Le Faussaire de Whitechapel
Lire le chapitre 7: The Third Letter
La nuit pesait sur Whitechapel comme une chape de plomb. Edward s'était enfermé dans sa chambre, la bougie vacillante jetant des ombres mouvantes sur les murs humides. Ses doigts tachés d'encre bleu-noir tremblaient légèrement au-dessus de la page blanche.
Il avait déjà écrit deux lettres. Mais celle-ci devait être différente.
La troisième devait franchir une ligne qu'il n'avait pas osé toucher. Il fallait que les détails soient si précis, si viscéraux, que même Abberline ne pourrait douter. Cette fois, il décrirait la méthode — le couteau, la trajectoire des entailles, la façon dont le sang s'écoulerait dans les caniveaux de Whitechapel.
Edward trempa la plume dans son encrier presque vide. La famille de caractères bleu-noir s'étalait avec une distinction dérangeante sur le papier — illuminant chaque capital avec ce rituel geste de fioriture, qu'il avait copié des échantillons d'écritures dans les articles de journaux.
Il commença.
*À l'attention de l'Inspecteur Abberline,*
*Vous cherchez un homme. Vous cherchez un démon. Mais vous ne regardez pas assez près du sol.*
Edward s'arrêta. Il relut. La salive lui manqua. Le rythme de son cœur s'accéléra.
Quelque chose en lui — un endroit obscur qu'il n'avait jamais exploré — trouva ces mots fascinants.
Il continua, décrivant comment un attaquant pourrait immobiliser une femme seule, comment il l'attirerait dans une ruelle aveugle, comment le premier coup serait diagonal, du sein gauche vers la clavicule droite. Comment le second trancherait la gorge d'un geste net, au moment précis où le corps commençait à tomber. Les détails s'ancraient dans des détails médicaux qu'il avait glanés dans les rapports publics et les témoignages des coroners pendant qu'il couvrait la première vague de meurtres.
Il y avait maintenant un corps entier sur ma page, se dit Edward en relisant.
Il signa, comme les autres, d'un dessin simple : un losange avec une croix en son centre. Personne ne saurait qui l'avait tracé. Même lui ne le savait pas vraiment.
La plume gratta une dernière fois. Le silence autour de lui n'était plus un vide mais une chose qui respirait.
De la rue montait le bruit lointain des fiacres et des pas pressés. Il enveloppait la lettre dans une enveloppe propre, cacheta avec de la cire rouge, et adressa sobrement : *Inspector Abberline, Scotland Yard*. Une seule pour le Bureau à cette heure-ci, car il savait que les lettres adressées personnellement arrivaient sur le bureau avant les autres.
Il fourra l'enveloppe dans sa poche intérieure de veston et sortit.
La nuit l'enveloppa comme une complice. Londres, à cette heure, appartenait aux ivrognes, aux prostituées, aux rats et aux hommes qui avaient rendez-vous avec leurs propres ombres. Edward marcha vite, remontant Commercial Street vers l'est.
Il atteignit la boîte aux lettres du coin d'Old Montague Street — la même que pour les deux premières lettres, porquoi changer une habitude qui avait si bien fonctionné ? — et tâta l'enveloppe, une dernière hésitation.
— Vous avez quelque chose à poster ?
La voix arriva de derrière lui. Il sursauta, se retourna.
Sarah Doyle se tenait à deux mètres, encadrée par un réverbère mourant, les mains enfoncées dans les poches de son manteau de tweed gris.
— Vous ne dortes jamais, Miss Doyle ? demanda Edward, forçant un sourire qu'il ne ressentait pas.
— Pas cette semaine. Les créatures de la nuit sont mes plus fidèles sources. — Elle fit un pas vers lui, les yeux entrouverts. Ce n'est pas elle qui fixa l'enveloppe, mais son regard se posa très précisément sur sa veste, au niveau de la poche intérieure.
Edward resserra son veston instinctivement.
— Je postais une lettre personnelle. À un ami.
— À un ami qui habite Scotland Yard, visiblement. L'adresse est dans votre main, Edward. Je lis les écritures comme d'autres lisent les visages.
Il resta muet.
Elle rit, mais ce n'était pas un rire joyeux. C'était un glissement de lame contre du verre.
— Ne vous inquiétez pas. Je ne suis pas venue pour vous confronter. Je suis en mission.
— Quelle mission ?
