Le Folio Contesté
Lire le chapitre 12: The Caretaker's Story
L'abbaye de Blois se dressait contre un ciel gris de fer, ses murs éventrés comme une mâchoire cassée. Elodie et James se tenaient devant le portail condamné, le texte anonyme encore brûlant sur l'écran du téléphone de James. *Le Baiser de la Mort.* Les mots tournaient en boucle dans la tête d'Elodie, incompréhensibles et pourtant terriblement précis, comme une épitaphe qu'on n'aurait pas encore méritée.
Un bruit de pas sur le gravier les fit sursauter. Un homme âgé s'approchait, une clé rouillée suspendue à un cordon de cuir autour du cou. Il portait une veste de tweed usée aux coudes et des lunettes cerclées de laiton qui avaient vu passer cinquante ans de poussière d'archives.
— Vous cherchez quelque chose ? demanda-t-il, la voix rocailleuse, un accent du Loir-et-Cher épais comme le miel de janvier.
James ouvrit la bouche, mais Elodie le devança.
— Nous sommes chercheurs, dit-elle en français. L'université d'Oxford. Ce prieuré possède des archives liées à la Sainte-Chapelle.
Le gardien la détailla, ses yeux plissés s'attardant sur la broche discrète qu'elle portait au col — un sigil qu'elle avait copié du sceau qu'ils avaient trouvé dans les archives de Chartres. Le chanoine. Le gardien le remarqua, elle le vit. Un tic traversa son visage.
— C'est fermé pour travaux, dit-il.
— Depuis quand ? demanda James.
Le gardien haussa les épaules. — Une décision de la mairie. Y a trois semaines. Subitement.
Trois semaines. Elodie compta mentalement. Trois semaines avant qu'ils découvrent la carte dans le codex de Chartres. Henri avait-il orchestré cela avant même qu'ils ne trouvent la trace ? Son mentor, son protecteur, l'homme qui avait signé sa thèse et qui l'avait nommée « la fille que Marguerite aurait dû être ». Le frisson lui remonta le long de la colonne.
— Nous paierons, dit James, sortant son portefeuille avant qu'Elodie ne puisse protester.
Le visage du gardien se tordit dans une expression compliquée — intérêt, méfiance, et quelque chose de plus sombre qu'Elodie ne pouvait pas nommer. Il les dévisagea longuement, puis chercha quelque chose derrière eux, comme s'il redoutait une présence invisible dans les ronces.
— La bibliothèque seulement, dit-il enfin, baissant la voix. Pas la nef. La nef est interdite.
— Pourquoi ? demanda Elodie.
Le gardien baissa les yeux, ses doigts jouant avec la clé.
— À cause d'elle.
Pendant qu'il déverrouillait la porte latérale, le grincement résonnant dans le silence humide du matin, il commença à parler. Sa voix avait la cadence des histoires cent fois racontées devant l'âtre, mais chaque phrase semblait lui coûter quelque chose.
— Vous connaissez la légende de Marguerite de Beaumont ? demanda-t-il.
Elodie sentit son cœur accélérer. Elle échangea un regard avec James.
— Nous l'étudions, dit-il prudemment.
Le gardien ouvrit la porte et les fit entrer dans un couloir voûté, la pierre suintante d'humidité. Il poursuivit, sans se retourner, sa silhouette blanche dans l'obscurité partielle.
— On dit qu'elle était novice ici, au quatorzième siècle. Une jeune femme brillante, trop brillante pour son époque. Elle copiait des manuscrits d'une beauté rare — j'ai vu les restes, autrefois, avant qu'ils ne soient transférés. Elle avait une écriture... comment dire... elle écrivait comme si elle priait.
Il s'arrêta devant une porte en chêne, gravée d'un sigil qu'Elodie reconnut. Le même chanoine que sur la porte du dépôt de Chartres, que sur le sceau de cire, que sur sa broche copiée.
— Ses supérieurs l'ont accusée d'hérésie, continua le gardien, la voix plus basse. Elle conversait trop librement avec les esprits du texte, disait-on. Elle prétendait que certains manuscrits parlaient — qu'ils murmuraient une vérité interdite à ceux qui savaient écouter. Elle a été jugée en secret, condamnée à être brûlée.
Elodie inspira brusquement, mais le gardien leva la main pour la calmer.
— Elle a fui, continua-t-il. Une nuit d'avril 1349. Des témoins l'ont vue passer par cette porte, tenant une boîte contre sa poitrine. Personne ne l'a jamais revue.
La bibliothèque était modeste mais préservée, des rayonnages de chêne alignés le long des murs, remplis de volumes dont les dos avaient la patine brune du temps. La lumière filtrait à travers des vitraux ternis, projetant des taches troubles de rouge et de bleu sur le plancher.
— Les chroniques disent qu'elle a emporté son « secret », dit le gardien. Le secret qui aurait dû la condamner et qui aurait dû la sauver. La rumeur locale — et j'ai grandi avec cette rumeur — dit qu'elle l'a caché ici, sous la nef, avant de fuir. Qu'elle est revenue la nuit suivante pour le déposer.
