Le Folio Contesté
Lire le chapitre 20: Uncharted Territory
Le baiser resta suspendu entre eux comme une note mal accordée. Elodie recula d'un demi-pas, la main portée à ses lèvres comme pour effacer la brûlure. James ne bougea pas, les bras le long du corps, son regard gris plongé dans le sien avec une intensité qui la mit au supplice.
— Il ne fallait pas, murmura-t-elle, la voix rauque.
— Non, admit-il. Il ne fallait pas.
Il n'ajouta rien. Pas d'excuse, pas de justification. Ce silence franc, presque brutal, la désarma plus que n'importe quelle plaidoirie. Elle détourna les yeux et se tourna vers la table où la lettre de Marguerite reposait sous la lampe, sa calligraphie serrée dansant dans la lumière jaune.
— Nous devrions nous concentrer sur ceci, dit-elle en s'asseyant, les doigts tremblants alors qu'elle attrapait une loupe.
James prit la chaise en face d'elle, à une distance prudente. Un homme qui connaissait les protocoles de la reddition. Il ne parla pas du baiser, ne lui demanda pas de comptes. Il sortit son carnet et se mit à recopier les symboles marginaux du feuillet.
Le silence s'installa, lourd mais pas hostile. Elodie lut et relut la lettre, s'imprégnant de chaque mot. *Marguerite à Jean, mon clerc, mon amour, mon crime.* L'adultère, pas l'hérésie. Tout ce qu'elle avait cru savoir du manuscrit s'était fissuré, et dans la faille poussaient des possibilités nouvelles.
Elle passa un doigt sur le parchemin, là où l'encre avait pâli. Au verso, presque invisible, une ligne plus courte que les autres, écrite d'une main plus pressée, penchée vers la droite comme si Marguerite avait griffonné dans l'urgence.
*Jean, viens-moi au gué de la Loire, là où l'eau se souvient.*
Elodie marqua un temps d'arrêt. Le gué de la Loire. Pas un lieu précis, pas un nom de village. Une indication flottante, poétique, qui pouvait désigner n'importe quel passage à gué entre Orléans et Nantes. Et pourtant — elle la relut — l'expression était étrange. *Là où l'eau se souvient.* Ce n'était pas le langage d'une amoureuse pressée, mais celui d'une femme qui laissait une piste, un code pour quelqu'un qui saurait lire entre les lignes.
Marguerite Beaumont n'avait pas seulement écrit une lettre d'amour. Elle avait laissé une carte.
Elodie releva les yeux. James la regardait, la tête inclinée, une question muette dans le pli de son front.
— Quelque chose ? demanda-t-il.
— Rien. Une formule. *Mon cœur reste à jamais là où nos corps se sont trouvés.* Une hyperbole amoureuse.
Il hocha la tête, visiblement satisfait de la réponse, et retourna à ses notes. Elodie se haït un peu. Le mensonge lui avait coûté moins d'effort qu'elle n'aurait cru, et c'était cela qui l'inquiétait. Elle replia soigneusement la lettre et la glissa dans la pochette de son manteau, contre son cœur.
— Nous devrions dormir, dit James sans lever les yeux. Demain, le train pour Oxford et l'après-midi au Bodleian.
— D'accord.
Il se leva, hésita près de la porte. Elle sentit son regard peser sur sa nuque, là où ses cheveux formaient une ligne dégagée.
— Elodie.
Elle se retourna. Son visage était fermé, mais ses mains, à ses côtés, s'étaient crispées.
— Cette collaboration. Je ne la prends pas à la légère. Pas plus que ce qui s'est passé.
— James...
— Je ne te demanderai rien, dit-il en levant la paume. Je veux seulement que tu saches que je ne referai pas ce geste sans y être invité.
Elle le regarda disparaître derrière sa porte et demeura immobile, le souffle court, comme si quelqu'un venait de lui retirer un poids des épaules. *Sans y être invité.* Il avait trouvé une façon de déposer la question sur la table sans la forcer à répondre. Elle aurait voulu s'en irriter. Elle n'y parvenait pas.
✧
Le train pour Oxford roulait sous une pluie grise et têtue. Elodie avait choisi une place près de la fenêtre, son sac posé sur le siège adjacent, mais James avait déplacé le sac avec une politesse désarmante et s'était assis en face d'elle. Ils n'avaient pas parlé du baiser, ni du regard qu'ils avaient échangé pendant le petit-déjeuner. Ils parlaient du manuscrit, des symboles, de la timbale d'argent qui avait dévoilé la marque d'eau.
— Ce filigrane date le parchemin, disait James en tournant une reproduction entre ses doigts. Un trèfle à trois feuilles et une lettre capitale dont le style rappelle les ateliers de Tours, vers 1460-1470. Marguerite écrivait plus tôt qu'on ne le supposait.
— Le manuscrit ne peut pas être postérieur à 1462, ajouta Elodie. Si l'on se fie à la mention de l'inventaire de la bibliothèque de Blois.