Sarah Doyle s'approcha encore. Elle sentait le tabac et la pluie. Ses yeux brillaient d'une excitation froide qui rappela à Edward un chasseur qui a enfin trouvé trace de gibier.
— Je travaille sur une histoire — dit-elle doucement — qui sort tout juste de ses langes. Un imitateur.
Le mot tourna dans l'air comme un corbeau au-dessus d'un champ.
— Quoi ? réussit-il à articuler.
— Vous avez bien compris. Le métier du vrai tueur de Whitechapel n'appartient plus qu'à un seul. Quelqu'un crée de fausses lettres, les adresse à la police. Les détails sont trop soignés, trop littéraires. Certains ont commencé à vous remarquer des incohérences entre ce que les courriers contiennent et ce que les chroniques rapportent.
— Les journaux ont toujours des incohérences.
— Pas celles-ci. — Elle sortit un carnet de sa poche, en tourna les pages sans les montrer. — Les experts en écriture en parlent. Les policiers, officieusement, commencent à se demander si quelqu'un ne leur fabrique pas un puzzle empoisonné. Et moi, j'ai fait le calcul.
Son regard se fit plus intense.
— Les indices dans les lettres s'alignent avec les informations qui doivent passer par les salles de rédaction. Or vous êtes le seul journaliste qui a couvert les trois premiers incidents avec un accès direct aux rapports préliminaires.
— Vous écrivez une fiction, Miss Doyle.
— Peut-être. — Elle feuilleta une autre page de son carnet. — Mais mon métier, c'est de raconter la vérité à travers des histoires. Et j'ai entendu un autre détail, ce soir, qui me trouble.
— Quoi donc ?
— Un homme circule dans Whitechapel — un homme cicatrisé au visage — qui cherche un écrivain nocturne. Un homme qui achète de l'encre rare — bleu-noir, alizarine. Vous saviez que cette encre est vendue dans très peu de boutiques à Londres ?
Edward sentit le sang se retirer de son visage. La fièvre, la panique. Il força ses muscles à rester immobiles.
— Intéressante coïncidence, dit-il.
— Ce n'est pas une coïncidence associée aux coïncidences, répondit-elle en se tournant déjà pour partir. — Je vous conseille de faire attention à qui vous écrivez la nuit, Monsieur Graves. Tout le monde n'écrit pas pour la même raison.
Et elle disparut dans la brume.
Edward resta planté au coin de la rue, la lettre toujours dans sa main, les battements de son cœur résonnant dans ses tempes. Sarah savait quelque chose. Peut-être même savait-elle tout. Mais elle ne l'avait pas encore dénoncé.
Pourquoi ? Que voulait-elle ?
— Vous postez cette lettre, oui ?
La voix rauque venait de l'ombre d'une porte cochère, derrière lui encore. Il se retourna brusquement.
Un homme en sortit doucement. Grand, voûté, une cicatrice blanche qui lui traversait la joue gauche, du bord de l'œil jusqu'à la mâchoire. Il ne tenait pas de carnet aujourd'hui. Il tenait un couteau qu'il laissait pendre négligemment le long de sa jambe.
— Monsieur Graves ? — Le nom glissa de sa bouche comme une pierre dans l'eau. — J'ai entendu que vous connaissez des choses. Des choses qui pourraient servir à quelqu'un comme moi.
Edward recula instinctivement.
— Je ne sais pas qui vous êtes.
— Non. Mais vous le saurez bientôt. En attendant, vous postez cette lettre. Et vous en écrivez une autre. Plus détaillée encore.
L'homme avança d'un pas. Son sourire découvrit des dents jaunes.
— Je vous regarde écrire depuis le début, Monsieur Graves. Vous avez un talent que je partage. Nous allons devenir amis.
Le froid de la nuit sembla pénétrer les os d'Edward. La lettre le brûla soudain dans sa main.
Il ne savait plus qui était le monstre — celui qu'il avait créé sur le papier, celui qui se tenait devant lui, ou l'homme qui, à l'intérieur de sa propre tête, lui dictait des phrases de plus en plus précises.
Le scarifié s'éloigna sans un mot de plus, avalé par la rue.
Edward, tremblant, glissa lentement l'enveloppe dans la boîte aux lettres.
Il entendit le papier toucher le fond métallique. Un son définitif. Un pari jeté comme des dés.
Il ne pouvait plus reculer.