— Le déposer ? répéta James. C'est-à-dire ?
— L'enterrer, précisa le gardien. Dans la crypte, sous l'autel. À l'endroit exact où le diable aurait dû la prendre.
Il se tut, les regardant à travers ses lunettes épaisses.
— On l'appelle le Baiser de la Mort, ici. Le lieu où elle a embrassé sa propre fin pour sauver ce qu'elle cachait.
James et Elodie se figèrent simultanément. Les mots du message anonyme résonnèrent dans le silence poussiéreux de la bibliothèque.
— Qui vous a envoyé ce message ? demanda James, mais le gardien haussa les épaules.
— Je sais ce que vous transportez dans vos poches, dit-il simplement. Le monde des manuscrits est petit. Vous n'êtes pas les premiers à chercher, mais vous êtes les premiers depuis longtemps à avoir déchiffré la carte. L'homme qui est venu avant vous — celui qui a fait fermer le prieuré — il cherchait la même chose. Il n'a pas trouvé.
— L'homme qui a fait fermer ? demanda Elodie, la gorge serrée.
Le gardien la regarda avec une expression de pitié presque insupportable.
— Un homme du nom de Marchand, dit-il doucement. Vous le connaissez ?
Le sol parut basculer sous les pieds d'Elodie. Henri. Henri avait été ici, trois semaines plus tôt. Henri avait fermé le prieuré pour gagner du temps, pour arriver le premier, pour cacher ce que Marguerite avait laissé. Et elle venait de lui laisser un message vocal dans lequel elle avait tout révélé de ce qu'elle savait, croyant parler à un allié.
— Le trésor qu'il cherchait ? réussit-elle à articuler. L'a-t-il trouvé ?
Le gardien secoua lentement la tête, ses yeux rivés sur Elodie.
— Non. Mais il a trouvé quelque chose d'autre. C'est ce qui l'a fait fuir.
James s'approcha d'un pas, la main sur la table de lecture. — Quoi ?
Le gardien se tourna vers lui, et pour la première fois depuis leur arrivée, il laissa paraître une expression qui n'était pas le calcul d'un homme qui vendait des secrets. C'était de la peur, brute et ancienne.
— Que Marguerite n'était pas seule, dit-il. Dans sa fuite. Elle avait un complice. Un homme dont le nom commençait par la lettre J.
Il sortit une clé plus petite de sa poche et la posa sur la table, entre eux, le métal tintant contre le bois.
— La crypte est ouverte. Vous avez trente minutes avant que je fasse ma ronde. L'homme qui est venu avant vous a payé le double pour aller voir ce que vous cherchez. Il est reparti sans — mais je crois qu'il a laissé quelque chose derrière lui.
— Quoi ? demanda Elodie.
Le gardien sourit, un sourire triste de vieil homme qui avait vu trop de chercheurs passer.
— Cette question-là, vous devrez la poser à Marguerite elle-même.
Il se retira, ses semelles grinçant sur le plancher.
La crypte était glaciale, un souffle de pierre qui montait du sous-sol comme l'haleine de la terre elle-même. Des arcs bas les obligeaient à se courber, leurs silhouettes se brisant sur les murs à la lueur des téléphones. Une odeur de terre ancienne et de cire tiède emplissait l'espace.
Elodie repéra la dalle immédiatement — une pierre tombale discrète, sans nom, gravée du seul sigil du chanoine. Son cœur battait si fort qu'elle pouvait à peine respirer. Elle s'agenouilla, ses doigts effleurant la gravure.
— C'est toi, murmura-t-elle. Marguerite.
Elle trouva le rebord, tira avec une force qu'elle ne se connaissait pas. La dalle glissa avec un gémissement, révélant une cavité sombre.
À l'intérieur, pas d'ossements, pas de reliquaire. Une petite boîte de plomb, ternie par près de sept siècles d'obscurité, était posée à plat dans la terre, comme si quelqu'un l'avait déposée avec soin en dernier adieu.
Elodie la prit entre ses mains tremblantes. Elle était légère — trop légère, pensa-t-elle, pour contenir le secret d'une vie.
Ses doigts tâtonnèrent autour du bord, trouvèrent le mécanisme rouillé. Le couvercle résista, puis céda avec un grincement qui sembla se répercuter sur toute la voûte.
À l'intérieur, un seul morceau de parchemin, déchiré sur les bords, et une fine bande d'argent brillante dans l'obscurité.
Le souffle d'Elodie s'arrêta.
C'était un signet.
Le même signet en argent qu'elle avait vu dans la bibliothèque de la Bodléienne à Oxford.
La pièce se referma dans sa paume, et quand elle rouvrit les yeux, elle comprit que rien — ni Henri, ni son passé, ni tout ce qu'elle croyait savoir de sa propre famille — n'était ce qu'elle avait pensé.
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