme leva les yeux d’un corsage qu’elle reprisait à la lumière chiche d’une lampe à pétrole.
Elle était mince, presque fragile, avec des yeux gris perle trop grands pour son visage anguleux. Ses doigts, rougis par les piqûres d’aiguille, tenaient l’aiguille avec une précision de chirurgien.
« On est fermés, m’sieur. »
Edward retira son chapeau. « Je ne viens pas pour un costume. Je suis Edward Graves, du *London Chronicle*. On m’a dit qu’une certaine Mary Kelly travaillait ici. »
La jeune femme posa son ouvrage. Une lueur prudente traversa son regard.
« Qui vous a parlé de moi ? »
« Un indicateur de Whitechapel. Il m’a dit que vous aviez vu quelque chose, la nuit du premier meurtre, rue Buck’s Row. »
Mary Kelly se leva, essuya ses mains sur son tablier. Elle était plus grande qu’il ne l’avait cru. Ses épaules, sous le châle élimé, étaient carrées.
« M’sieur Graves, y a deux jours, deux types en civil sont venus me poser les mêmes questions. Je leur ai dit que j’avais rien vu. Et je vais vous dire pareil. »
Edward sortit une pièce de sa poche. Un shilling qu’il avait raclé au fond de sa bourse après avoir payé sa chambre.
« Les policiers ne paient pas, miss Kelly. Moi, si. »
Elle regarda la pièce comme on regarde un serpent. Puis ses yeux remontèrent vers lui, plus durs.
« Combien vous avez ? »
« Pour l’instant, un shilling. Mais si votre histoire est bonne – et si elle n’a pas filtré ailleurs – on pourra parler de plus. Beaucoup plus. »
Elle hésita. Le vent secoua la vitrine ; quelque part, un chien aboya. Elle tendit la main, attrapa la pièce, la fit disparaître dans la poche de son jupon.
« Je faisais des courses pour Mme Goldman, la nuit du 31 août. Vers trois heures du matin, elle m’envoie chercher du fil chez le passementier de l’autre côté de Buck’s Row. » Elle marqua une pause, vérifiant qu’il suivait. « En passant devant le chantier abandonné, j’ai vu un homme. Il était adossé au mur, à l’endroit exact où on a retrouvé la Polly. Il fumait. »
« Vous l’avez vu distinctement ? »
« Assez pour savoir qu’il était pas du quartier. » Elle baissa la voix. « Il avait un manteau propre. Des souliers cirés. Ses mains… » Elle fit un geste vague. « Des mains de monsieur. Pas des mains d’ouvrier. »
Edward sortit un carnet de sa poche intérieure – le même qu’il utilisait autrefois au journal, avant qu’on ne le lui confisque avec sa carte de presse. Il griffonna quelques mots.
« Vous pourriez le reconnaître ? »
« Peut-être. Il m’a regardée passer. Juste une seconde. Ça m’a glacée jusqu’aux os. » Elle frissonna, et cette fois le geste semblait sincère. « J’ai accéléré le pas. J’suis rentrée direct. J’ai dit à Mme Goldman qu’il y avait plus de fil. »
« Vous n’avez rien dit à la police ? »
« Ils veulent pas entendre une couturière d’à peine vingt ans. » Son ton se fit amer. « Pour eux, on est toutes des Marie. On voit rien, on sait rien, on compte pour rien. Vous êtes différent ? »
Edward glissa le carnet dans sa poche. Il sentait la tension de la situation – une jeune femme trop intelligente, une histoire trop précise, un témoignage trop net. Si elle parlait aux mauvaises personnes, et si quelqu’un reliait cette description à son autre témoin inventé, Charles Harlow, tout s’effondrerait.
« Voici ce que je vous propose, miss Kelly. Je travaille sur une enquête indépendante au sujet des meurtres de Whitechapel. J’ai des informateurs haut placés – oui, plus hauts que des agents en civil. » Il mentait avec l’aisance du désespoir. « Si vous restez discrète, si vous ne parlez de ce que vous avez vu à personne d’autre qu’à moi, je vous paierai en conséquence. Cinq shillings par semaine, plus une récompense si votre témoignage mène à quelque chose. »
Mary Kelly croisa les bras. « Cinq shillings par semaine, c’est plus que je gagne ici en un mois. Pourquoi vous donneriez ça à une couturière ? »
« Parce que votre yeux valent ça. Et parce que je connais la valeur d’une source qui sait se taire. »
Elle le dévisagea longuement. Il soutint son regard, priant pour que la peur ne soit pas visible sur son visage.
« D’accord, m’sieur Graves. » Elle s’assit à nouveau, reprit son corsage. « Mais si vous me mentez – si j’apprends que vous êtes pas un vrai journaliste, que vous êtes quelque chose d’autre – je saurai me taire ailleurs. Aux gens qui savent faire taire eux aussi. »
La menace était claire. Edward sentit un filet de sueur dans son dos.
« Vous n’avez rien à craindre de moi, miss Kelly. » Il remit son chapeau. « Je repasserai. Avec cinq shillings. »
Il sortit dans la pluie, le cœur battant. La lettre dans sa poche intérieure – la seconde, celle avec le faux indice « C. H. » – pesait soudain plus lourd, comme si elle cherchait à brûler son tissu.
Il avait maintenant deux témoins potentiels : Charles Harlow, qu’il ne pouvait pas payer, et cette couturière aux yeux trop perçants, qui lui avait donné un témoignage trop précis pour être pure invention. Deux personnes qui pouvaient le détruire d’un mot.
Mais aussi deux personnes capables de donner de la chair à un tueur fantôme.
Il marcha vite, traversant Commercial Street puis tournant dans Wentworth. Il devait poster la lettre. Il devait s’assurer que la police morde – et qu’ils suivent la piste « C. H. » sans jamais découvrir que le témoin était faux.
En passant devant la boutique de Sam le brocanteur, il ralentit. Il n’avait presque plus d’encre. Et plus d’argent pour en racheter.
Il continua.
La pluie redoubla. Derrière lui, imperceptible, un troisième homme qui n’était ni policier ni journaliste le suivait, notant chaque détail de son itinéraire dans un petit carnet noir.