Le Folio Contesté
Lire le chapitre 16: A Shared Room
La pluie s’abattait sur les vitres du café comme si le ciel entier de Blois s’était donné rendez-vous pour les noyer. James consulta son téléphone, les sourcils froncés, puis le retourna face contre la table avec un soupir qui en disait long.
— Trains annulés. La ligne est coupée près d’Amboise, un arbre sur les voies.
Elodie posa sa tasse, le regard fixé sur la pluie qui transformait la rue en miroir brisé. Elle ne voulait pas penser à la chambre, ni à ce que cette nuit impliquait. Elle ne voulait pas penser à la chaleur de son épaule contre la sienne deux heures plus tôt, quand ils avaient comparé le filigrane du marque-page à la lumière de la lampe du hall.
— Il faut trouver un hôtel, dit-elle, la voix neutre.
L’hôtel de l’Ange, où ils avaient déjà leurs affaires, affichait complet. La réceptionniste, une femme d’un certain âge aux cheveux gris tirés en chignon, les regarda avec une compassion fatiguée.
— Avec cette tempête, tout est plein jusqu’à Orléans. Mais j’ai une chambre qui se libère, si vous acceptez de partager. Un lit double, je précise. C’est tout ce qu’il me reste.
Elodie ouvrit la bouche pour refuser, mais James la devança.
— On prend.
Dans l’escalier étroit, elle lui lança un regard assassin qu’il ignora avec une politesse exaspérante. La chambre était petite, tapissée d’un papier fleuri défraîchi, et le lit dominateur trônait au centre comme un reproche. Elodie déposa son sac sur la chaise unique et entreprit immédiatement de construire une barricade avec les oreillers et le couvre-lit.
— Tu plaisantes ? demanda James, les mains sur les hanches.
— Pas du tout. Ligne de démarcation. Tu restes de ton côté, je reste du mien.
— On est en France, Elodie. En 1349, on aurait partagé ce lit sans y penser.
— En 1349, on m’aurait brûlée pour moins que ce que j’ai envie de te faire.
Le silence qui suivit était trop lourd. Elle détourna les yeux, passa une main dans ses cheveux humides. James ne dit rien, mais elle sentit son regard sur elle, insistant, puis il se tourna vers la table.
— Bon. On a un code à déchiffrer. Autant en profiter.
Ils étalèrent le parchemin et le marque-page sur la petite table ronde, sous la lampe à abat-jour jaune. La pluie tambourinait contre les volets, isolant la chambre du monde. Elodie sortit ses notes — celles qui lui restaient, du moins — et aligna les symboles marginaux avec les lettres du marque-page, cherchant la correspondance.
— Attends, disait James, penché sur le parchemin. Regarde ici : ce symbole, la boucle avec la barre, il revient trois fois. Et sur le marque-page, le même dessin apparaît à côté du « m » et du « t ».
— Tu crois que les symboles correspondent aux intervalles ? fit Elodie, se penchant à son tour.
— Pas aux lettres. Aux intervalles. Un code spatial, pas alphabétique.
Leurs épaules se touchèrent. Ni l’un ni l’autre ne recula. Elodie nota chaque correspondance au crayon, les mains presque tremblantes, à force de concentration ou d’autre chose. Vers minuit, ils avaient isolé une séquence de six symboles qui semblaient former un mot répété.
— « Trahison », murmura James.
— Quoi ?
— Regarde : un symbole correspond à « tr », un à « ai », un à « so », un à « n ». Avec les intervalles du marque-page, tu obtiens la même séquence deux fois. Trahi-son. Trahison.
Elodie recula, sentant un frisson la parcourir malgré la chaleur de la pièce.
— Marguerite a écrit ce mot en code. Deux fois. Elle avait peur d’être lue.
— Elle avait raison de l’être.
James se frotta les yeux. Épuisé, mais un sourire flottait sur ses lèvres, une lueur de victoire que Elodie ne lui avait encore jamais vue. Elle se surprit à sourire aussi, puis à rire doucement.
