Le Folio Contesté
Lire le chapitre 19: The Hidden Letter
L'appartement d'Henri sentait le renversé. Une lampe gisait sur le flanc, des tiroirs béaient comme des bouches surprises, et le papier peint écaillé portait des traces de doigts plus sombres que la poussière ordinaire. Elodie contourna un fauteuil renversé dont le rembourrage éventré exhalait de la bourre, et se dirigea vers le bureau.
James la suivait, ses semelles crissant sur des débris de verre qu'elle n'avait pas encore remarqués. Il ne disait rien. Depuis le train, il gardait un silence prudent, pesé, comme s'il craignait que la moindre parole ne brise la trêve fragile qu'ils avaient conclue entre les murs de l'hôpital.
— C'est là, dit Elodie en touchant le plateau du bureau.
Le meuble était massif, en chêne sombre, du XIXe siècle probablement. Ses tiroirs semblaient intacts, mais elle savait qu'Henri avait décrit la cachette avec précision : derrière le tiroir central, une feuillure aménagée dans le bois, invisible à l'œil nu.
Elle tira le tiroir, le sortit entièrement, le posa sur la moquette. Sa main s'insinua dans l'ouverture, tâtonna le fond rugueux. Sa peau rencontra d'abord une poussière grasse, puis une aspérité plus nette. Elle poussa. Le panneau céda avec un déclic sec.
Un morceau de velours grenat apparut. Elle le tira avec délicatesse.
James retenait son souffle. Elle le sentait derrière elle, son ombre immobile sur la lumière faiblarde de la fenêtre. Le velours s'ouvrit sur une Bible de famille, reliée en cuir noir, usée aux coins, avec une fermeture de laiton terni.
Elodie l'ouvrit. Les pages sentaient la cire et les années. Sur la page de garde, une écriture fine et serrée—une écriture de femme, pensa-t-elle—déroulait une généalogie annotée. Les Beaumont, remontant jusqu'à Marguerite et au-delà. Des croix désignaient les morts, des notes marginales précisaient les alliances.
Et là, glissée dans la reliure du plat supérieur, une enveloppe de papier vélin, jaunie mais intacte.
Adressée à une main qui n'était pas celle de la généalogie : *À E. Marchand.*
Son nom. Tracé à la plume, d'une encre aujourd'hui brunie, mais d'une écriture résolument moderne—celle de la grand-mère d'Henri, sans doute, qui avait préparé la réponse à une question qu'on ne lui avait jamais posée.
Elodie décacheta l'enveloppe. Ses doigts tremblaient légèrement.
Le papier qu'elle en sortit était ancien, plié en trois, avec des bords irréguliers comme s'il avait été découpé d'un registre plus grand. Le parchemin avait la teinte crème des choses qu'on a longtemps gardées à l'abri de la lumière. Elle le déplia avec les précautions d'un démineur.
Une écriture du XVe siècle, haute et penchée, d'une encre brune qui par endroits avait mordu le parchemin. Elodie avait appris à lire ces mains-là pendant sa thèse. Mais celle-ci, elle la reconnaissait aussi pour l'avoir étudiée sur les marges du manuscrit : c'était celle de Marguerite.
— Qu'est-ce que c'est ? demanda James, à voix basse, comme s'il craignait d'interrompre quelque chose.
— Une lettre. De Marguerite.
— À qui ?
Elodie déchiffra l'en-tête. Les formes anciennes résistaient, puis cédèrent.
— À Jean. 'À mon clerc Jean.'
Elle lut à voix haute, lentement, en s'interrompant pour saisir les tournures archaïques :
— 'Jean, mon cœur se déchire entre la foi que je te dois et celle que je dois à mon époux. Tu m'as ouvert les livres que les hommes m'interdisaient, et par toi j'ai goûté au savoir comme à un fruit défendu. Mais c'est ton regard, non tes leçons, que je cherche désormais à chaque heure. Si c'est là ma trahison, alors je suis coupable, et je m'en réjouis. Ne me fais pas la morale, mon tendre maître. Apprends-moi seulement à vivre sans toi, ou apprends-moi à t'aimer sans pécher. Les deux me semblent également impossibles.'
Le silence qui suivit avait la densité d'un corps dans la pièce.
— Elle n'était pas hérétique, murmura James. Elle était amoureuse.
Elodie relut les dernières lignes pour elle-même. Les mots *trahison* et *coupable* résonnaient étrangement avec les symboles décodés à Blois. Ce n'était pas une question théologique qui avait rongé Marguerite. C'était une question de cœur.
— Ça change tout, dit-elle enfin. La croix sur le manuscrit, les marges annotées, le passage sur la damnation... Ce n'était pas un traité de foi. C'était une correspondance codée entre deux amants.
James fit un pas en avant, prit un bord du parchemin, le tint presque avec révérence. Il lisait par-dessus son épaule, ses yeux parcourant les lignes. Quand il releva la tête, son visage avait changé—quelque chose s'y était allumé, une énergie neuve.
— Élodie. On devrait présenter nos découvertes ensemble.
Elle le regarda, déstabilisée.
— Ensemble ? Tu veux dire, une communication commune ?
— Ton décodage. Ma datation. Le manuscrit, la lettre, le filigrane. Tout se tient. Présenté séparément, chacun de nos travaux est partial. Présentés ensemble, ils sont irréfutables.
Elle dut faire un effort pour ne pas laisser percer la méfiance dans sa voix :
— Une communication commune devant le comité de la bourse ?
— Exactement.
— C'est toi qui m'as accusée de dissimuler des preuves, à Paris. Tu as passé des semaines à saper ma méthode. Et maintenant tu veux qu'on partage la paternité ?
James soutint son regard. Ses yeux gris, d'ordinaire si vifs, étaient d'une gravité qu'elle ne lui connaissait pas.
— J'avais tort. Pas sur tout, mais sur l'essentiel. Tu as vu des choses que je n'ai pas vues. La lettre, les symboles, le filigrane—sans toi, je serais encore en train de lutter contre un texte que je ne comprenais pas. Si je dois perdre, je préfère perdre honnêtement, à tes côtés.
— Tu ne perds pas, James. On ne sait pas ce que le comité va décider.
— Alors donnons-leur quelque chose d'impossible à ignorer.
Il parlait vite, avec cette ardeur qu'elle lui avait souvent enviée, cette capacité à embrasser une idée comme une évidence. Mais Elodie connaissait l'envers de cette façon d'être. Elle avait été sa rivale assez longtemps pour savoir qu'il ne faisait jamais rien sans calcul.
— Pourquoi cette générosité soudaine ? demanda-t-elle.
James hésita. Son regard glissa vers le parchemin, puis revint à elle.
— Parce que c'est plus fort que moi, Elodie.
Il se pencha et l'embrassa.
Ses lèvres étaient tièdes, précises, et pendant une fraction de seconde, Elodie ne pensa à rien du tout—ni au manuscrit, ni à la bourse, ni au comité, ni au fait qu'ils se tenaient dans l'appartement cambriolé d'un homme hospitalisé, une lettre d'amour du XVe siècle encore ouverte entre leurs deux corps.
Puis la réalité revint. Mais elle ne laissa pas ses mains se poser sur ses épaules, et ses paumes restèrent ouvertes, figées à mi-chemin, dans l'entre-deux d'un geste qu'elle ne savait plus si elle voulait accomplir.
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