Le Folio Contesté
Lire le chapitre 18: Bedside Confessions
L’hôpital John Radcliffe sentait le désinfectant et le thé froid. Elodie suivit les flèches blanches jusqu’au troisième étage, James sur ses talons, silencieux. La porte de la chambre 312 était entrouverte. Henri gisait sur un lit étroit, le visage cireux, un bras bandé, mais ses yeux étaient vifs, trop vifs pour un homme censé se reposer.
— Vous avez mis du temps, dit-il d’une voix rauque.
Elodie s’assit sur la chaise en plastique à son chevet. James resta debout près de la porte, les mains dans les poches, le regard oscillant entre les moniteurs et le couloir.
— Henri, qu’est-ce qui s’est passé ? demanda Elodie.
— On a forcé ma porte. Ils cherchaient la Bible, je suppose. J’ai été… persuasif. Un genou cassé pour l’un d’eux.
Il sourit faiblement, mais le sourire ne monta pas à ses yeux.
— Votre grand-mère, commença Elodie.
— Ma tante, corrigea Henri. Marguerite était ma grand-tante. La sœur de ma grand-mère.
Il ferma les yeux un instant. Les machines bipèrent en rythme régulier.
— Ma grand-mère n’en parlait jamais. Marguerite était la honte de la famille. Une femme qui fuit son mari, qui disparaît avec un inconnu… Cela ne se pardonne pas, même cinq siècles plus tard.
— Un inconnu ? releva Elodie.
— Un érudit. Un certain Jean. Nous n’avons jamais su son nom de famille complet. Les archives familiales le mentionnent comme « le clerc Jean », ce qui n’est pas un titre, mais une insulte. Un homme sans lignée.
Elodie sentit son cœur battre plus vite. Elle jeta un coup d’œil vers James, qui avait fait un pas dans la pièce. Il ne disait rien, mais ses yeux étaient rivés sur Henri.
— Pourquoi ne pas avoir partagé cela avec moi plus tôt ? demanda Elodie.
— Parce que vous êtes comme moi, Elodie. Vous cherchez la vérité dans les documents, pas dans les familles. Et parce que je n’étais pas sûr de pouvoir vous faire confiance.
— Et maintenant ?
Henri tourna la tête vers la fenêtre. La pluie battait contre la vitre.
— Maintenant, je crois que vous êtes la seule personne qui puisse comprendre.
Il baissa la voix, presque un murmure.
— La lettre que vous cherchez n’a jamais été perdue. Je l’ai cachée.
Elodie se pencha en avant.
— Cachée où ?
— Dans la Bible, dit Henri. Celle que vous devez récupérer dans mon appartement. Page de garde. Entre le cuir et le papier. Ma grand-mère m’a montré l’endroit quand j’avais douze ans, en me faisant jurer de ne jamais la sortir. Elle disait que cette lettre était la preuve de quelque chose… de quelque chose que la famille avait voulu effacer.
Il tendit une main tremblante vers la table de chevet.
— La clé de l’appartement est là. Prenez-la. Récupérez la Bible avant qu’elle ne tombe entre les mains de cette femme.
— Quelle femme ? demanda James soudainement.
Henri le dévisagea longuement.
— Vous êtes le collègue d’Elodie, je suppose. L’Anglais avec les ambitions cachées.
— James Ashworth, dit James, tendant la main.
Henri ne la prit pas.
— J’ai reçu un appel hier. Une voix de femme, cultivée, précise. Elle disait qu’elle venait « récupérer ce qui appartenait à sa lignée ». Elle savait des choses que personne ne devrait savoir. Le nom de ma grand-mère. Le village d’origine de la famille. La date exacte de la fuite de Marguerite.
Il frissonna.
— Elle a dit qu’elle s’appelait Beaumont. Marguerite Beaumont.
Elodie sentit le froid la saisir.
— Elle utilise le nom de Marguerite ?
— C’est ce qu’elle a dit. Mais Marguerite n’a jamais eu d’enfants. Pas à notre connaissance. Elle a disparu en 1487, et plus personne n’a entendu parler d’elle.
James s’approcha du lit.
