Le Folio Contesté
Lire le chapitre 21: A Faulty Translation
Le silence de la salle de consultation du Bodleian n’était troublé que par le froissement sec des pages et le souffle retenu des deux chercheurs. Elodie avait disposé le manuscrit sur un coussin de velours bleu, sous la lumière crue d’une lampe à bras articulé. À côté d'elle, James s'était penché, les coudes sur la table, les yeux plissés sur les filigranes qu'ils tentaient de distinguer à travers la loupe binoculaire.
« La marque du papetier est claire, dit-il en redressant la tête. Un chapeau à cornes. Ça situe le vélin entre 1450 et 1465, certainement avant l’invention du papier à la colombine. »
Elodie hocha la tête, notant ses observations sur un carnet moleskine. « Marguerite écrivait donc au moment où la guerre de Cent Ans s’achevait. Ce qui rend la datation du texte encore plus cruciale. Si le manuscrit est de 1458, comme je le maintiens, alors il précède de dix ans l'usure que vous lui attribuez. »
James sourit, ce sourire en coin qui l’agaçait prodigieusement. Il poussa vers elle une reproduction agrandie d’une page de garde. « Encore faudrait-il que votre lecture du code marginal soit juste. Vous traduisez “trezche d'or” épelé avec un “e” final comme un simple ornement. Mais regardez ici, la boucle du “z” est différente. »
Elle saisit la page, sentant la colère monter doucement, cette chaleur familière qui lui rougissait les pommettes. « Je ne suis pas novice, James. “Tresche d'or” désigne une guirlande décorative. C’est un terme technique. »
« En français moderne, oui. Mais en moyen français ? » Il se pencha, ses doigts effleurant presque les siens. « En 1458, ce mot avait aussi un sens juridique. Une “trache” signifiait un dédommagement, une compensation versée pour une offense. Tandis qu’une “tresche”, avec un “e”, est effectivement une tresse ornementale. »
Elodie se figea. Elle parcourut mentalement la phrase qu’elle avait déchiffrée, sachant soudainement qu’elle allait commettre une erreur. Elle était épuisée, déstabilisée par le baiser, par Henri, par la lettre qu'elle cachait dans son sac. « Je maintiens ma traduction. “Le trezche d'or scelle notre fuite”. Marguerite parle d'un bijou, d'une chaîne offerte par Jean. »
James leva un sourcil, amusé. « Vraiment ? Alors expliquez-moi pourquoi vous épeleriez le mot ainsi, et non pas “chayne d'or” comme elle l’écrit pour le collier de son mari ? » Il sortit de sa poche la transcription qu'elle avait faite des marges, la fit glisser vers elle. « Elle utilise “tresche” ici, et “chayne” là. Deux mots pour des objets différents. »
Elodie baissa les yeux. Le sang battait à ses tempes. Elle relut sa propre transcription et comprit tout. Le mot s'écrivait “traiche”, pas “tresche” – et dans le dialecte de la Loire, ce terme désignait un passage étroit, une passe fluviale. Elle avait mal lu, mal transcrit, et son erreur l'avait conduite à fausser une des marges les plus importantes.
Mais au lieu de reconnaître son erreur, elle serra la mâchoire. Car admettre cette faute, c'était aussi admettre quelque chose qu'elle avait délibérément caché.
« La passe fluviale », murmura-t-elle malgré elle, les yeux fixés sur le mot. « C'est un gué. Un endroit pour traverser. »
Le visage de James se figea. Il posa lentement ses mains à plat sur la table. « Comment savez-vous qu'il y a un lien avec un gué ? Le mot dans la marge du manuscrit est ambigu. À moins que… » Il la regarda, intensément. « Elodie. La lettre. Celle que vous avez trouvée dans la Bible. Vous l'avez montrée à quelqu'un ? Vous l'avez comparée ? »
Elle ne répondit pas. Le silence entre eux devint épais, presque palpable.
« Elodie. » Sa voix était basse, tendue. « Vous avez encore la lettre. Vous la gardez dans votre sac, n'est-ce pas ? C'est pour cela que vous n'êtes pas allée la déposer aux archives hier. »
Elle se leva, sentant ses jambes trembler. « Elle est précieuse, James. Unique. Je ne pouvais pas la laisser sans surveillance. »
« Vous ne me faites pas confiance. » Ce n'était pas une question. Sa voix avait perdu toute ironie, laissant place à une blessure à peine voilée. « Nous travaillons ensemble. Nous avons partagé un lit dans un hôtel pourri, un baiser, des hypothèses. Et pourtant, vous gardez cette pièce du puzzle dans votre sac comme si j'étais une menace. »
« Vous l'êtes ! » Le mot lui échappa avant qu'elle puisse le retenir. « Vous avez refusé une chaire à Cambridge pour ce fellowship. Vous auriez pu avoir n'importe quel poste. Pourquoi celui-ci, James ? Pourquoi courir après ce manuscrit avec tant d'acharnement ? Que cherchez-vous vraiment ? »
Il pâlit. Autour d'eux, quelques têtes se relevèrent. James se pencha vers elle, forçant le murmure. « Vous croyez que je veux ce fellowship pour le prestige ? Vous croyez que je suis là pour vous voler vos découvertes ? » Il ricana, un rire amer. « J'ai quitté Cambridge parce qu'on me demandait de publier sous le nom d'une collègue plus âgée pour obtenir des fonds. J'ai refusé. Et maintenant, le seul poste qui me reste est celui-ci. »
Elodie resta muette. Elle ne savait pas.
« Vous ne me faites pas confiance parce que vous ne faites confiance à personne, Elodie. C'est votre bouclier. Votre façon de survivre. Mais cet isolement, cette prudence... » Il recula d'un pas, ramassant ses papiers d'un geste sec. « C'est aussi ce qui vous empêche de voir la vérité quand elle est devant vous. »
Il lui tourna le dos et se dirigea vers la sortie, sa silhouette mince découpée dans la lumière poussiéreuse de l'après-midi. Elodie resta seule, face au manuscrit ouvert, à la loupe encore chaude de ses doigts, et au mot qu'elle avait mal lu.
« Traiche. » Elle prononça le mot silencieusement. Un passage. Une passe.
Et brusquement, tout s'illumina. La phrase dans la lettre cachée, le post-scriptum qu'elle avait gardé pour elle : « Mon cœur, traverse à la passe où le ciel touche la terre, là où la lumière ment. » Elle avait pensé à une métaphore, à quelque chose de poétique. Mais non.
À travers la vitre de la Bodleian, sur le clocher de l'église Sainte-Marie, elle vit un corbeau s'envoler. Une ombre au sol, immobile, la regardait. Une femme, vêtue d'un imperméable beige, un chapeau rabattu sur les yeux. Elle tourna les talons et disparut dans la circulation, mais Elodie avait eu le temps de voir son visage.
Le même visage que sur la miniature du manuscrit, celui de Marguerite Beaumont.
Ou du moins, celui de la femme qui se faisait passer pour elle.
Elodie serra le manuscrit contre sa poitrine, sentant son cœur battre la chamade. James avait raison. Elle avait trop gardé de secrets. Mais cette femme, cette rivale, savait déjà quelque chose. Et le temps pressait, plus qu'elle ne l'avait imaginé.
Elle attrapa son téléphone, composa le numéro d'Henri, et sans même réfléchir à ce qu'elle allait dire, elle parla dès qu'il décrocha :
« Henri. La femme. Elle est à Oxford. Et je crois qu'elle sait où se trouve la passe. »
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