Le Folio Contesté
Lire le chapitre 14: Aftershock at the Abbey
La crypte sentait la pierre humide et le renfermé. Elodie s'accroupit près de la niche où le coffret de plomb avait reposé pendant six cents ans. Elle sortit son téléphone, activa la lampe torche, et commença à photographier l'intérieur vide du coffret, puis le pourtour de la niche, puis la pierre elle-même.
Elle travaillait avec une précision mécanique, les gestes de son métier prenant le relais quand tout le reste vacillait. Les clichés s'accumulaient dans sa pellicule numérique. Elle capturait les petites marques horizontales sur la paroi de la niche, peut-être des éraflures de l'outil qui avait creusé l'espace. Elle n'entendait rien d'autre que le battement sourd de son propre cœur.
Quand elle eut terminé, elle jeta un dernier coup d'œil à la niche vide. La lampe de son téléphone trembla légèrement. Marguerite avait caché là sa dernière confession, l'aveu d'une fuite, d'un « Baiser de la Mort ». Et cette femme était morte six cent soixante-dix ans plus tard. Pourtant Elodie avait l'impression que Marguerite venait de lui murmurer un secret à l'oreille et que le sol allait se dérober.
Elle se releva, remit son téléphone dans la poche de sa veste et marcha vers l'escalier. Ses pas résonnaient dans le silence. Elle gravit les marches de pierre usées, les mains contre les murs pour se guider dans la pénombre. La lumière du jour, filtrée par la nef en ruine, l'accueillit en haut.
La cour du prieuré était déserte. Le vent jouait avec quelques feuilles mortes qu'il poussait en cercles paresseux contre le mur sud.
James n'était nulle part en vue.
Elodie fit une volte-face complète. Rien. Le chantier de restauration, avec ses échafaudages et ses bâches, s'étendait silencieux. Elle marcha vers le portail.
James n'était pas là non plus.
Le gardien — le vieil homme qui leur avait ouvert et qui leur avait raconté la légende de Marguerite — avait disparu lui aussi. La guérite près du portail bâillait, vide. La chaîne qui avait bloqué le portail était déposée par terre.
C'est alors qu'elle le vit.
Son sac à bandoulière — celui qui contenait ses carnets de notes, ses relevés codicologiques, ses photographies du manuscrit critique — était posé près du portail, dans la poussière, la bandoulière tordue comme si on l'avait jeté là par dépit.
Elle se précipita. Ouvrit le rabat. Vide.
À l'intérieur du sac, il ne restait qu'un stylo à bille qui avait roulé dans un coin, un paquet de mouchoirs en papier et la moitié d'un ticket de train Oxford-Londres. Tous ses carnets — plus de deux ans de notes, ses transcriptions, ses hypothèses de lecture, ses croquis des filigranes — avaient disparu.
— Non.
Le mot était sorti de sa bouche sans qu'elle le veuille, un souffle à peine plus fort qu'un murmure.
Elle fit quelques pas dans la cour, cherchant une trace de James, un signe qu'il n'était pas parti pour de bon. Elle appela son nom. Rien que le vent.
— James !
Sa voix rebondit contre les murs du prieuré. Pas de réponse.
Elle sortit son téléphone. Pas de réseau dans cette vallée encaissée. Elle marcha vers le portail, puis sur le chemin qui descendait vers la ville. Elle gravit une petite colline surplombant la vallée. Trois barres de réseau. Elle composa le numéro de James. La messagerie. Rapide, directe, sans préambule :
— Rappelle-moi. Tout de suite.
Elle regardait la ligne sombre de la Loire en contrebas. La colère montait en elle, salée et brute. Comment avait-il pu ? Lui qui avait tout le temps, ces trois dernières semaines, des airs de martyr, lui qui jouait les gardiens du temple devant chaque page du manuscrit… Il avait pris la lettre de Marguerite, puis il avait pris ses notes, et il avait disparu.
Si James s'appropriait ses études préliminaires — ses datations, ses analyses, ses rapprochements avec les archives de la Bodléienne —, il pouvait non seulement conclure le travail le premier, mais éliminer toute preuve que c'était elle qui était passée par là. Vingt ans de travail réduits à néant. Vingt ans.
Elle fit demi-tour et redescendit vers le prieuré. Elle avait besoin de respirer. Avec un peu de chance, le gardien était simplement allé s'acheter du pain ou voir un voisin. Et James avait peut-être posé le sac pour aller chercher quelque chose. Oui. C'était ça. Il avait déposé le sac pour une raison quelconque.
La guérite du gardien était vide mais derrière le comptoir poussiéreux, une porte donnait sur une pièce sombre. Elodie hésita, puis poussa la porte. Une fenêtre donnant sur l'intérieur du prieuré éclairait un bureau. Sur le comptoir, près d'un rouleau de ruban adhésif poussiéreux, un papier était coincé sous un cendrier en porcelaine ébréchée. Du papier à en-tête du prieuré, probablement laissé là pour les visiteurs.
Elle n'aurait pas dû baisser les yeux vers ce papier. Elle l'aurait pu. Mais ses yeux s'y posèrent d'eux-mêmes :
*Elodie —* *Rendez-vous à l'hôtel de l'Ange, rue de la Cathédrale. Il faut qu'on parle.* *— James*
L'écriture était penchée, rapide — la sienne, celle qu'elle avait vue sur des dizaines de notes de service en bibliothèque, ce J majuscule élégant en tête de ses emails manuscrits. Mais, quelque chose clochait. L'encre était trop foncée, trop fraîche. Et le papier plié avait l'air récent.