— Et le texte du manuscrit ? Qu’est-ce qu’il dit de la fuite ?
— Ma grand-mère disait que Marguerite n’était pas une hérétique. Elle était… amoureuse. Et elle fuyait une punition plus terrestre qu’ecclésiastique. Son mari, un seigneur cruel, avait juré de la tuer s’il la retrouvait. La « trahison » du code Marginale pourrait être la sienne — pas celle de Jean, mais celle de Marguerite elle-même.
— Elle a trahi son mari et sa famille, souffla Elodie.
— Exactement. Pour un homme qu’elle aimait. C’est pour cela que le manuscrit a été dissimulé. Pas pour cacher une hérésie, mais pour cacher un adultère. Un scandale plus grand que le feu, pour ces familles.
Henri toussa, une quinte douloureuse. Elodie lui tendit un verre d’eau.
— Vous devez partir, dit-il. Avant qu’elle ne trouve l’appartement. Ma Bible contient aussi des annotations de ma grand-mère. Des observations sur Marguerite, sur les lieux où elle aurait pu aller. Peut-être que cela vous mènera à « Le Baiser de la Mort ».
James fronça les sourcils.
— Vous connaissez ce lieu ?
— Ma grand-mère en parlait. Elle n’a jamais révélé où il se trouvait, mais elle disait que c’était un endroit « qui ne pardonne pas ». Une grotte, peut-être, ou un ravin. Je n’ai jamais su.
Elodie prit la clé. Elle était tiède de la main d’Henri.
— Merci, Henri.
— Ne me remerciez pas encore. Si cette femme est vraiment une Beaumont, elle cherche la même chose que vous. Elle veut peut-être détruire la lettre, ou l’utiliser. Dans les deux cas, vous devez la trouver avant elle.
Elodie se leva. Elle avait la gorge serrée. Elle s’était méfiée de Henri, avait douté de lui depuis leur première rencontre. Et voilà qu’il lui offrait la clé de tout.
Elle se tourna vers James. Il la regardait avec une intensité nouvelle, quelque chose dans ses yeux qui n’y était pas la veille — de la déférence, peut-être, ou un respect qu’elle n’avait pas encore mérité.
Elle se souvint de l’accusation qu’elle avait portée contre lui dans la crypte, la gifle, la colère qui avait suivi. Et maintenant, il était là, à ses côtés, sans reproche.
La culpabilité lui mordit le ventre comme un animal affamé.
— James, je…
— Pas maintenant, dit-il doucement. Récupérons la Bible. Nous aurons le temps pour tout le reste.
Ils sortirent. Dans le couloir, Elodie s’arrêta un instant, la main sur la poche où elle avait glissé la clé.
— Il m’a dit qu’il te faisait confiance, murmura James. Il a dit que tu étais la seule personne qui pouvait comprendre.
— Il te croit moins digne de confiance.
James haussa une épaule.
— Il n’a pas tort. Je ne suis pas certain de savoir pourquoi je suis ici. Mais je suis ici.
Elodie le regarda. La lumière fluorescente du couloir accentuait les cernes sous ses yeux. Il avait veillé avec elle à Blois, avait partagé le décodage, avait évoqué Cambridge. Il avait été vulnérable, et elle l’avait frappé.
— Oxford est à vingt minutes en taxi, dit-elle. Nous devrions y aller avant qu’elle ne trouve l’appartement.
La pluie redoubla dehors. James ouvrit son parapluie noir, et elle s’y glissa sans un mot. Le tissu les couvrait tous les deux, leurs épaules presque se touchant. Le taxi démarra dans un crissement de pneus sur le bitume humide.
Elodie fixa la vitre. Les lampadaires défilaient en traînées jaunes.
La lettre de Marguerite. La Bible d’Henri. Une femme qui se faisait appeler Marguerite Beaumont. Le puzzle se reconstruisait pièce par pièce, mais une pièce manquait encore : celle qui reliait le tout.
Elle sentit le regard de James sur elle. Il ne parlait pas. Mais il tenait le dossier du manuscrit contre sa poitrine, comme une armure.
Et pour la première fois, Elodie se demanda si elle avait besoin de protection contre lui — ou contre elle-même.
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