Le Folio Contesté
Lire le chapitre 11: The Blois Detour
Le train quitte la gare de Blois avec un grincement de ferraille, et Elodie s'enfonce dans la banquette défraîchie. La vitre embuée efface le paysage ligérien derrière un voile grisâtre. James, en face d'elle, a déplié la carte de Marguerite sur ses genoux. Son index trace le chemin, de la Loire jusqu'au cœur de la vieille ville.
« Une abbaye, dit-il sans lever les yeux. Elle a marqué une croix sur une abbaye, pas sur une cathédrale ou une église paroissiale. Ça restreint forcément le champ. »
Elodie ne répond pas. Elle regarde ses doigts à lui, trop propres, trop précis, comme s'il manipulait la carte avec des pincettes. Elle pense à Henri, à son silence, à ce texto qui lui a glacé le sang. *N'y va pas.* Mais comment ne pas y aller ?
« Tu m'écoutes ? »
Elle sursaute. « Je t'écoute. Une abbaye. Oui. » Elle se penche pour regarder la carte à son tour, quoique leurs épaules ne se touchent pas tout à fait. « Mais laquelle ? Il y en avait au moins quatre à Blois au XIVe siècle. Bourgmoyen, Saint-Laumer, les Jacobins, les Clarisses... »
— Les Clarisses de Dreux ont brûlé, dit James. C'est toi qui me l'as appris. Mais celles de Blois, elles existaient encore en 1349. Orphelines, cloîtrées, discrètes. Un lieu idéal pour une femme qui cherche à disparaître.
Elodie sent un pincement. « Tu crois vraiment qu'elle s'est cachée là ? Marguerite ? »
— Je crois que la croix ne marque pas un lieu de culte pour le plaisir du dessin. » Il replie la carte avec un soin maniaque, les coins parfaitement alignés. « Mais toi, tu sais peut-être mieux que moi ce qu'elle cherchait. Toi et ton cher mentor Henri. »
Le silence entre eux devient électrique. Elodie sent les mots de la dispute monter dans sa gorge, amers comme de la bile. « Si tu as quelque chose à dire, James, dis-le. »
Il pose la carte sur le siège à côté de lui et croise les bras. Le train cahote ; dehors, une grange s'efface dans la brume. « Depuis Chartres, je me suis demandé une seule chose. » Sa voix est calme, trop calme. « Est-ce que tu m'aurais parlé de Marguerite de Beaumont si tu n'avais pas eu besoin de moi pour ouvrir ce codex ? Ou est-ce que j'étais juste un outil pour toi, un accès vers les connexions de ton maître ?
— Mon maître ? » Elodie sent sa mâchoire se serrer. « Henri n'est pas mon maître. C'est mon directeur de thèse. Et je ne t'ai jamais utilisé. »
— Non ? Alors explique-moi pourquoi tu as caché son nom. Explique-moi pourquoi tu as failli perdre la face quand tu as lu « Beaumont » dans cette marge. » Il la regarde intensément. « Tu savais. Tu savais que le nom de la correspondante de ton chanoine était le même que celui de ta famille de tutelle. Et tu ne m'as rien dit. »
Le train s'engouffre dans un tunnel. La vitre devient noire, et Elodie voit leurs deux reflets fantomatiques se superposer dans le verre. Elle déteste sa propre expression, coupable et lasse à la fois.
« Je ne te dois rien, James. Nous sommes en compétition pour le même poste. Une seule bourse, une seule place. Si tu avais su quelque chose d'aussi important sur le manuscrit, tu l'aurais gardé aussi près de toi que moi. »
James ricane. « Le fellowship. Toujours le fellowship. Est-ce que ça ne te fatigue pas, Elodie ? De tout ramener à cette course ?
— Ce n'est pas moi qui ai commencé. » Elle détourne le regard vers la vitre noire. « Tu m'as accusée de te cacher des choses. C'est vrai. Mais toi, tu aurais partagé la moindre de tes découvertes avec moi si la situation était inversée ? Honnêtement ? »
Le tunnel se termine. La lumière du jour inonde le compartiment, cru et franc. James regarde par la fenêtre. Une longue veine palpite à sa tempe.
— Honnêtement ? dit-il enfin. Non.