Elle décrocha le papier et le laissa retomber entre ses doigts.
L'hôtel de l'Ange. Le seul hôtel convenable de Blois, sur la place de la Cathédrale. Elle aurait pu y réserver une chambre elle-même. Était-ce un piège ? Avait-il simplement décidé de la rencontrer en terrain neutre pour échanger — la lettre contre ses notes ? Son cœur se serra.
Si elle y allait, elle se mettait à sa merci. Sans ses recherches, sans son travail, elle n'était plus rien face à lui. Et s'il avait réellement besoin de l'éloigner du prieuré pour explorer la cachette seul ? Elle regarda l'abbaye derrière elle. Ses murs délabrés se dressaient, silencieux, contre le ciel.
— Non, murmura-t-elle. Je n'irai pas là-bas tôt. Je vais d'abord récupérer mes affaires par moi-même.
Elle refit le trajet à l'intérieur, passant la nef éventrée, s'engageant dans l'escalier. Les marches semblaient plus raides qu'à l'aller. Elle balaya chaque centimètre carré de la crypte avec sa lampe. Rien. Ses carnets n'y étaient pas.
Le sac était vide — il ne lui restait que son téléphone et ce qu'elle portait sur elle : sa carte de bibliothèque, un baume à lèvres, dix-huit euros en liquide.
Elle voulut rire. Aucun son ne sortit.
Qu'est-ce qu'elle faisait ?
En dehors de la lettre, du cahier de James et du sac abandonné, la seule trace de leur présence était le coffret de plomb ouvert dans la niche, les photographies sur son téléphone. Sans ses notes, elle se retrouvait seule avec une histoire fragmentaire — un message vocal pour Henri, un texte d'avertissement, une carte de 1349, un nom effrayant. Et un homme disparu.
Elle sortit par le portail du prieuré et s'arrêta. Le soleil déclinait, colorant d'ambre les toits de la ville.
Rue de la Cathédrale. Elle connaissait l'endroit. La cathédrale Saint-Louis se dressait au sommet du coteau. Quelques pas plus loin, l'hôtel. Elle pouvait y être en quinze minutes à pied si elle marchait d'un bon pas.
Elle regarda son téléphone. Aucun message. Pas de James. Pas de réponse à son appel. Elle l'appela une seconde fois. Encore la messagerie.
Elle resta immobile une longue minute, en plein vent, à peser les options. La ville lui apparaissait soudain hostile. Une ville où elle ne connaissait personne, où elle avait peu d'argent, et où une seule personne savait où elle se trouvait — et cette personne l'avait trahie une première fois.
La raison lui disait de ne pas y aller. La raison lui disait de retourner sur la grand-route, de trouver une gare, de rentrer à Oxford et d'affronter la Bodléienne et son doyen avec ce qui lui restait : des photos, une lettre envoyée trop tôt, et un goût de cendres dans la bouche. Mais James avait la lettre de Marguerite, et il avait ses notes, et rien de tout cela ne serait résolu en fuyant.
Elle fit quelques pas vers la route, puis s'arrêta.
Elle pouvait décider de ne pas le rejoindre. Elle pouvait choisir l'hôtel de la gare, dormir, et réfléchir au matin. Non. Elle ne dormirait pas.
Elle enfonça les mains dans les poches de sa veste et commença à marcher. La pente était raide, caillouteuse. À chaque pas, son esprit tournait.
James avait sur lui le fragment de parchemin de Marguerite. Il avait pris le sien — ses notes, peut-être pour se protéger ou pour se protéger d'elle. L'écrivain en lui pensait probablement qu'il agissait en chevalier servant, qu'il la protégeait de ses propres imprudences. Il avait dû trouver absurde qu'elle parte à Blois après le texte d'avertissement. Il l'avait accompagnée — oui, seulement accompagnée parce qu'il avait décidé que sa propre quête passait avant la sienne.
À mi-hauteur de la côte, elle s'arrêta net. Elle venait de penser à un détail — un détail incongru. Le papier de la note était du papier de l'hôtel, la suspicion à la rédaction était bien hâtive. Le garçon avait pu utiliser du papier de l'hôtel pour la laisser un message, tout simplement.
Elle secoua la tête.
Non. Le scénario le plus simple, c'était que James avait pris ses notes pour les étudier — pour se donner une longueur d'avance sur elle. Et qu'il l'avait convoquée à l'hôtel de l'Ange comme un roi convoquerait un vassal.
Quinze minutes plus tard, elle arriva sur la place de la Cathédrale. La façade de l'hôtel de l'Ange dressait devant elle ses pierres de couleur claire. Suspendue à une enseigne en fer forgé, une petite ange dorée brillait dans la lumière du soir.
Elodie resta un long moment à regarder la porte de l'hôtel, sans entrer. Elle repensa au texte d'avertissement reçu sur le quai de la gare d'Orléans, au bruit dans les ruines lorsqu'ils pénétraient dans le prieuré, au regard du gardien quand il leur avait raconté l'histoire de Marguerite et de son frère.
Elle ne savait plus qui avait la vérité de son côté.
Elle soupira, serra son téléphone dans sa main, et ouvrit la porte de l'hôtel de l'Ange.
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