— Cela place la rédaction du poème allégorique avant la mort du roi René. Nous pourrions faire reculer la datation de quatre ans.
Quatre ans. Pour un non-spécialiste, la précision semblait dérisoire. Pour eux, elle bouleversait la chronologie de toute une production lyrique attribuée à l'école de Charles d'Orléans. Elodie sentit l'excitation familière, ce picotement dans les doigts qui accompagnait les grandes découvertes.
— Le colloque de la Société des Manuscrits se tient dans deux mois, dit-elle. Une communication annonçant la redatation ferait sensation.
James sourit en coin, ce sourire minuscule qui n'appartenait qu'à lui.
— Et la lettre ?
— La lettre ne sera pas mentionnée. Pas avant d'avoir été authentifiée.
Il hocha la tête. Ils n'avaient pas besoin de préciser pourquoi. Une lettre d'adultère ne paraîtrait pas dans une communication universitaire. Pas encore. Le secret était leur avantage, leur arme, et la rumeur d'une femme qui se faisait appeler Marguerite Beaumont les pressait de la protéger.
Le train traversa une gare fantôme, puis le paysage redevint champs et collines sous la pluie. Elodie ferma les yeux, mais la lettre brûlait contre son côté, dans la poche intérieure de son manteau. *Le gué de la Loire. Là où l'eau se souvient.* Elle aurait dû en parler à James. C'était un collaborateur, désormais. La présentation conjointe reposait sur la confiance, ou du moins sur une fiction de confiance choisie.
Mais quelque chose la retenait. Pas la rivalité, ou pas seulement. C'était plus obscur, plus viscéral. La lettre était le dernier lien entre elle et Marguerite, un lien qui la reliait à cette femme disparue depuis cinq siècles. La partager, c'était la diluer. La garder pour elle, c'était la préserver.
— Tu ne dors pas ? demanda James.
— Je réfléchis.
Il lui jeta un regard, comprenant qu'elle ne dirait rien de plus. Il retourna à ses notes, effleurant la page du bout de son stylo.
✧
Le soir, dans sa chambre d'Oxford, Elodie étala la lettre sous la lampe de bureau. La voix douce de la pluie dehors, le papier sous ses doigts, le parfum de vieux cuir qui s'échappait de la pochette — tout cela créait une intimité fragile où Marguerite semblait presque présente. Elle relut chaque ligne, lentement, cherchant un indice supplémentaire qu'elle aurait manqué.
*À Jean, mon clerc, mon amour, mon crime.* *Je t'écris dans la hâte, abandonnée du monde et de moi-même.* *Mon mari dort dans la chambre voisine ; il a déjà tout compris.* *Hier, au détour de la galerie, il m'a demandé pourquoi je souriais à la lumière.* *Il sait. Il voit à travers moi comme à travers une vitre sale.* *Mon crime n'est pas celui que l'on croit : je n'ai jamais trahi la foi, j'ai trahi une alliance.* *Ma croyance est intacte. Mon cœur, lui, a déserté.* *Jean, viens-moi au gué de la Loire, là où l'eau se souvient.* *Les jours sont comptés ; mon mari connaît le nom de la rivière.* *Il connaît aussi le tien, et c'est là que je me perds.*
Le post-scriptum, plus court, presque rayé, se détachait du reste. Elodie le déchiffra pour la cinquième fois :
*N'emporte pas la tresche d'or. Elle pèse plus que son poids.*
*La tresche d'or.* Une expression du Moyen Âge pour désigner un collier, une chaîne précieuse, ou parfois une tapisserie. Mais dans le contexte d'une correspondance amoureuse clandestine, cela pouvait désigner autre chose. Elodie retourna la phrase dans son esprit. *Elle pèse plus que son poids.* Une tresche qui ne contenait peut-être pas ce que son apparence laissait croire.
Elle regarda par la fenêtre. Les lumières d'Oxford s'étalaient sous le ciel nocturne, jaunes et chastes. Il lui faudrait aller à la Loire, chercher le gué, chercher la tresche. Chercher ce que Marguerite avait caché pour celle qui comprendrait.
Son téléphone vibra. Un message de James :
*Dormi ?*
Elle hésita, puis répondit :
*Presque. Et toi ?*
La réponse arriva immédiatement.
*Je pensais à la marque d'eau. Elle date de 1461. La lettre mentionne un "regain" qui pourrait correspondre à une année de sécheresse. Marguerite écrivait au printemps 1461.*
*Je vérifierai demain au Bodleian. Bonne nuit.*
Elle glissa la lettre dans son sac, sous la doublure, puis éteignit la lumière. Le gué de la Loire tournait dans sa tête comme une comptine. Elle ne dirait rien. Pas encore. Pas avant de savoir ce qu'elle cherchait.
Il y avait peut-être une autre trahison dans cette affaire, et ce n'était pas celle de Marguerite.
Dans le silence de sa chambre, Elodie ferma les yeux et laissa la pluie bercer la promesse qu'elle venait de se faire à elle-même : trouver le gué avant quiconque.
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