— Alors arrête de me traiter comme si j'étais la seule qui trichait.
Le silence entre eux retombe, non plus électrique mais pesant, presque minéral. Le train longe un champ de vignes, leurs ceps nus comme des moignons sous le ciel bas. Elodie se souvient de la tiédeur du restaurant de Chartres, la veille, quand il lui avait semblé — brièvement — que leur trêve pourrait tenir. Elle avait été naïve. La trêve était morte avant le dessert.
*Vous vous servez l'un l'autre,* pense-t-elle. *C'est tout ce que vous savez faire.*
Le train ralentit à l'approche de la gare. Elodie attrape son sac — trop lourd de livres anciens et de suspicions. James fait de même, et elle note le soin avec lequel il protège la carte dans la pochette intérieure de son manteau. Malgré tout, ils sont complices. Malgré tout, ils sont liés par cette enveloppe scellée trouvée dans la reliure, par cette croix énigmatique sur le papier jauni.
La gare de Blois est presque vide. Un employé dort sur un banc. Dehors, la place prend la pluie avec une indifférence minérale. James consulte son téléphone ; Elodie regarde autour d'elle. Les toits d'ardoise brillent, imbibés d'eau.
« L'abbaye bourgmoyenne est au nord, dit James. À dix minutes à pied. »
Ils marchent sans se parler. Le vent siffle dans les ruelles étroites ; les volets sont clos aux fenêtres hautes. Elodie pense à Marguerite de Beaumont, à cette religieuse qui avait disparu de son couvent en 1348, emportant un secret que sa famille gardait depuis sept cents ans. Elle pense à Henri, qui ne répond pas à ses messages. Elle pense à ce que sa mère lui disait autrefois : *Dans notre famille, on ne fuit pas. On affronte.*
Mais Marguerite avait fui, elle.
Ils tournent au coin d'une rue pavée, et l'abbaye apparaît. Ou plutôt ce qu'il en reste : une façade noircie par les intempéries, des murs éventrés, un clocher tronqué comme un moignon. Un portail de bois est barré d'une chaîne et d'un cadenas neuf. Sur une pancarte en plastique, lisible : « RESTAURATION — ACCÈS INTERDIT AU PUBLIC. »
Elodie s'arrête. Elle sent le froid humide traverser ses chaussures.
« C'est une blague ? » James s'approche du portail et secoue la chaîne, comme si elle pouvait céder sous sa volonté. « Vide. C'est vide. Après tout ce chemin. »
— La carte indique cette abbaye, dit Elodie doucement. Mais peut-être que Marguerite n'est pas venue ici pour l'édifice. » Elle regarde la pancarte. Pas de numéro de téléphone. Pas de nom d'entreprise. « Peut-être qu'elle est venue pour ce qui se cache dessous. »
James se retourne. Son visage est fermé, mais ses yeux — il, ils vacillent. Elodie voit l'incertitude, la même que la sienne. Le même goût d'impuissance.
Il sort son téléphone. « Je connais un archiviste à Orléans. Il connaît peut-être quelqu'un qui a les clés. »
— Et si quelqu'un les a déjà, les clés ? » dit Elodie.
James s'arrête, pouce suspendu au-dessus de l'écran. « Que veux-tu dire ?
— Henri. » Elle déglutit. Son reflet dans la vitre du train revient la hanter. « Henri m'a dit de ne pas venir ici. Mais si c'est lui qui a fait fermer l'abbaye pour la restauration ? Et s'il est déjà là, derrière ces murs ? »
James regarde la façade éventrée, les fenêtres aveugles. Le vent gémit dans les ruines. Quelque chose, au loin, fait claquer un volet mal fixé — ou une porte.
« Alors, dit-il lentement, nous avons un problème. Parce que le texte d'Henri n'était pas une mise en garde. » Il lui montre l'écran de son téléphone : un texto ouvert, daté de dix minutes plus tôt. Le numéro est inconnu. Le message est bref :
*Le Baiser de la Mort. Vous n'êtes pas prêts pour ce que vous allez trouver.*
Elodie sent son sang se glacer. Le vent arrache une tuile qui tombe loin derrière la pancarte, dans la cour cachée de l'abbaye.
Un bruit sec. Un craquement. Quelqu'un marche dans les ruines.
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