— Quoi ? demanda-t-il.
— Rien. C’est juste que… on passe notre temps à s’insulter et à nous voler des preuves, mais pour casser ce code on a été, pour une fois, une équipe.
— Une équipe de deux ans d’âge mental, vu notre barricade d’oreillers.
— Ça, c’est pour toi.
Elle jeta un oreiller qui le frappa en pleine face. Il le rattrapa, les yeux écarquillés, puis éclata de rire — un vrai rire, franc, qui plissa le coin de ses yeux et le rendait presque vulnérable. Elle rit aussi, plus fort qu’elle ne l’aurait voulu, jusqu’à ce que les larmes lui montent aux yeux.
— Arrête, souffla-t-elle, je vais réveiller tout l’hôtel.
— Tu as une drôle de façon de travailler, docteur Marchand.
— Et toi, docteur Ashworth, tu es un mystère que je ne comprends toujours pas.
Le silence retomba, mais plus doux. James se passa une main dans les cheveux, regardant la pluie sur la vitre. Il parla sans la regarder, comme s’il se confessait à la fenêtre.
— Tu sais pourquoi je suis ici ? Pour ce poste, je veux dire.
— Pour la gloire de ton département, non ?
— Cambridge m’a proposé une chaire. Il y a trois semaines.
Elodie se figea. Elle se tourna vers lui, cherchant la moquerie dans son regard, mais il n’y avait rien que de la fatigue.
— Une chaire à Cambridge ? Et tu l’as refusée ?
— Pour quoi ? Pour m’enterrer dans une bibliothèque à enseigner à des étudiants qui n’ont jamais tenu un vrai parchemin ? Non. Ce manuscrit… ce folio. C’est la seule chose qui compte. Et cette bourse, c’est le seul moyen d’y avoir accès pleinement, sans contrôle, sans comité.
— Tu as abandonné la sécurité pour une poursuite de fantôme ?
— Tu me juges, docteur Marchand ?
— Non, dit-elle, plus doucement qu’elle ne l’aurait cru possible. Je te comprends, au contraire. C’est ce qui m’effraie.
Il la regarda, enfin. Dans la pénombre de la lampe, ses traits semblaient adoucis, dépouillés de cette façade d’arrogance qu’il portait comme une armure.
— Moi aussi, ça m’effraie, Elodie.
Elle détourna les yeux, rangea le marque-page dans son étui de cuir, replia soigneusement le parchemin. Tout cela était trop dangereux — le code, les sentiments, la proximité. Elle se leva, fit mine de vérifier la serrure de la porte.
— Demain, on appelle Henri. Il saura peut-être nous éclairer sur ce mot.
James hocha la tête, déjà allongé sur son côté du lit, dos à la barricade d’oreillers. Elodie se glissa prudemment de son côté, gardant une main sur le rebord pour ne pas bouger.
— James ?
— Hmm.
— Merci. Pour ce soir. De ne pas avoir disparu avec le code.
— La nuit est encore jeune.
Elle se mordit la lèvre à l’obscurité. La pluie continua de tomber, régulière, berceuse. Elle ferma les yeux, sentant la chaleur de son corps à travers les oreillers, à une main de distance. D’abord, son téléphone vibra sur la table de nuit. Puis le sien, deux secondes plus tard.
Elle attrapa son appareil, l’écran éclaira son visage. Un message d’Henri, envoyé à une heure du matin.
« Ne revenez pas à Blois. Le Baiser de la Mort n’est pas votre affaire. Rentrez à Oxford. Elle est déjà en route. »
Elodie se redressa, le cœur cognant. Dans l’obscurité, elle entendit James faire de même.
— James ?
— Je l’ai lu. Il parle de qui, « elle » ?
— Je ne sais pas. Mais pour la première fois, je crois qu’Henri ne nous prévient pas. Il nous menace.
Le silence de la nuit se fit plus lourd, plus épais. Dehors, la pluie redoubla, et sous la fenêtre, Elodie crut entendre un pas sur le gravier, puis plus rien.
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